‹ Le bergerChapitre 4 sur 19 · LE PUITS-A-L*ANGLAIS · texte numérisé non relu

LE PUITS-A-L*ANGLAIS

Une jeune fille et un vieillard gravissent lentement le petit chemin des buttes. La première porte sur l'épaule un paquet de hardes; l'autre, réchine voûtée et la tête tremblante, s'appuie avec peine sur deux bâtons inégaux. A leur droite, la voie est bordée d'érables; à gauche, le terrain, brusquement renflé, se couronne d'ormeaux galeux, de ronces tordues en boule. Les marcheurs s'avancent : ici, le chemin s'encaisse entre deux

berges bossuées; de hautes épines noires, coiffées de viornes, marquent la limite des vieilles ornières. Il y a de la boue sèche sur les branches; les moyeux des roues ont râpé Técorce des arbustes.

— Courage, grand-père, dit la jeune fille, ça ne monte plus ; nous voilà au Puits, on va se reposer.

Le chemin devant eux s'est relevé graduellement, et, sur une sorte de palier conquis dans le contrefort de la lande, les rayons du soleil couchant éclairent, à quelques pas, la maison du berger.

Cette habitation est chétive, presque réduite à l'élat de ruine. De gros pieux, inclinés contre la façade, empêchent les pierres descellées de tomber. La pluie a rouillé les roseaux de la couverture, et, dans les tassements de ce toit difforme, poussent du séneçon et des touffes de folle avoine. Des trois côtés opposés au chemin, le steppe surplombe. Le logis occupe une moitié de la chaumine, sans communication avec l'autre, qui sert à tous usages et tient lieu de bûcher. La bergerie s'appuie perpendiculairement à cette chambre noire et se prolonge dans la direction du carre-

four, terminée par un fournil aux crevasses lierrues. Devanl les bâtiments, la cour carrée, dont le pied fourchu des moutons a défoncé Taire en tous sens. A main gauche du logis, un couloir; quelques dalles branlantes forment perron et conduisent à l'étroit défrichement, derrière le pignon. Là, une pie morte flotte, la plume hérissée, au bout d'un échalas. Une haie rude et inculte, où l'ajonc domine, clôt sans interruption ce campement sauvage. La barrière à clairesvoies, qui donne accès du chemin dans la cour, est chargée d'un pavé massif à son extrémité fixe, de telle sorte que le battant, facilement poussé du dehors, revient tout seul à son poînt de départ par l'effet du contre-poids. Dans cette cour, les auges pour abreuver le troupeau, une brouette chargée de paille ; près du mur, une meule à aiguiser, et, au-dessus, un sabot cassé, servant de gaine aux lames usées. Des balais de bruyère sont debout contre la porte de l'écurie. On entend par la lucarne le bêlement d'un mouton malade. La grande fourche est piquée dans le fumier, à côté du râteau qui sert à mettre les crottes en monceau. Un cep de vigne, impuissant à donner des fruits, grimpe contre la façade, et des chardons

végètent çà et là dans les coins, la têle brisée. Sur le seuil de la niche à chien, près d'un seau renversé, une poule s'épluche, pendant que d'autres s'avancent gravement dans l'herbe humide, guettant les aiches.

La mare est creusée là, au pied de la haie, jusqu'à la barrière; des bulles se forment sans bruit à la surface de l'eau jaune, et d'étonnants animalcules sont confusément entrevus, montant et descendant avec des contorsions . précipitées. En face, derrière le fournil, c'est le Puits-à- l'Anglais, ce Irou mystérieux qui a donné son nom au bordage. On n'en connaît pas l'origine. D'aucuns prétendent qu'il communique avec le dessous des buttes, lesquelles, selon la légende, seraient creuses. Ceux qui essayent de l'explorer des yeux n'en aperçoivent pas le fond; les cailloux qu'on y jette ne rendent point de son. Ce n'est pas un vrai puits, mais un gouffre de trente pas de tour, semblable à un éboulement de marnière, ce qu'on nomme dans la contrée un puisard. Les bords, insen3iblement dégradés sous l'action du temps, sont inégaux et dentelés; des arbres s'y accrochent, rabougris et penchés, avec des racines déchaussées. La terre présente des lézardes grimaçantes à

rorifice ; des fougères d'un vert sombre y pendent, et de monstrueux champignons poussent contre la paroi, sur des vestiges de bois pourri. On ignore d'où provient cette effrayante fondrière que nul n'a sondée, que jamais les tombereaux de gravier n'ont pu combler. Sont-ce les oubliettes d'un château disparu? Les uns disent oui; d'autres inclinent à voir là un soupirail du village souterrain des fées. Les plus simples, dociles aux récits légués par leurs aînés, conservent la tradition pure et hochent la tète :

— C'est un goufTre pasque c'est un gouflre ; voilà! disent-ils.

Et personne n'a jamais réfuté cette démonstration. Mais ils ne s'en tiennent pas là et s'expliquent. Les faiseurs de suppositions n'ont garde de rire en les écoutant.

— Au temps passé, continuent les bonnes gens, — y a ben mille ans, peut-être plus, peut-être moins, — les Anglais sont venus par ici. Même que leurs bandes ont causé grand dégât, et que c'est une fille de campagne comme nous autres qui leuz a fait roidement la reconduite jusqu'au bout de la mer. Et donc, qu'un de ces arquelierslà avait dérobé dans l'église le saint ciboire

contenant des hosties consacrées. Le monde de chez nous le pourchassa. On le rattrapa sur les friches; et, dame, les gars le chargèrent sur leurs épaules pour l'apporter ici. Le puisard jouissait déjà d'un bon renom. Chacun déglose à sa manière sur la besogne qui fut faite. On raconte qu'ils ont coupé la langue au vaurien, lui ont scié les jambes, ont lié un de ses bras par devant, l'autre par derrière. Possible qu'il y ait un brin de menterie dans ces histoires-là; mais la chose sûre et certaine, c'est qu'ils l'ont jeté tout en vie dans le trou noir.

» Et voilà pourquoi l'endroit, depuis ce jour-là, a été appelé, de père en fils, le Piiits-à-l' Anglais.

» L'homme est-il mort? On ne sait pas! Les anciens acertenaienty au temps de notre jeunesse, qu'il est tombé sur le dos, dans le fond ; et qu'il y restera, vivant, pour regarder le ciel au-dessus de lui jusqu'au jugement dernier. Faut pas demander s'il a faim, dans sa misère ! C'est pour cette raison-là que les cailloux qu'on laisse choir ne font pas de bruit : il les happe et les mange.

» Mettons que ce soient des imaginations : ça n'empêche pas que souvent, pendant la nuit, on l'entend se plaindre ! Savez-vous encore ? Eh ben.

les gars d'il y a mille ans qui l'ont fait rouler dans la fondrière reviennent le long du bord pour l'écouter... et ils lui répondent I Voilà ce qu'ont ouï et vu maintes fois nos aînés, lorsqu'ils passaient aux heures tardives, les soirs de marchés. Mais, par bonheur, notre maire a détourné le chemin pour la commodité de sa grande luzerne, et les paroissiens sont ben débarrassés de n'avoir plus ce voisinage-là dans leuz allées et venues.

i> Jamais la maison n'a eu bonne réputation; elle n'est pas saine à habiter... Il faut être Fleuse le berger pour y dormir !

— > Mais lui, concluent à voix basse les vieux paysans, il n'a pas peur de l'Anglais, lui! Pourquoi aurait-il peur ? // sait les mots !

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