‹ Le bergerChapitre 5 sur 19 · BÂTON DE VIEILLESSE · texte numérisé non relu

BÂTON DE VIEILLESSE

. La jeune fille et l'aïeul pénètrent dans la cour du Puits-à-l' Anglais. Les deux hôtes du berger jettent, en passant» un long regard sur la fondrière légendaire. Le rideau circulaire des arbres frémit au souffle du vent; un saule creusé par l'âge, et dont Técorce seule a survécu, penche sa tête ébouriffée au-dessus de la crevasse, dans l'attitude de la méditation. Un cordon de pieux et de Umandes entoure Torifice; de hauts fagots d'épine sèche sont dressés devant chaque ouverture.

— Voilà qui est bouché de la bonne sorte, remarque le vieillard en se reposant sur ses béquilles; les animaux ne passeront point.

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— Yenez vous asseoir, vous sei*ez mieux dans le logis pour attendre Toncle.

Us s'approchent, gravissent les deux marches. Un antique verrou en fer ouvré tient seul la porte close ; la fille le tire horizontalement, et tous deux entrent.

En face, le grabat. Un couvre-pied, bizarrement rapiécé, affecte dans la pénombre des reflets changeants de reptile. Plus près de l'entrée, une armoire boiteuse calée à l'aide d'un moellon. Entre la dernière poutre et le mur, la trappe qui conduit au grenier. Au-dessus de la porte, deux lattes clouées d'une solive à l'autre soutiennent une rangée de fromages rances.

Le plancher moisi a fléchi ; un homme se tiendrait malaisément debout dans la chambre sans frôler de la tête le torchis qui s'effiloque par les interstices. Le levier de fer emmanché d'un crochet et le poids en pierre dure, destinés à peser la laine, sont suspendus au flanc de la maîtresse poutre.

La cheminée fait face à l'armoire. Dans Tâtre reste un seul landier, de grande taille, auquel un gril cassé sert de pendant. Au fond, à une certaine hauteur, le potager, espèce de fourneau

qui se compose de deux trous superposés, comrauniquant entre eux et séparés par des barres eu .capoix. Dans l'encoignure, une tige scellée, pour •ficher la chandelle. L'entablement dessine sa 35aillie ventrue au-dessus de la boîle à sel; deux piquets, enfoncés dans le mortier, y soutiennent Jtne planche arrondie. C'est le dressoir, chargé 4e vieilles ferrailles et d'ustensiles disparates. Des cordes, un fouet, une corne d'appel, sont accrochés à des clous, près de l'étroite fenêtre. Une mauvaise table, dépourvue de son tiroir, tUube au milieu du logis, sur la terre battue. 'Une tasse brune aux bords sales est dessus; et, dans la tasse, demi-pleine, flotte une guêpe jioyée.

Le vieil infirme se laisse tomber sur la chaise basse. Ayant posé les deux béquilles sur ses ^en,oux, il se décoiffe, sort un mouchoir de son chapeau et s'essuie le front.

-^ Louise, mets-toi sur le banc pour souffler. Tu dois être lasse, et nous ne sommes qu'à moitié chemin.

— Non, grand-père, il faut que j'appelle l'oncle André.

Elle décharge son fardeau sur la table, décroche

la corne et sort. Pas un être humain dans la plaine; au tournant du chemin, un cheval borgne, égaré hors de son gagnage, passe avec de lourds sursauts, en faisant cliqueter ses entraves.

La jeune paysanne porte un cotillon court ; la bavette de son grand tablier de toile blanche monte, tîxée par deux épingles, sur un juste-aucorps lilas, décoloré par le lavage et rapetassé. Un serre-tête élevé en cône retient mal ses cheveux que le frottement du paquet de bardes a dénoués. Les manches de sa rude chemise s'arrêtent au coude; ses jambes nues ont au soleil des reflets de brique; le feutre de ses chaussons disparaît sous la bride de sabots trop larges. Mal accoutrée, hâlée, harassée, Louise est encore plus gentille que bien des donzelles qui ont de bonnes nippes et se reposent à l'ombre toute la journée. Sa mère Ta mise au monde avec de beaux petits membres et une taille fine; le grand air lui a donné de la fraîcheur, et le bon Dieu des yeux couleur de son ciel. Quant à sa manière de regarderies gens et de leur sourire, nul ne sait trop où elle l'a prise ; mais la chose est si plaisante et si douce, que ceux qui lui ont parlé seulement cinq minutes ne peuvent se retenir de marmotter, en s'en allant :

— Oh ! la mignonne garcelte I

La voici qui passe derrière Fétable et monte sur la première butte. Elle se tourne dans la direction des grandes friches, porte la corne à ses lèvres et lance une longue note d'appel. L'&ho lui répond dans la vallée voisine ; deux perdrix s'envolent avec un bruit strident, le son expire au loin dans l'espace morne. Elle attend. Bientôt uu murmure affaibli, venu des steppes, frappe son oreille.

— L'oncle m'a ouïe, se dit-elle, il va venir. Louise s'agenouille. Â cet endroit, le terrain est

moins pauvre, quelques fleurs se sont épanouies au sommet des tiges grêles ; sa main les cueille avec précaution, à rez du sol. Les yeux fixés tour à tour sur l'horizon qu'elle interroge et sur les plantes printanières qu'elle choisit, la jolie fille se penche, nerveuse et sauvage, av€c la grâce d'un chevreuil.

Enfin, au détour du monticule qu'entoure uiie ceinture de bouleaux, parait le troupeau mouvant : Noiraud en tête^ puis les moutons qui sautillent dans un nuage dépoussière ; le chien trotte hâtivement sur les flancs de la colonne. Par derrière, le grand berger au pas majestueux. La

ramasseuse -de fleurs se relève vivement et court à sa rencontre.

— Bonjour, Toncle. Je vous guettais. Quelqu'un est venu qiuint et moi, qui vous attend.

Le pasteur poursuit sa route sans se presser et sans rompre le silence. Pourlant, un peu plus loin, il laisse tomber ce mot de ses lèvres :

— Robîne?

— Oui, le père-grand. Il a du chagrin, voyezvous.

Leurs yeux se rencontrent. Fleuse demeure impassible, mais sa main effleure doucement le bras de Louise. Semblant de caresse qu'il n'accorde à nul autre, fors à son bouc.

La fille tressaille et sourit, attendrie. C'est qu'elle ressent pour l'oncle une amitié pas* sionnée. Les autres en ont peur, elle est attirée^ Le berger ne lui parle pas, elle le comprend. Sa pensée essaye de le suivre où elle suppose qu'il va, au-dessus des hommes. Elle se serre dans sa cariosité avide contre le songeur ; interroge ses rides et ses aoupirs; épie ses regards; brûle de pénétrer derrière lui dans les mystères du crépuscule, de. voir, elle aussi, l'invisible. Â quoi bon. le questionner? Il garderait le silence.

L'enfant cherche Tinitiation dans le contact. La superstition, d'ailleurs, se plaît dans le vague. Le solitaire ami de rombre lui semble comme un intermédiaire penché entre la vie et Tinconnu. Cette jeune imagination s'arrête à lui, dans ses élans, et en fait le centre imposant des sciences cachées; Louise Taime avec foi ; c'est la croyante près du voyant.

Elle a trouvé grâce devant lui, par l'effet des affinités secrètes. Non qu'André sorte pour elle de son mutisme farouche; mais, loin de la fuir comme les autres, il la supporte. Parfois même il s'arrête à la contemplation de ce frais visage, et ses traits se détendent. Le jour de la première conmunion, lorsqu'elle est venue le voir, tout en blanc avec une couronne sur la tête, il s'est laissé embrasser et Ta tenue immobile devant lui durant plus d'une heure.

Au dire du monde, c'est une bonne nièce. Elle fait, chaque dimanche, une grande demi-lieue pour venir au Puits, battre la paillasse, balayer le logis et racommoder les bardes. Au grand jamais elle ne s'en retourne sans avoir rincé le pichet et trempé la soupe. Souvent, au cours de la semaine, elle revient, aune heure ou à l'autre, afin de veiller

à ce que rien ne manque à l'ancien. C'est elle qtA l'approvisionne de pain, moyennant une somme' que celui-ci remet le lendemain des foires. A parler franc, la provision serait vile faite, si ce* n'était Matinal ; car Fleuse, à part sa soupe du di^ manche, se contente d'une bribe de pain et d'unei tasse d'eau par jour. Louise fait encore au Puitsp la tonte des ouailles.

Elle a étudié les habitudes du berger, se hâte* pour venir quand il est là ; elle appelle la pluies pour qu'il rentre. Quel bonheur de se trouver e» sa compagnie ! On ne dit rien, mais elle est con^p* tente tout de même. Elle lit sur ce visage aussi clairement qu'un instituteur dans un livre. S l'oncle est dans ses bonnes, tant mieux ; qu'au contraire, il incline la tète sur sa poitrine et regarde, bouche béante, dans le vide, elle l'observe* un instant avec un respect timide et s'éloigne sur la pointe du pied.

A la Ronce-Fleurie, elle vit quasiment seule^ Sa mère est morte; et Jacques Robine, son père, qu'on appelle Robinet pour le distinguer del'aïeuly est journalier. Pas d'homme plus honteux que: celui-là. Il avait u lui une bonne closerie, mais: s'est mis en tète d'acheter du bien. On lui en af

vendu plus qu'il n'en pouvait payer ; puialçs mauvaises années sont venues; il a été saisi. L'amour de la terre l'a perdu. Depuis que Jacques est i^uiné, on ne l'estime plus, quoiqu'il soit l)onnête et^erviable. Il a beau rabattre les haies et creuser les fossés neufs. comme pas. un, les gens jiui font grise mine. Le chagrin l'a assauvagi* Gela lui est égal de ne plus aller au cabaret avec du monde;, mais voir sa fille mal attifée, à dix-neuf ans, . et condamnée à laver des lessives pour douze sous, voilà qui lui tourne le sang. Ceux qui lui marquent le plus de dédain, ce sont ses proches.

— On nous méprise, vois-tu bien, dit-il. le soir avec amertume; même dans la famille !

, — Oh ! pas mon oncle Fleuse, toujow^^s ! répond fièrement Louise . Les autres, ça m'est égal.

Tous deux cultivent le jardin à tour de rôle ; la jeune fille mène le long des chemina^ sa. vache, embricolée e( son mouton blanc du PoitoM» qui a les pattes entravées. Enfin la Ronce-Fleurie est connue pour ses abeilles. Douze ruches sont alignées en face de la bordure de lavande, posées sur des pierres plates et coiffées d'un, pot -renversé. Louise s'en approche sans crainte, les bes-

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tioles là connaissent et volent tout autour d*elle, fcèlaat. son visage d'une aile familière. Puis elles partent pour butiner du côté- des friches; et la petite Robinette pense que, la-bas, le grand berger les protégera.

— : Qui, mon oncle, ils lui ont fait de la peine, au père-grand. Allez donc, le rejoindre ; j'enfermerai bien vos bêtes, pendant ce temps-là.

Le pâti^e silencieux, drapé dans sa limousine, franchit le seuil et s'arrête.

— Salut, Fleuse. Excuse-moi d'avoir ouvert la porte sans ton congé. Mais tu n'y trouveras pas à redire : je suis l'aîné. Il ftiut, berger, que jeté consulte.

L'honime des landes étend la main coit^me pour inviter so^hôte à parler, appuie sur l'aire le bout ferré de sa houlette, s'adosse à l'armoire et ferme les yeux.

. — André, reprend l'aïeul, tu ne parles pas souvent, mais on te connaît pour une personne

de bon entendement et de sage conseil. Écoutemoi donc. Ta sœur ne s'est jamais repentie de m'avoir pris, n'est-ce pas ?

Le berger touche le bord de son bonnet, comme pour saluer, au souvenir de la morte, la vision des deux enfants pendus à la même mamelle.

— Eh bien, par la mauvaiseté d'une fille qu'elle a conçue, me voilà jeté sur le grand chemin comme un mendiant. Et j'ai soixantequatorze ans, mon frère!

Le vieillard a posé les coudes sur ses genoux; son chef tremblant retombe dans ses mains décharnées.

Une araignée heurte à coups réguliers le bois vermoulu de la solive. Un grillon, fils de l'antique foyer, crie à l'entrée d'une fente, derrière les cendres froides.

— Quand la force de bêcher la terre m'a délaissé, j'ai partagé mon bien en quatre lots, à condition que les enfants me feraient vivre. Mon aîné, qui est chargé de famille, doit me garder deux mois; le père de Louise, qui n'a plus que ses bras, mé prend pour deux mois, lui aussi. Mon cadet est tenu pour le double; il s'en acquitte. Mais ma fille Duré, la plus riche de tous,

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qui a robIig;alion dt^ me défrayer pendant les quatre derniers mois, ne veut plus me recevoir, à cette heure ! C'est son homme, va, qui la rend dure pareillement. Le fermier de la Jamello, depuis qu'il n'a plus rien à attendre de moi, est ennuyé de me voir en vie I

Louise Robine entre, et, sans interrompre le vieillard, vient s'asseoir à ses pieds sur l'extréraité d'un fagot.

— Ils disent comme ça que les récoltes sont mauvaises, que les charges doivent être égales entre frères et sœurs. € Trois mois, c'est bien assez, qu'ils m'ont signifié tantôt, quand je suis arrivé avec mon ballot dans leur, cour ; vous ue mettrez pas les pattes chez nous avant le premier juin. » — Fleuse, ma fille et mon gendre m'ont renvoyé a jeun, en pillant leur chien sur moi I

La jeune fille se redresse sur ses genoux, enveloppe le bonhomme de ses bras, lui sourit.

— Père-grand, consolez-vous. Revenez quant et moi à la Ronce-Fleurie. On vous soignera bien; votre fils Jacques sera content. IKne manque pas de pain dans la huche; et je suis forte, moi; je travaillerai.

— Nenni, car je vois que vous chômez quand

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je suis là. Vous vous ôtez 1$ pain de Jabouclie pour mieux mç nourrir... Et ça me fead l^àme, pauvres marmots !

D'ailleurs, ils me doivent les quatre mois, g#ux de la . Jamelte : c'est écrit dans l'acte. Sei^euf, moi qui ai tant sué pendant soixante années, poiir économiser un lopin à mes hoirs, queldevenir à présent que je suis sans bien, etpecelus?..-.

Robine se lève. Voûté, chancelant, il: brandit une de ses béquilles.

— Ah! Fleuse, garde bien ta cabane! Se dépouiller vivant, vois-tu, c'est pis que mourir. Les enfants. qui tiennent Thériiage trouventleur père de trop t

— Oh ! grand-père...

< — Je ne dis pas ça pour Jacquot ni pour toi, ma Louisetle, Les gueux sont meilleurs. Ce qui perd l'âme du monde, c'est la reluisance des écais. C'est surtout quand on en a qu'on veut en avoir 1 Si seulement j'étais comme toi, berger, qui vis de rien?. .. Mais, moi, plus la maladie me tourmente, et plus je me casse, plus je manjçeî J'ai toujours faim. Buré n'a-t-il pas calculé que j'ai besoin de deux livres et demie de pain par jour, et que, si j'entrais à-nuit à la Jamelte, il aurait deux mois de trente ef'unjours sur quatre à me nourrir?

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» IL me faut, aussi une culotte et des chaussures ; le vilain m*a reproché d'attendre toujçurs à être chez lui pour faire de la dépense.

» Ils n'oublient rien, là-bas, va, pour me donner l'envie d'être mort 1

De petites larmes suintent et descendent le long de ses joues ridées. Puis il considère Fleuse longuement, tristement, et s'exclamej^ avec un geste, découragé : . .

<^- Malheur, malheur ( Tu as mal fait de m'a- , mener céans, ma Louise. Je cherchais les bonnes, paroles d'un frère, et le berger ne m'écoute seulement pas I

L'enfant lui saisit le bras. -

.-^^ Excusez^moî, père-grand. Je connais sa figure, moi : les yeux restent clos et le menton tremble; c'est signe qu'il réfléchit sur ce que vous avez dit. . ^

— Non, non. Retourne à la Ronce, toi. Je vais coucher ici, dans le fournil. Demain, — n'aie^s peur, je ne suis pas un païen, pour me détruire, •—j'irai demander la pâtée aux gens de la ville. Mon chapeau est assez vieux pour qu'un mendiant le tende.

André Fleuse, par un effort pénible, sort de

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son engourdissement. II fait un pas vers la table^ indique du doigt le paquet de bardes, montre à son frère Robine la porte ouverte et murmure :

— Viens.

— Où donc ?

— La Jamette.

— Ce n'est pas la peine : Buré m'a renvoyé à midi ; il est trop tèXu pour se raviser.

Le berger passe un doigt sur la bricole de sa pannetière, répète : « Vie/is; > et se met en marche sans s'inquiéter de savoir si ses visiteurs le suivent.

Ils le suivent.

— Je suis à bout da forces, soupire le vieillard ; nous en avons pour une heure. Que deviendrai-je quand il fera nuit, si l'on me congédie de nouveau?

La fille de Jacques Robine jette sur son compagnon un regard plein de confiance,

— Venez, venez. Si l'oncle vous mène, n'y a pas de risque. Il voit plus loin que nous autres, allez ! Ne savait-il pas, du bout des friches, que nous étions chez lui? Ilrevenait de lui-même, quand je l'ai corné ! Et, malgré le soleil, il savait bien que la pluie cherrait. L'oncle connaît les

choses d'avance ; pas une fois ses brebis n'ont été mouillées; où il mène, on entre.

Tous deux le contemplent à la dérobée^ puis se i^etournent l'un vers l'autre, voudraient en dire davaatage... mais leur esprit s'arrête au bord de rinsondé ; Us hésitent devant le vague, l'expression leur manque ; ils baissent les yeux et restent muets.

Le soleil, coupé par la ligne d'horizon, s'éteint derrière la croupe grisâtre des nuages en marche. Une pluie tiède tombe sur le plateau, fait bruire les feuilles mal ouvertes et tache de mouchetures , étoilées le sol poudreux. La rainette égrène au faîte d'un abrisseau ses notes criardes, auxquelles répond mélancoliquement la salamandre, du seuil de sa retraite souterraine. Matinal suit de loin, d'une allure indécise, s'arrêtant, flairant les herbes, puis trottinant avec inquiétude et le dos voûté. Le berger tourne la tète au carrefour, l'aperçoit, fronce le sourcil, se baisse, feint de ramasser une pierre : le chien aussitôt fait volteface et s'éloigne, la queue basse. Louise cependant suspend sa marche à chaque tournant, rouge et essoufflée; secoue sa main engourdie, rcjftlte son fardeau d'une épaule à l'autre; et,

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sans mot dire, rejoiat son compagnon, le torse plié. ...

Ils descendent le chemin rocailleux : qui ^e déroule en serpentant jusqu'au Butin. Voici.

Launay, sur leur gauche, avec son merisier dans les branches duquel ^e juchent les poules. Devan; . eux, plus. loiU) ia grande barrière qui défend, l'entrée du pré. Une couronne de bois tressé: la retient fixée au poteau, ses barreaux ^ sont tapissés de ronce et d'ajonc secs. Les voyageurs muets sont passés et la reforment. L'étroit sentier; qu'ils suivent maintenant s'enfonce dans la prairie^ perdu dans l'onibce entre deux rangées de souches. La rivière étroite coule ici ; ses eaux serident mollement sous l'arche du pont effondré. Des plantes semées par le vent surgissent entre les pierres disjointes du tablier. Des chevaux, en glissant, ont fait des raies blanches sur le grès,. et. des plaques verdâtres sont auprès. Le père Robine tâte à chaque pas, du bout de sa canne, ; avant de poser sa galoche. Le sentier longe la seconde prairie, puis c'est le haut échalier. Là, les pieux sont fixés en terre dans toute la largeur du passage et couronnés d'une barre transversale. 11 faut franchir l'obstacle; une escabelle,

brisée par les enfants du village, offre son appui précaire pour atteindre le sommet. Louise d'un bond s'y assied, passe une jambe, puis l'autre, et se laisse glisser. Le vieillard, au contraire, l'embrasse, se couche sur le bois rugueux, et toujours cramponné allonge avec précaution de l'autre côté ses pieds pesants. Encore vingt pas sous la voûte des arbres ; les voilà dans le chemin qui contourne la base des friches. Bientôt ils auront gagné Pierre-Gaut, où s'embranche la charrière

du val.

La pluie a redoublé de violence. Aucun d'eux

ne parle. La nuit est venue. Enfin un chien de garde aboie dans l'éloignement. C'est Bas-Rouge, lajnéchantebéte de maître Buré.

— Encore un peu de courage, grand-père, nous arrivons.

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