UNE BOUCHE INUTILE
La ferme de la Jamette, assise au creux du vallon, dessine dans la brume ses formes confuses. Une pâture close de haies vives et plantée de pommiers dont les fleurs se détachent en neige légère; puis c'est la cour, où les amas de chaume et de fagots sont dressés en pyramides. Des flaques d'eau miroitent par endroit; le fumier tombé des brouettes gémit et sue sous les pi^ds. De grandes ombres étendues au bas des murailles enveloppent de noir des silhouettes incertaines de brancards dressés. Au fond du bâtiment qui fait face^ c'est une chaîne qui grince sur un rebord de mangeoire. Une truie passe son boutoir mobile sous la porte d'un bas côté, renifle et grogne. La
grange occupe une des ailes; des herses grimacent à l'entrée. Sur l'extrémité d'un bras de charrue, un point clair éclate au milieu de Tombre : c'est un geai apprivoisé qui dort. L'habitation s'étend sur l'autre aile. Le berger, Robine et Louise vont là. Bas-Rouge, le poil hérissé, rôde autour d'eux, s'approche sournoisement pour mordre, a peur des bras qui s'agitent, s'écarte en grondant, jappe d'une voix perçante, gratte violemment la terre de ses pieds de derrière, revient par un long détour et leur barre la roule en montrant ses crocs.
— Prends garde, frère, dit le bonhomme qui ne cesse de présenter son bâton à l'animal ; ce chien-là est réputé mal commode.
Fleuse, sans répondre et sans prêter la moindre attention à la bête hargneuse, s'avance vers la partie éclairée du logis. Il s'arrête devant la petite fenêtre. Une soupière cassée, contenant un semis de résédas, repose sur l'appui. A travers les carreaux gras, on aperçoit confusément des formes qui s'agitent. Le pâtre gagne le seuil, soulève le loquet, pousse le battant supérieur, et, avant d'ouvrir le portillon pour entrer, promène son regard sur les habitants de la Jamette.
Ceux-ci achèvent de souper. Les aboiements du mâtin et le bruit de la porte leur ont fait lever la tète. Sous la bouffée subite de Tair du dehors, la chandelle bave et coule. Maltresse Buré penche la tête et tend Toreille en enlevantjme épingle de son fichu pour se curer les dents. Le fermier, d'une main nerveuse, repousse en arrière son bonnet. Ses cheveux roux sont aplatis sur un front bas et déprimé. Son œil fuyant papillote; il essuie son couteau et le ferme, avec une curiosité défiante^ en attendant que quelqu'un se montre. Le pâtour de douze ans, assis au bas bout de latable^ mâche une bouchée énorme en se grattant la nuque -et profite de l'inattention générale pour couper un morceau de fromage. Aimée Buré, la fille unique, qu'en raison de ses taches de rousseur on surnomme la Sucriney empile les assiettes vides et veut se lever; mai$un bras collé contre sa taille la retient. Un garçon de vingt-cinq ans, assis derrière elle sur une chaise basse, Tassaille en tapinois tout en fumant sa pipe. Deux pots, de grès verni, au ventre orné d'une fleur, et la cruche d'étain chargent les côtés de la table; au centre est le plat creux où les pommes de terre bouillies cachent sous une buée opaque leur peau crevassée.
Au fond de cette pièce, un lit sans draps : ce n'est pas là qu*on passe la nuit. Pfeir contre, Tencombrement des ustensiles de ménage fait deviner que la famille y vit à toute heure du jour. Pour qui connah la distribution uniforme des métairies -la chose est tout naturelle. Une habitation rustî- ~que, en effet, se compose invariablement de trois pièces : la chambre, la lavanderie et la maison. La chambre est le logement des maîtres , c'est là qu'ils couchent, ainsi que leurs enfants. Les cadeaux de noces, ou cochelinsy en forment Tornemenl; les meubles y révêtent un air de cérémonie. On ne fait pas de feu dans la chambre et ron n'en ouvre jamais la fenêtre, par crainte de la poussière ; les habitants se déchaussent avant d'entrer, se couchent sans même déplacer une -chaise, et fourbissent chaque samedi les ferrures de l'armoire avec un soin religieux.
C'est là qu'ils reçoivent leur propriétaire, les candidats à la députation; c'est là que se font les demandes en mariage.
Dans la lavanderie, les seaux de lait, les pots de caillé sont rangés; la grande marmite pend à la crémaillère; les domestiques préparent dans cette pièce la nourriture des animaux.
La maison sert de cuisine, de salle à manger commune. Les fermiers qui ont une servante la font coucher là. C'est là aussi que tout le monde veille, de la Toussaint à Pâques.
La maison sur le seuil de laquelle s'est arrêté André Fleuse est vaste, blanchie à la chaux, carrelée. Près de la fenêtre, la table de famille, flanquée de bancs longs; devant le lit, trois chaises en jonc tressé; et dans l'encoignure, vers le chevet, une seconde table, plus petite et ronde, qui supporte les soupières à chauffer. La fermière nomme ainsi les vases où elle verse, chaque matin, les rations de soupe; après quoi, elle les enfouit dans les lits encore tièdes, pour en conserver la chaleur jusqu'à l'instant du repas. Le lard fumé et les rillettes sont placés au-dessus, sur une planche. Dans l'angle de ce support s'enfonce un piton auquel est accrochée la bassine en fer battu. Devant l'âtre, un chandelier couché, des lèvres duquel un reste de suif vert-de-grisé suinte lentement. Le coffre à linge, dit comptoir^ occupe l'autre face, près d'un placard en bois blanc chargé de vaisselle. Entre ce dernier meuble et le pied du lit, sur des coussinets posés à terre, sont les plats de bois munis d'anses dans lesquels
on macère la miottée, La miottée est un mélange de cidre doux et de pain fraisé, distribué comme réconfortant aux faucheurs durant les journées brûlantes.
Çà et là, sur le carrelage, des rognures d'étoffe bleue et des brins de fil qu'Aimée a répandus en retournant sa robe d'été.
Buré, ne voulant pas adresser le premier la pai'ole au visiteur qui Tépie dans l'ombre, dit d'une voix traînante à sa femme :
— C'est sans doute le domestique qui rentre?
— Nenni, répond tout bas celle-ci; j'ai entendu
les pas, ils sont plusieurs.
Bas-Rouge se jette dans la porte, reçoit un coup de pied, bouscule la seille et détale en hurlant. Tous se lèvent. Le berger entre dans la maison.
Le fermier l'examine en dessous et essaye de sourire.
— Tiens, c'est le père Fleuse. Faut pas rester comme ça dehors. Voulez-vous boire un coup, notice oncle?
Le vieillard appelle d'un signe de main les gens restés dans la cour. Deux bâtons heurtent la marche avec un bruit sec suivi d'un frôlement de
Jambes atourdies; Robine apparaît, et derrière lui la Louisette, raisselante de phiie, chargée da paquet de bardes.
La face de Buré devient jaune,
— Vlà ben une aute bistoire I c'est encore le TÎeux ! Que voulez-vous donc à ce soir, pisqu'on s'est expliqué à ce matin? C'est à-nuit le 1*' mai, point le 1'' juin; demandez plutôt à l'oncle.
Fleuse enlève les bardes que Louise a conservées sur l'épaule et les jette sur le lit. Il attire un 'des bancs et fait asseoir son beau-frère devant la table. Ensuite il se recule, le dos à la cbeminée, et racle l'un contre l'autre ses sabots empâtés de boue.
— Vous devez quatre mois, dit-il. Eaites-le souper.
Il respire avec force, comme las d'avoir parlé ; regarde froidement ces gens qui l'observent avec inquiétude, et son œil errant s'élève vers les poutres. Une coloquinte est suspendue au milieu, contournée, piriforme, ponctuée d'excroissances et dentelée. On dirait la tète d'un de ces petits gnomes vus en rêve, qui ont des verrues et qui rient. L'ombre vacillante produit tout autour l'effet de cbeveux soulevés par le vent.
L'innocent s'arrête à contempler cet objet fantasque et tombe en songerie.
L'homme de la Jamette, cependant, laisse per* cer malgré lui les signes d'une sourde colère. En vain sa lèvre dessine un sourire doucereux ; son œil pâle, que n'ombragent cils ni sourcils, lance par instants de fauves éclairs. 11 se lamente d'une voix contenue, afin d'être entendu de llobine, mais non du berger.
— Quel malheur 1 nourrir une personne quatre mois 4urant> sans qu'elle travaille I Autant vendre tout de suite ma bricole !
— C'est dans l'acte, tu sais bien, ma fille? fait doucement observer le bonhomme en se tournant vers la fermière; car il n'ose engager la discussion contre son gendre.
— L'acte ! l'acte 1 répond la femme tout en essuyant la table du coin de sa cotte; c'est tout de même pas juste, du moment qu'on est quatre irères et sœurs 1 Les autres années, vous veniez en juin ; pourqué qu'on a changé les affâres?
Elle montre le poing à Louise, qui, saisie d'une -subite tristesse, reste appuyée contre le comptoir.
— ^ Feignante, val c'est la faute à ton père, tout ça. A présent que vous avez mangé votre frus-
quin, faut que les autres payent à votre place! Buré, auquel Findifférence du berger rend quelque courage, marche de long en large, ferme la porte> Touvre et la referme :
— Nous ne sommes pas en état de nourrir ainsi le monde. La jument pêcharde vient de pouliner, mon laboureux est chez ses parents pour un baptême; ai-je du temps à moi?...
D'ailleurs, ren ne se vend, les pommes ont manqué... Y a pas moyeu. Qu'il s'en aille!
L'excès même de cette dureté réveille quelque pudeur chez la femme.
— Voyons, le père ne peut toujours pas s'en aller ce soir, à une pareille heure. Je vas voir s'il reste de la soupe.
— Ah ! ouiche, de la soupe ! Et des tapées de fricot, aussi; car il s'en charge, celui-là, de tout dévorer !
Le vieux Robine, accablé de douleur, courbe la tête. Une de ses béquilles lui échappe et glisse. Nul de ceux qui l'entourent ne se baisse pour la relever.
La chute du bâton arrache le berger à sa somnolence. Il abaisse le regard, prévient Louise, qui s'est approchée et ramasse la canne. Après quoi.
il interroge de Fœil tous les visages et fixe vaguement son neveu Buré :
— T'as son bien; soigne-le.
Celte voix caverneuse, ces paroles simples prononcées presque bas avec une surprenante lenteur, ont quelque chose de saisissant. Pas de menace, rien d'ému; les mots tombent de la bouche du pasteur, étouffés et profonds, comme s'ils venaient de plus loin. Un souffle de peur involontaire passe dans la maison. Le chien n'aboie plus. Le petit vacher prend ses chaussures dans sa main et s'en va nu-pieds.
. — Aimée, ordonne tout bas la maîtresse, fais le lit de ton grand-père. Les bons draps sont à gauche.
Le paysan aux cheveux roux s'est assis dans un coin où il aiguise par contenance son couteau sur une pierre; mais sa pensée est ailleurs.
Ce maudit gardeur de moutons lui trouble la cervelle. On ne sait jamais ce qu'il pense, ce sournois-là... Impossible de le regarder en face! Ça gêne qu'il soit là, et le courage manque pour lui donner son congé. On aurait bien envie de lui dire son fait, mais à peine s'il a lâché une parole qu'on reste tout interloqué.
- Buré pense encore à autre chose : il complaît sur la résignation du vieux Robine. Mais, à présent, après cette explication devant témoins, «m renvoie le beau-père, ne sera-t-il pas mené devant le juge? Or il perdrait, puisque le notaire a mis c quatre mois » dans Tacte. Ça ferait encore des frais ! .
N'importe, il en courrait peut-être la chance,;-. Mais, dès lors que lé berger se mêle.de Taffaire, il n'ose plus. .Non, non, il ne veut pas éntrer-en fâcherie avec Fleuse, parce que celui-ci a xmé maison et un champ et deshériterait vanquiers sa nièce delà Jîimette; et puis, surtout, parce ^ue-... eh bien, parce qu'il ne dormirait pas tranquille, si son voisin le berger le prenait en grippe ! ,
Alors mieux vaut endurer Robine.
Mais cette perspective de nourrir une bouche inutile, de dépenser sans que ça rappoirte, l'exaspère. Une lutte terrible s'engage mi fond de luimême. 11 épie le pasteur d'un œil ci'aintif, puis darde sur , l'aïeul un regard de haine. Son visage glabre se contracte. Il serre ses lèvres minces, comme pour empêcher son idée de sortir.
Enfin l'homme se lève, s'approche de la. table,
LB BEROEft lOtt
examine son beau-père qui soupe, parle d'une voix calme :
— Eh ben, papa Robine, vous voulez donc absolument loger comme ça chez nous? On- est gueux, allez, vous ne serez guère ben. l
Il relire doucement le pain des mains de sa femme pour couper lui-même le moineau.
Entre temps, Louise de la Ronce-Fleurie s'esl arvancée -vers le grand garçon -qui tout à Theure tenait Aimée parla taille. Elle est pâle; ses mains, cachées sous son devanteau, tremblent»
— Bonsoir, Langevin. Ça vous a dérangé,i^ dîtes, que nous venions ce soir à la Jamettè? Vous n^ vous y attendiez pas?
Le jeune homme, déconcerté, ricane avec affectation pour cacher son malaise. Il parait fort occupé à débourrer sa pipe* ' -
-^Moi? réplîque-t-il. Ma foi, c'est tout le contraire. Rien ne me plait mieux que de me trouver en voul' compagnie.
— Allons, faut de la franchise ; vous^ aviez encore plus d'agrément à badiner avec ma cousine sans qu'on vous dérange.
— Que que t'as à lui réclamer, à ta cousine?
interrompt aigrement la Sucrine^ qui tout en
battant la paillasse, a saisi au vol un lambeau de la phrase chuchotée par Louise.
Celle-ci se retourne en essuyant une larme :
— Ne t'inquiète mie : J3 parlais à Lange vin. J'en ai peut-être le droit?...
— Tu peux ben causer avec qui tu voudras»
et rester chez toi itou; j'allons point te chercher.
— En vérité, non! s'écrie la fermière; et même, si cela te fait plaisir de décamper, la mijaurée, tiens, v'ià la porte. Va-t-elle venir nous chercher querelle, celle-là, à présent?
Tous ces gens, qu'étouffait leur irritation comprimée, éprouvent un vif soulagement à décharger leur mauvaise humeur sur cette victime sans défense.
— Que signifie ce tapage-là? demande Buré.
Ya donc ramasser les sous que ton père a semés par les chemins, la belle demoiselle, et fiche-nous la paix ici !
Fleuse le regarde: aussitôt il ajoute, d'unfe voix adoucie :
— Je n'aime point les disputes, moi. Faut te taire, lu casses la tête à ton grand-père.
Louise, qui n'a pas prononcé une parole, s'ap-
proche du berger et lui touche le bras. Le grand Fleuse traverse la maison, de son allure automatique, et ouvre la porte.
— Restez-vous à la Jamette, vous? demande la jeune fille en s'adressant à Langevin d'un ton empreint d'amertume.
— Non pas, je vais coucher à Panon. Peut-on vous faire un bout de conduite?
Elle Taltend. Le garçon, fort indécis, fait à la grosse Aimée un signe d'intelligence, s'avance pour Tembrasser... Louise attend toujours. Il hésite, se trouble, s'éloigne. Tous trois sont enfin dans la cour. Bas-Rouge glisse hors de son trou creusé au pied du chaumier et les accompagne en grondant jusqu'à la barrière de la pâture. Après quoi, il s'accroupit et hurle à la lune.
Duré a rudement fermé la porte sur les talons de Fleuse. Il revient vers la table, le visage méchant, les bras croisés ; mesure de l'œil ce qui reste de pain, étouffe un juron et répète:
— Quatre mois comme ça ! Pourquoi êtes-vous revenu ?. . .
Le père Robine élend ses bras près de l'assiette vide. Il se lamente.
loi LE BERGER-
— Hétes! faut-il voir sa famille pareillement désunie par l'intérêt ! Que h mort tardé à venir !
Le fermier lui serre le poignet et murmure sourdement:
Quand on n'est plus bon à ren!... A votre
place, au lieu de dévorer mes fenfanis, paurais.Ia fierté de prendre la besace, moî. - —
— Mon Dieu, moçDieu! * .
— C'est ce biigand de berger qui vous soutient. Le mauvais grippe-sou I <3ue le- diable^ vous emporte tous deux!
— Mais tu as eu ion lot dans le partage ; le * meilleur, même, sa vouspas? dis-y defte^ ma fille!
— Yot' fille n'a ren à dire, c'est moi le maître, et je commence à être las, prenez-y garde, à être:, las de vous rempli le ventre!
Robine se redresse péniblement.
— Ah ! mon rhumatisse, mon rhuraatisse !
CHACRIN d'amour
La pluie a cessé. Les dernières gouttes dô<f Taverse pendent au bout des rameaux, en larme iU allongées; au moindre souffle, elles glissent mbl^i lemént ; Therbe haute s^incline sous la chute et » crépite. De fraîches odeurs montent et s'épari- . dent; les petits oiseaux, en sursaut réveillés, changent de branche d'une aile pesante. Le ciel,.! chargé de nuages à l'horizon, montre au-dessus du Rutin ses étoiles pâlissantes. De gros cailloux
au dos mouillé reluisent au bord du chemin»
— Votre oncle marche plus vite que nous, :
Louisette. Vous plaît-il de le rejoindre?
— Non, je m'en vais tout droit à la Ronce, par
les sentes. Mon oncle, d'ailleurs, a envie de s*éloigner tout seul; faut le laisser.
Langevin, embarrassé de son personnage, se met à siffloter. La fille ralentit le pas.
— Je ne m'attendais guère à vous trouver là,. Marin. Vous m'aviez dit adieu pour six semaines,, hier à la relevée ; je vous croyais loin.
— Je me suis ravisé. Vous savez, quand on fait le commerce, v a d'aucunes fois des contremarches.
Elle s'arrête tout à fait.
— Vous ne savez pas encore bien mentir, vous mâchez les mots comme un bègue. Autant vaudrait dire tout uniment : « Je suis resté par tromperie. » Je vous ai bien vu, allez, qui teniez ma cousine à brassée. Votre idée, à présent, est par là!
Le gars proteste d'un air niais et contraint. Louise fond en larmes, se cache le visage dans un coin relevé de son tablier et d'un pas mal assuré poursuit sa route.
Il regrette d'être sorti avec elle pour essuyer des reproches, mais n'ose la quitter et suit machinalement.
Tous deux, l'un derrière l'autre, arrivent à
l'endroit où il y a des buissons d'aubépine et un Iroëne fleuri, avec un rossignol sous les jeunes pousses, qui dit sa chanson de printemps.
— Marin, s'écrie-t-elle , pourquoi m'avezvous fait accroire ce qui n'était pas? J'étais si tranquille à ma Ronce, ne demandant rien à personne et le cœur en paix I Vous m'avez parlé d'amitié, comme je cueillais des pâquerettes au pied delà butte... N'est-ce pas que je chantais, moi qui pleure ce soir ? Et vous êtes revenu quand je pesais mon miel; et au lavoir, et tous les jours... J'étais sans malice, dites? Je ne comprenais seulement pas. vos propos. Et je ne me laissais pas accoler, moi, comme la grosse Aimée ! Vous aviez l'air si franc et si- content, vous !... Le goût, d'être ensemble m'a pris petit à petit, sans que je m'en aperçoive. Jamais je n'en ai cherché plus long. Si vous n'étiez plus revenu, à ce moment-là, ça m'aurait fait grand deuil ; seulement j'aurais gardé la chose pour moi, Langevin. Mais vous m'avez demandé d'être votre femme ; alors j'ai mis toute mon espérance en vous. Ne vous en souvient-il plus, à celte heure ? Je reconnaîtrais l'endroit les yeux fermés, moi I J'allais porter du pain à l'oncle, un matin, par le
givre; VOUS m'avez rejointe le long des cytises du vieux guéret. Un corbeau s'est envolé à notre gauche durant que vous me disiez bonjour; j'ai ' eu peur; on était sous le frêne fendu; vous m'avez rassurée si doucement ! Une ramée à rez de mon épaule; je la cassais par petits morceaux, sans yprendre garde, tout en vous écoutant ; et vous, qui m'aviez déchargée de mon pain, et qui écrasiez du bout de votre pied une niotte de terre gelée, au bord de la chainlrel... Vous m'avez longtemps priée, dame, car je n'avais pas la hardiesse de dire ma pensée ; mais, quand il a fallu se quitter. Marin, vous aurez beau faire : nous nous étions promis le mariage par serment, devant le bon Dieu, qui n'oublie rien !
» Je vais avec vous depuis ce temps-là, contente et le front haut. Que vous soyez près ou loin, je vois votre image au pied du lit, avant de m'endormir. Nous devions être publiés à la Toussaint, après la vendition des récoltes. Ai-je menti d'un mot, voyons ? Et voilà qu'à peine les pommiers fleuris, vous me délaissez! Ah ! s'il vous faut une fille riche, je vous approuve de me manquer de parole, car je n'avais rien à donner, moi, que mon cœur et mon amitié. Mais vous auriez dû
m'en prévenir plus tôt, par compassion... Aujourd'hui, ça me fait trop de mal 1
— Pardi, Louisette, tu te fais de la bile ben mal à propos. Pasque j'ai gingué ce soir un brin avec la Aimée, y a-t-il de quoi se mettre pareillement la cervelle à l'envers? Je n'ai pas de mauvaise intention, ma pauvre fille ; mais la jeunesse est la jeunesse, et, quand on va dans les fermes pour faire des emplettes, faut pourtant ben complaire aux gens.
— Taisez-vous, Marin ; c'est plus triste d'entendre ça que de n'entendre rien.
— Voilà pourtant une chose sûre et certaine : je vous aime de tout mon cœur comme par le passé. J'avais un peu bu, voyez-vous, n'y a pas d'autre raison ; et puis la Aimée m'endoctrine. C'est toujours elle qui commence.
— Preuve que vous y allez souvent.
— Je ne dis pas ça.
— Retournez-y à votre gré ; votre parole vous est rendue. J'ai de la fierté, sachez-le. Les filles comme moi ne partagent pas avec d'autres. Vous me deviez tout, vous, car vous aviez tout. Oh I oui, tout!...
Un si grande douleur s'empare d'elle, que ses
sanglots rétouffeni : elle se laisse choir, désespérée, sur le revers du talus.
— Louisette, Louisette, reviens à toi!... Puisque je te jure que je n'ai point changé ! Un gars de mon âge qui badine, ce n'est ren, ça! Me lairras-tu partir pour des mois et des se* maines sans que le bon accord soit entre nous? Ote donc tes mains de comme ça, que je te bai86.
Son embarras le paralyse, il se penche avec gaucherie. La jeune fille murmure :
— Ah ! il n*avait pas cette voix-là, sous le frêne feadu...
Mais, accablée, inerte, elle ne le repousse que mollement. Il l'attire à lui. Soudain, Louise le saisit par le collet de sa blouse, l'étreint, cherche à voir ses yeux dans l'obscurité; un étrange frisson la secoue.
— Fais-moi le serment que tu ir'en as pas embrassé unû autre ce soir, de la même façon, en lui glissant les mêmes flatteries !
Il balbutie , hésite, essaye de rire en répétant : < Que t'es bête, que t'es donc bête... » Louise le repousse, se prend le front à deux mains, lui crie avec égarement :
— Laisse-moi, va-t'en, je suis ta risée! Tu m'as trompée, laisse-moi I
Et elle s'enfuit, chancelante, à travers la plaine.
Langevin, interdit, penaud, demeure cloué sur place. Il se gratte l'oreille, réfléchit. Sans comprendre qu'il a blessé le cœur d'une fille délicate, il sent que celte fille vient de froisser son amourpropre.
— Me voilà bien rembarré. Des lubies, quoi !
Ça lui passera, faut crère. N'importe, la chose me déplaît. Mais, quand je courrais après elle, je n'y remédierais point, elle est butée. Il fait noir comme dans un four, le mieux est d'aller se coucher.
Tout soucieux, il enfile le sentier et chemine à grands pas au milieu des ténèbres. Qui l'entendrait, un quart de lieue plus loin, chanter à tuetête, le prendrait pour un balourd insensible. Erreur : il regrette, mais il chante pour se rassurer au bruit de sa voix ; il a peur. Peur de quoi ? 11 n'en sait rien; c'est précisément cet Inconnu qui lui cause un battement aux tempes. L'homme éprouve une mystérieuse épouvante dans le noir, et la solitude rend insupportable son émoi. Qu'un paysan supérieur en force traite Langevin de poltron en
plein soleil, celui-ci répondra sans barguigner par un coup de poing; mais, dans Tobscurilé, le seul bruit d'un mulot sur les feuilles lui coupera les jambes. La présence d'un enfant de quatre ans pendu à sa main suffirait à le rassurer ; mais, au fond de l'isolement funèbre, l'inquiétude naît et se fait angoisse. lia la persuasion que le vide est habité. Le silence bourdonne, des respirations chaudes passent dans l'air; l'ombre, loin de ses semblables endormis, recèle des êtres surhumains qui l'observent et le suivent. L'instinct l'avertit qu'il coudoie des invisibles. La nature a revêtu un aspect nouveau pour les habitants nocturnes. . . Les branches ne craquent pas ainsi au cours de la journée; une pierre roulante ne fait pas couler sur le front, à midi, cette sueur soudaine. L'homme effaré qui s'arroute n'ose regarder derrière lui : il a peur de voir... En vain, pour se dérober à l'oppression, il tente de songer à ses affaires, d'arrêter son idée sur des sujets riants : la curiosité des ténèbres reprend aussitôt possession de lui et charge ses épaules d'un poids accablant. Il voudrait parler, pour se rejeter dans la vie réelle; mais sa gorge est trop sèche; et, d'ailleurs, si Von allait lui répondre ?... Alors il
chante ; la violence de l'effort rend l'effort possible, et sa voix ira si loin, qu'elle parviendra à quelque oreille humaine : ce sera le lien renoué, l'évasion du cauchemar. Il y a plus : celui qui chante de peur, chante pour s'empêcher d'entendre. Les gens de la campagne ont tous l'habitude d'aller seuls, la nuit, par des endroits déserts; mais tous en éprouvent le même effroi, dans tout pays et à toute époque, sans jamais s'en guérir. Ils s'en plaisantent entre eux, au grand jour, et, là, les plus craintifs rient le plus fort ; mais, la nuit, on ne les surprend jamais sans que leur voix soit altérée; et les uns comme les autres, bien qu'affectant le ton gouailleur, confessent invariablement que tel carrefour a plus mauvaise mine que tel autre, ce qui est la confirmation du phénomène de leurs terreurs. Tous évitent de passer là lorsqu'ils sont sûrs qu'on ne le saura pas; et, s'ils y passent, ils chantent plus fort.
Langevin courait presque, car la vallée et les plateaux ont eu de tout temps la réputation de lieux hantés. Rien ne le molestait plus que d'avoir peur, parce que c'était un dégourdiy se moquant fort des autres et leur inspirant la
crainte; mais ses beaux raisonnements tombaient à plat au soleil couchant. Non qu'il fût humaine^ ment lâche, même la nuit : dix malfaiteurs apostés l'auraient trouvé prêt à la lutte; mais il se serait précipité dans cent pieds d'eau plutôt que d'affronter un rayon de lune inexpliqué. Le grand garçon avait donné jadis une preuve frappante de son caractère, fait d'un amalgame de force et de faiblesse. Ayant en horreur le métier de soldat qui l'enlèverait pour sept ans au pays et à la vie rustique, appréhendant peut-être aussi les boulets de canon qui rendent manchot ou pis encore, il se livra avec une énergique patience à un rebouteur marchand de drogues nuisibles; jeûna, se purgea, endura mille souffrances pour obtenir de se présenter avec les apparences d'un poitrinaire devant le conseil de révision. Il arriva hâve, la poitrine rentrée, maigre, secoué de la tête aux pieds par une toux de vieillard. Ces messieurs, bien arrondis dans leurs vêtements amples, considérèrent avec mépris ce paysan tout nu dont les os saillaient et qui écarquillait les yeux en retenant son haleine. Le maire, qui soupçonnait quelque chose, ne dit rien. Le préfet déplora l'abaissement de la moyenne de force
LE BERGER IIB
chez nos conscrits, et cita Malthus. Le conseiller général prit un air paterne et fît remarquer que son canton ne fournissait jamais d'aussi vilains types,
— Rachitique ? interrogea le capitaine de gendarmerie.
Le médecin-major tâta quelque peu, tapa quelques coups d'index et prêta l'oreille, fit respirer et tousser le sujet.
— Impropre au service, conclut-il au bout de deux minutes. Celui-là est pour la chute des feuilles. Au suivant!
Marin faillit s'évanouir de joie. Pendant quMl se rhabillait, dans la pièce voisine, un de ses camarades, mécontent de ce qu'on l'eût forcé à se laver, murmura en ôtant sa chemise :
— Sapré chanceux, va I J'ai calé, moi ; les remèdes me faisaient trop vomir.
Ces choses-là sont toujours connues, tôt ou tard. Marin Langevln ne fut pas soldat, et passa pour une forte tête. Ses relations avec le guérisseur lui donnèrent la réputation d'un gars qui connaît des recettes, qui en sait long; l'aplomb vainqueur que lui inspirait sa réussite accrut l'opinion qu'on se faisait de son personnage.
Joignez-y qu'il savait lire et écrire, ce qui constituait une vraie supériorité dans les campagnes du Maine il y a vingt-cinq ans. Or on admirait à chaque instant entre ses mains des livres étonnants, plus gros que des almanachs, qui dévoilaient l'art d'expliquer les songes, le moyen de colorer les fleurs à volonté par l'arrosage, et la façon de prédire le temps une année d'avance.
— Savez-vous comment que ça s'appelle, ces écritures-là ? demandait une ménagère intriguée.
— Ça? c'est le grand et le petit Albert, pardi ! répondait le pochetier du moulin sans attacher l'idée même la plus vague au titre qu'il citait d'un air important.
Le soir, autour de la chandelle fumeuse, les bonnes gens se groupaient émerveillés, à moitié couchés sur la table, la bouche ouverte; et Langevin, debout devant eux, sortait de sa poche un grand jeu de caries aux figures cabalistiques pour faire des tours. Avec les jeunes filles, il essayait d'appliquer ses notions rudimentaires sur la combinaison des hgnes de la main et sur la bonne aventure au marc de café. Ses livres lui provenaient des colporteurs et sa science orale des marchands divers qu'il rencontrait dans ses
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tournées, car il menait par profession une vie nomade. Comme son père était maréchal et sa mère couturière, nul ne l'avait poussé vers la culture, et son humeur volage ne s'était pas accommodée du séjour fatigant à la forge. Dès Tàgede quinze ans, il courait de ferme en ferme pour acheter les vieux chiffons et les peaux de lapin, qu'il rapportait chaque lundi à un revendeur de Mamers. Harassé de fatigue sous le poids de son bissac, il perfectionna l'industrie ; construisit avec l'aide de son père une charrette à bras ; élargit le cercle de ses opérations et fit des affaires d'os et de ferraille livrés au poids. Sa mère ayant hérité d'une maison au bourg de Panon, la maréchal erie y fut transportée et Marin s'éloigna ainsi de deux lieues. Mais sa clientèle était faite, ses amis nombreux autour de Saint- Longis; il continua d'y rôder presque toute l'année, couchant dans les métairies et laissant, d'étape en étape, les dépôts de ses marchandises dans quelque coin des greniers amis. Le goût du brocantage se développa chez lui; il acheta le miel et la cire de ceux qui élevaient des mouches; se chargea à l'occasion de recrépir les ruches ; fabriqua des boulettes pour la destruction des
souris, et fit passer leur lait aux chattes sans collier de bouchons: Partout le bienvenu, il intéressait tout le monde et faisait rire, aidait les filles à puiser de l'eau, renseignait les agri* culteurs sur la hausse ou la baisse des denrées. Les gamins couraient après lui pour avoir un pistolet de sureau chargé d'un morceau de pomme de terre. Le gagne-petit menait de la sorte une vie agréable, promenée dans un rayon de cinq ou six clochers. Il y avait en lui du bon garçon et du vagabond, de l'insouciant et du rapace, du poltron et du tapageur. Assez chétif en dépit d'une solide charpente, car les drogues dont il s'était gavé à l'âge de la conscription avaient laissé en lui des traces durables; il buvait peu, fuyait la bamboche et prisait médiocrement les assemblées, où il faut toujours se battre et manger de la charcuterie. A vingt-six ans, voyant ses camarades établis, il ambitionna déposséder, lui aussi, son ménage, avec une compagne de son goût qui l'attendrait, souriant, sur le seuil, au retourner de ses pérégrinations. On se lasse de pincer la taille des servantes au coin des charrières, de colporter les mêmes propos au fond de toutes les lavanderies, d'écouter en fumant les donzelles
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qui chantent avec des nasillements de canard Tair de Madame la mari-é-e. Qu'il serait plus doux de remiser la petite guimbarde dans une maisonnette à soi! de trouver, après une averse, ses nippes de rechange bien en place et d'entendre dire aux passants :
— C'est ici que niche le gars Langevin...
Tandis qu'une femme dé bonne humeur jetterait, sans faire un tas de simagrées, une poignée de menu bois dans le foyer, et ferait mitonner la soupe, avec un mioche dans son giron.