LE MARCHAND DE MIEL
Dans cet état d'esprit, il rencontra Louise de la Ronce-Fleurie, dont plus d'une fois, devant lui, on avait vanté la sagesse; lui adressa, de prime-saut, des plaisanteries bêtes, selon l'usage; la trouva ignorante, ingénue, restant bégaude si le badinage tournait à la mauvaise vire^ et, sur tout le surplus, de bon entendement. La jouvencelle passait pour être un tantinet visionnaire; mais son parler avait telle douceur, son enfantine façon d'expliquer les choses respirait si grande gentillesse, qu'on n'avait guère envie de se gausser d'elle en l'écoutant, et qu'on y repensait malgré soi après l'avoir quittée. Celle-là n'avait la mine ni les manigances des évaporées qui
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criaillent, en menaçant de leur parapluie; on serait bien resté une demi-journée avec elle sans la toucher. Cette Louise sentait bon, à force de porter deçà delà des brassées de fleurs; toute mal attifée qu'elle fût, le raccommodage donnait un air soigneux à ses pauvres bardes, et sa gueuserie avait naturellement une fierté décente qui n'induisait qu'aux pensées honnêtes. Ce n'était toutefois pas une gamine, et, lorsqu'on la chiffonnait sur certains articles, il n'y faisait pas trop bon. Non qu'elle se tournât la cervelle, comme d'aucunes, pour l'intérêt ou la glariole; son dépit n'éclatait que contre les gens à double visage et contre ces lâcheurs de bourdes qui riraient du Père éternel plutôt que de garder leurs moqueries en poche. Elle se fâchait principalement à l'occasion de son oncle Fleuse. Quiconque traitait d'innocent le vieux berger était promptement remis à sa place.
— Il a plus d'esprit que vous et vaut mieux aussi, entendez-vous ça! s'exclamait-elle en redressant sa taille rondelette.
— Que trop d'esprit, ma fille, sur ce que le monde raconte, puisqu'on le soupçonne d'être ' sorcier, ton oncle !
— C'est bon, c'est bon; vous avez habillé un sot, ce matin ! Si mon oncle voit ce que vous ne voyez point, c'est avec des yeux de chrétien, sachez ça! Et il voit clair. On n'en dira pas autant de vous, qui prenez des vessies pour des lanternes !
Et, là-dessus, le querelleur s'en allait quinaud.
Par exemple, jamais la Louise ne se fâchait alors que les méchancetés tombaient sur elle. Soumise et patiente, elle laissait dire.
On aurait juré, à la voir dans ces moments-là, que sa pensée préférait meilleure occupation, et, comme celle du berger, montait ailleurs. Langevin, que l'habitude avait rendu conteur de fleurettes, fit entreprise de l'enjôler; mais il y perdit sa peine ; et, tout au contraire, par le contentement qu'il goûtait en la compagnie de cette mignonne, s'englua lui-même de la tête aux pieds. Le dimanche matin, en guise de courir à droite ou à gauche, il arrivait dare dare aux alentours de la Ronce-Fleurie, et s'en venait dire d'un ton craintif :
— Vous agrée-t*il que j'aille aux champs quantet vous?
La brave petite garçette, qui ne connaissait
rien aux arrière-pensées sournoises, s'y accordait volontiers. Elle n'appréhendait rien, ni gens ni choses, sachant que celui qui fait mal est toujours vu, même s'il est seul, et (ju'il y a dans l'air on ne sait quoi de toujours prêt à défendre les faibles. Elle dévalait donc, tranquille et confiante, tenant sa vache caille en laisse; Marin rompait une baguette de coudre et lentement la découpait en spirale avec sa serpette. Ils causaient de toute sorte de choses, poussant les petits cailloux devant eux.
— Je suis las de rouler ainsi d'un bout de Tannée à l'autre, racontait le garçon. Quand on va sur ses vingt-sept ans, le temps arrive de songer au mariage. Mon idée serait de louer un petit endrèty avec quelques journaux de terre. Je laisserais le chiffon pour prendre la pelle. D'ailleurs, ces années-ci, y a queuques sous à gagner sur les chanvres.
Un autre jour, il vantait insidieusement l'élevage des abeilles. A mesure que ses intentions se fixaient, il se déclarait davantage, tout en biaisant. Enfin, ils échangèrent la grande promesse, sous le frêne fendu. Mais Louise, se ravisant tout à coup, à l'instant où ils se séparaient :
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— Attendez-moi ici, Langevin, fit-elle; j'ai dit oui trop tôt. Ce ne sera, pour de vrai que quand j'aurai consulté mon oncle.
L'amoureux fut mal satisfait, car le berger ne lui plaisait guère. 11 avait peur de lui, était jaloux, — à son insu, — de ce que le vieillard passât pour plus savant; s'en moquait aigrement, en arrière de sa bonne amie, et redoutait le jugement de l'innocent. Toutefois il s'assit sur une pierre et attendit (sans trop grommeler, car il était féru de la belle manière) que sa promise revînt du Puils-à-l'Anglais. Lorsque enfin elle reparut :
— Eh ben, que qu'il en dit?
Louisette rayonnait.
— Il n'a rien dit du tout. Mais je lui ai conté nos affaires; il m'a écoutée avec attention, les mains étendues sur ses cuisses, les yeux fermés; est descendu en lui-même, pour consulter sa sagesse, puis m'a touchée à l'épaule, ce qui signifie qu'il est consentant. Langevin, c'est bien oui, à cette heure.
Elle se laissa embrasser ce jour-là; elle était promise.
Le galope-chemiosaima de tout son cœur l'en-
fant de la Ronce-Fleurie, mais ne sut pas la connaître. Tous deux étaient paysans du même terroir, menant même vie apparente; mais, quoi qu'ils en eussent, il y avait en lui du lourdaud, en elle de la sensitive. Leurs sabots clapotaient dans la même vase croupie des ornières; mais l'esprit de la fille s'envolait, inconscient, vers les visions immaculées, alors que la pensée du gars rampait dans le brouillard des appétits rustiques. Il se conduisil bien envers elle; on l'admirait même de chercher femme .chez a ce panier percé de Robine ^ ; mais il reprit, en attendant le mariage, son existence insouciante.
— Viens donc rigoler un brin, conseillaient les jeunes gens. Faut jouir de ton reste. On l'attend à la veillée pour tirer les cartes. .
— Ma foi, j'y vas ; ça me récrée. On dit que je ne suis plus bon qu'à garder les vaches. En route!
Les filles, depuis qu'elles le savaient amoureux de Louise, le lutinaient. Il leur prenait les jambes dans la grange, moitié par fougue, moitié par politesse. Aimée la rougeaude enrageait de voir un luron si fringant dans la dépendance de sa cousine, celte < maigriotte sans le sou ». Elle prit à tâche de l'agacer, de l'attirer à la Jaraette, de
jouer le tour à la Robinetie, comme elle disait. La Sucrine minaudait à sa façon, faisait la délurée, frottait ses taches de rousseur au petit lait, le chatouillait dans le dos ; le garçon ne fut pas inconstant, mais s'amusa volontiers à la bagatelle.
— Encore six mois de bon temps, disait-il, et je te détellerai. Ça ne fait pas de mal à ma promise, ces gingueries-là, puisqu*on se marie à la Toussaint.
Il était de bonne foi. C'est toujours ainsi. En amour, l'homme est inférieur à la femme ; susceptible de probité, de délicatesse non. L'homme aime, la femme seule sail aimer. Considérez deux fiancés : Elle a fait une religion de son attente, s'isole dans sa ferveur; sa vie offerte demeure comme suspendue. Lui, aii contraire, plus soucieux de prendre que de donner, se dépense dans l'action, ignore les abdications caressantes; dès lors que son dessein final est honnête, il s'admire, s'absout et fait l'école buîssonnière. Aveugle en son égoïsme, il ne, comprend de celle femme attentive ni les secrètes exigences, ni les jalousies touchantes, ni les soudaines alarmes; 11 la froisse sans y prendre garde, l'effraye sans y songer, la rend triste en l'étonnant; son exubérance profane
ce recueillement ; son attachement à la vie vulgaire ébranle cette abnégation. Puis, à l'heure de crise où la chute (Tune illusion prend les proportions d'un écroulement, le juge apparaît dans la femme. Juge excessif. Elle voit trop noir, ayant vu trop bleu. Le géant d'hier lui semble nain ; le soupçon à ses yeux se change en preuve, la faute en crime.
Quelque chose maintenant gît entre eux, que rhomme a renversé en se jouant. Pour lui, ce n'est qu'une vaine chimère; pour elle, c'est l'amour trahi qui expire. Ils se trompent l'un et l'autre; mais une blessée est à terre, qui les sépare : la confiance. Lui rendra-t-on la vie ? Sa plaie du moins saigne pour longtemps.
Partout où battent des cœurs jeunes, ce drame s'agite ; parfois raffiné, gazé sous les nuances, amolli par le régime compliqué des petitesses mondaines; parfois' brutal, mordant et cruel, dans le milieu primitif des sentiments simples ; tantôt traduit en longues élégies, tantôt subi en silence ; déception expliquée ou douleur inconsciente... Mais il existe ici et là, toujours vrai, éternel comme l'humanité.
Tandis que Marin Langevin poursuivait sa route en chantant de peur, Louise de la Ronce-Fleurie courait comme une folle à travers la plaine, dans la direction du Puits-à-l' Anglais. Les ténèbres ne Tefifrayaient pas, elle; c'est du fond même de son âme que lui venait l'épouvante. Aimer un parjure? Oh ! non. Mais comment l'oublier, après s'être habituée à ne penser qu'à lui? Elle s'élançait plus vite, plus vite encore, pour ne plus voir sa peine en face. Il lui fallait la cabane du berger, son cher refuge : le bras du bonhomme, sur lequel elle poserait son front afin de pleurer mieux ; un regard ami du silencieux, pour lui donner un peu de courage...
Elle arrive haletante. La porte est close, le logis sans lumière, la bergerie vide ; André est reparti avec son troupeau, pour la nuitée,
— Où il est, j'irai, dit-elle.
Sans reprendre haleine, elle tourne la maison, traverse Touche, gravit le monticule et s'enfonce
dans le désert sombre, La voix plaintive du vent passe sur la lande^ les buissons maigres s'inclinent sans bruit autour d'elle. Elle va. Plus loin» des ombres éparses glissent dans la nuit, profils incertains qui disparaissent ou se changent en rondeurs ternes. Les moutons! On dirait d'un branle de pierres blanches. Au milieu, une ligne noire se détache, longue et mince, pareille à un tronc sans branches.
— C'est lui. Mon oncle, attendez-moi.
Elle court. Le bouc vient au-devant d'elle à petits pas, la tète baissée, ombrageux ; l'éventé, s'arrête et chevrette.
Fleuse n'a pas bougé. Il regarde, à ses pieds, le dos nu de la friche. La lune a reparu dans une éclaircie et répand ses rayons blafards. Des nuées rapides que le vent balaye s'allongent au-dessous, déchiquetées et transparentes ; elles ont fui ; d'autres viennent et les suivent, allumant dans la nuit d'étranges oppositions de lumière et d'obscurité. Et l'ombre onduleuse des nuages rampe sur le steppe morne, avec des formes de bètes inconnues. Les yeux et la pensée du berger sont là.
— frère de ma grand'mère, écoutez-moi t Si je viens devers vous à l'heure où la vue des
vivants vous moleste, c^est que j'ai bien de la peine ! Mon cœur est dans TafOiction, me voilà sans force; je suis venue quérir une bonne parole.
Le vieillard ne fait pas un mouvement; ses deux mains restent appuyées sur la grande houlette; il murmure d'une voix gutturale :
— Laisse-moi.
— Hélas! Et que deviendrai-je?... Mon père dort, engourdi dans sa fatigue; et, moi, je ne saurais goûter le sommeil, puisque celui que tant j'aimais m'a trahie ! Ne savez-vous donc pas, vous dont les yeux voient si loin, que Lange vin, mon promis, me délaisse pour faire l'amour avec ma cousine de la Jametle ; que mes espoirs se sont envolés dans le brouillard comme des hirondelles d'automne; et que la joie est fanée dans le fond de mon cœur? Ah ! dites-moi ce qui m'apaisera, car je ne veux pas laisser mon amitié à l'homme du mensonge; et pourtant la reprendre surpasse mon pouvoir !
Le berger suit toujours de l'œil l'ombre des nuages fuyants; il dit, comme se parlant à luimême:
— Fumée.
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Louise s'approche, appuie contre la blouse humide son front brûlant ; ses mains crispées font osciller doucement le bras rigide du solitaire.
— Faut-il que vous soyez sourd à ma plainte ! Ce n'est pas de la fumée, non, le chagrin d'une pauvre fille qui s'attache, qui a confiance et que l'on trompe ! Je sais bien que ça arrive, que ça se raconte comme une chose toute simple, que nul ne prend garde aux pleurs d'une petite lessivière ! Mais, si vous saviez le tourment que j'endure, je vous jure que vous auriez compassion!
j^ Mon Dieu ! mon Dieu ! il ne me répond rien ! Qui me consolera? Hélas! André Fleuse n'aime plus son monde, sa race, sa Louise! Lui qui connaît des baumes pour toutes les blessures laisse saigner la plaie de mon cœur... Qui me donnera la force, à défaut de lui? »
Plusieurs brebis, attirées par le bruit étouffé de ces plaintes, avaient cessé de brouter. Elles se tenaient immobiles, rangées en demi-cercle. Celle-ci bâillait obliquement, avec un visage de vieille femme en colère; celle-là fronçait le triangle de son nez fuyant, et lançait en toussant une sorte de petit sanglot; cette troisième faisait danser ses deux larges oreilles au-dessus de la
collerelie hérissée où des pailles pendaient en croix. Noiraud, attentif, promenait sa barbe le long des échines et dardait sur Louise ses yeux cuivrés.
— mon oncle, parlez-moi!... ça me fait peur que vous ne me disiez rien. Vos mains touchent à ce que nous autres ne pourrions voir; la lande n'a pas de secrets pour vous... Minuit vous aime, ô berger ! Lisez donc, pour moi qui souffre, dans vos étoiles et guidez-moi !
Le vieil André tressaille. Son regard, éclairé d'une flamme subite, fouille les ténèbres, du steppe au ciel. Un chat-huant hulule dans les peupliers de Tessé. Mais rien sur la friche; rien que l'ombre des nuages, qui court sans cesse. Le pasteur, l'œil éteint, retombe dans sa contemplation vague et murmure à voix basse :
— Le vent pousse et la fumée marche. Va-t'en. L'enfant courbe la tête et reprend à pas lents
le sentier. Les dernières paroles du voyant reviennent sans relâche à son esprit. La réputation de celui-là est depuis longtemps faite. Jamais sa bouche n'a laissé tomber un mot inutile. Tout ce qui vient de lui a un sens. La vérité toujours se cache dans ses obscures sentences.
Quiconque peut le comprendre se trouve in-
truît. Elle pèse une à une les paroles mystérieuses. Ses nerfs, calmés par Tair frais de la nuit, ne la portent plus aux sensations violentes ; ses instincts honnêtes l'invitent à la soumission. La crise passée, elle réfléchit, sous le coup de rabattement et sous l'influence de la résignation. Alors elle entrevoit, dans un lointain confus, ces ombres de nuages filant sous Tœil du berger.
Oui, c'est le vent qui les conduisait; oui, l'ombre passe où elle doit passer, qu'il se trouve ou non des épines sur son chemin; elle va ainsi, se traînant jusqu'au bout, sans que rien l'arrête. Louise ne trouve point la formule de sa pensée; mais, sa foi superstitieuse aidant, elle imagine que l'ombre du nuage, c'est elle-même, lèvent sa destinée, et les ronces de la route l'abandon de Marin.
— Je l'entends, à cette heure, dit-elle. Il me commande d'aller à mon devoir jusqu'à la fin, sans défaillir devant ma peine. Eh bien, j'irai, et nul ne me verra avec les yeux rouges. Celui qui travaille pâlit moins; j'obéirai.
Elle pense à son père, qui, dans peu d'heures, demandera sa soupe avant de se courber sur la pioche, et, d'un pas mieux assuré, la fille dolente reprend le chemin de la Ronce- Fleurie.