LA TONTE
A la Saînt-Barnabé, qui tombe le onzième jour du mois de juin, André Fleuse commença le travail de la tonte. L'époque était bien choisie ; car il faisait si chaud, depuis la nouvelle lune, que les ouailles alanguies refusaient quasiment de pâturer. En outre, à endurer leur toison par un temps pareil, elles couraient le risque de tomber malades. Le bonhomme se résolut donc à les alléger sans autre retard, d'autant que les journalières, n'étant pas encore louées pour les fa-
neries, coûtaient moins cher. La besogne, on peut le dire, marchait bon train. Quatre femmes, armées de leurs grands ciseaux, leur devanteau étendu sur le sol, s'étaient accroupies à l'ombre, auprès du pignon. La moins vieille, avec un poignet plus solide, se chargeait des béliers, qui se défendent davantage ; une autre, d'âge avancé, faisait la toilette aux moutons, lesquels, comme # chacun sait, sont niais et dépourvus de folie; les deux dernières travaillaient aux brebis, dont la lonte est mal commode, vu qu'elles sont sujettes à gigoter quand leurs agnelets bêlent. Fleuse amenait séparément chaque bestiole par l'oreille; il tirait en outre par la queue les rétives, et celles-ci s'avançaient en sautant de biais. Les ayant approchées à point, il les renversait d'un croc-en-jambe sur le tablier. Voilà donc l'animal sur le flanc. Pour lors, le berger sortait d'entre ses dents deux ficelles, une pour lier les pieds de devant, la seconde pour l'arrière-train, après quoi, il montrait à sa femme de journée la masse inerte, d'un geste qui clairement signifiait :
— Allons, c'est prêt; vous pouvez piocher làdedans.
LE BERGKR 137
Les ovines, lorsqu'elles ont la tète en bas et que le plancher naturel manque à leurs sabots, font une drôle de figure. Elles se débattent quelque peu, en vue de leur délivrance; puis, sentant la corde les étreindre, s'abandonnent à la façon d'une fille évanouie. Ce n'est pas la réflexion qui leur manque, allez! Toutes celles qui ont le chanfrein plus court sont garnies d'esprit: l'œil hagard, l'oreille plissée, exhalant des râles d'angoisse, elles se font petites le plus qu'elles peuvent; les brebis de huit ans, qui sont devenues sottes, retroussent le coin brun de leurs lèvres blanches et ont l'air de rire ; les béliers ramènent doucement leurs jarrets, en tapinois, et guettent l'instant de ruer à propos. D'autres tirent la langue ou lâchent leur toux creuse pour qu'on les plaigne.
Mais tout ceci était connu de longue date au Puits-à-l'Anglais. Les tondeuses donc, sans souci de ces grimaces, retournaient leurs bêtes à la bonne vire, comme des pochées de feuilles d'ormes. Au bas de la cour. Matinal, couché sur un tas de litière, regardait les allées et venues du coin de l'œil, tout en cherchant ses puces.
Les ciseaux poursuivaient leur branle et s'en-
fonçaient en longeant la peau avec des grincements plaintifs. La coupeuse abattait en premier lieu la mère laine, qui croît sur le col et le dos; faisait choir ensuite la laine seconde, celle dont les côtes et les cuisses sont garnies; et finissait par les jambes et la queue où pousse la laine tierce. Cette dernière est plus mauvaise, parce que la boue y reste collée; aussi les femmes l'entassaient à part. Fleuse alorç déliait les pattes, et le mouton se relevait tout engourdi et nigaud. L'animal demeurait étonné. de n'avoir plus de toison sur l'échiné et s'agitait sur place pour voir s'il n'en restait rien. En même temps, l'air, tout chaud qu'il était, lui donnait froid et de petits frissons couraient sur sa peau mouchetée.
Les femmes triaient, posaient chaque espèce de laine en monceau sur un drap; le pasteur nouait les coins, jetait le paquet sur sa brouette et s'acheminait vers le lavoir, où une cinquième travailleuse l'attendait pour mouiller les toisons, les battre et les étendre au soleil.
Vers midi, tandis que ses gens dînaient, il dévala ainsi en grignotant son bout de pain. Une double bretelle, passée derrière son col et ramenée vers leshanches, soutenait les brancards du véhi-
cule; son ombre allait devant lui dans. la descente, immense et fantasque : il la suivait du regard, curieusement.
La chaleur était suffocante. L'herbe du chemin paraissait brûlée ; la poussière blanche étincelait et les rayons dansaient au-dessus avec des vibrations bleues. Une caille chantait par intervalles, dans la profondeur du champ de seigle, conviant sa couveuse à de nouvelles amours. Des fourmis s'empressaient à la file, au bord de la route crevassée, et s'efforçaient ensemble d'entraîner le squelette d'un hanneton. Il passait en l'air toute sorte d'insectes murmurants, et des cosses de pois défleuris craquaient.
Le berger se dirigeait vers une mare située à moitié route de la Ronce-Fleurie, au centre des terres cultivées. C'était pour lors la fauchaison des sainfoins. Il apercevait les faux gisantes au pied des herbes droites, et les râteaux de bois sur des muions fanés. Les barils d'eau mal bouchés, à l'orifice desquels moussait une bave chaude, saillaient entre deux touffes vertes; au-dessus des panaches roses voletaient les papillons blancs. Les hommes faisaient la méridienne à l'appui des buissons, leur blouse roulée sous la tête, le visage
caché SOUS leur mouchoir, endormis sur le dos, avec les mains repliées, la poitrine à nu, et déchaussés. La sueur perlait le long des cous bruns. Ils ronflaient; des sauterelles escaladaienl leui^s jambes écartées. A l'autre extrémité du champ, les fenimes goûtaient le repos à Tombre, sous la charrette dételée. Les cotillons, vaguement ballonnés au gré des postures insouciantes, zébraient la verdure sombre; des pâquerettes au cœur jaune retombaient, la tige cassée, autour des larges chapeaux de paille. Personne ne bougeait. Dans la partie fauchée, au bout d'une corde que retenait un pieu, le cheval rassasié s'ennuyait.
André Fleuse, précédé de son ombre, suivit le chemin poudreux jusqu'à un étroit ravin où dormait l'eau laiteuse de la petite mare. Quelques broussailles l'enveloppaient ; un vieux chausson, dont personne ne voulait plus, flottait, informe et flasque, sur lacanelée. La laveuse n'était pas là, mais son battoir reposait près de la planche encore humide; et, par derrière, des toisons séchaient au soleil. A la pointe d'un piquet, une bergeronnette hochait la queue, un moucheron dans le bec, et guettait de l'œil son nid, où, sous une racine pendanle, ses petits piaillaient. Le so-
litaire explora du regard le vallon, écouta) détacha lentement sa bricole et attendit. Au bout de quelques minutes, n'oyant personne, il retint son haleine pour lancer un cri d'appel; mais l'effort lui coûtait trop; il garda le silence, baissa la tète et se mit à examiner le sol. Près d'une taupinière écrasée, sur la terre molle, la marque d'un pied humain paraissait, courte, légère, plus appuyée des doigts que du talon. L'être qui avait marché là tournait le dos au lavoir. André se redressa en disant :
— Louise.
Il sembla réfléchir; leva les yeux : les martinets s'élevaient à perte de vue dans les clartés radieuses de l'espace. Alors il ajouta :
— Les mouches vont essaimer.
Il déposa sa brouette au bord de la planche et, d'un pas traînant, regagna le chemin.
Les tondeuses cependant avaient repris là-haut leur besogne. Elles causaient d'une voix contenue, ne riaient pas, baissaient le ton comme on fait où il y a des morts. Les unes regardaient en dessous le puisard, les autres le logis.
— Où donc est-il, le vieux ? demanda la plus bavarde en se penchant.
— Pardi, il charroie sa laine au lavoir.
— Son chien ne Ta pas suivi,
— Son chien en a peur, quoiqu'il soit berger. C'est connu.
— Pourqué qu'il va à la petite mare ? L'eau en est croupie. La rivière est toute proche et conviendrait mieux.
— C'est p'iète encore un secrei. Il ne fait ren comme les autres.
— Ouah ! La mare est plus près de la Ronce. Il veut épargner du chemin à sa nièce, c'I'homme.
— Des bêtises ! Sa nièce ? Souvenez-vous que^ ces gens-là, ça n'aime ren !
— Savez-vous ce qu'on raconte? Eh ben, le dire du monde est qu'il a guéri la Martine, l'autre semaine ; il lui a enlevé le mal comme avec la main. Elle avait été obligée de venir en carriole et elle s'en est retournée à pied, quasi sans boiter.
— Je le crois ben, car je l'ai vue pas plus tard qu'hier. Sa jambe est toute désenflée. Il paraît que le berger a soufflé dessus et dit les mots. Le coup s'est fait en deux minutes.
— Voilà de vraies menteries ! riposta la plus vieille en écrasant des crottes sèches qui pen-
daient aux cuisses d'un bélier. C'est moi-même qui lui ai fait la conduite quand elle est venue, la Martine. Je sais comment ça s'est passé, moi !
— Eh ben, que qu'y a eu? Vous pouvez pas moins ben le conter, pour qu'on sache !
La commère jeta les yeux vers la barrière, afin de s'assurer que le berger ne revenait pas encore, retourna son bélier et prit un air important.
— Donc que ma vouésiney dit-elle, avait depuis cet hiver le feu sauvage à la jambe gauche. Les boutons, comme de juste, ne voulaient pas percer. On les voyait entre chair et peau, d'un rouge tirant sur le noir, presque aussi gros que des œufs de merle. Ça lui donnait des élancements pas ordinaires ; elle ne pouvait se tenir debout ni dormir. Le médecin avait pris deux écus, sans la soulager. Tant qu'à la fin nous l'avons apportée ici, au moment des dernières pluies. Fleuse l'a touchée neuf jours durant; et elle a dit, tout ce temps-là, cinq Pater et cinq Ave chaque matin, quatre le soir. Il ne l'a touchée qu'à jeun.
— Gomment qu'il s'y est pris, dites?
— Il a posé neuf grains de blé sur le mal, les a promenés le long de la jambe, partout où il y avait de l'enflure; ensuite les a nis dans un verre d'eau.
Il a tourné Teau avec une plume d'oie fraîche arrachée, et, quand la plume a été bien imbibée, il en a frotté la jambe, toujours en faisant des croix. L'eau était verte, il avait dû faire bouillir des herbes dedans. Pendant toutes ces manigances, il avait l'air de marmotter quelque chose, mais je n'ai ren. entendu. Tous les matins, on recommençait de la même sorte; le bouton a crevé au bout de la neuvaine.
— La Martine a-t-elle baillé une somme d'argent?
— Ben sûr que non; faut jamais payer en monnaie ces chouses-là. Le feu sauvage serait revenu ! Elle a donné deux bonnets tout neufs et un demi-boisseau de pommes de terre.
— N'est-ce pas drôle, dites-moi : avoir Tair si bégaud et être si savant ?
— Que voulez-vous ! il connaît les recettes des
anciens âges. Pour le surplus, allez, il nous ressemble. A-t-il empêché, par exemple, sa Louise Robine de rester en plan?
— Faites excuse; le gars Langevin a prié la garcette plus souvent qu'à son tour, depuis leu fâcherie : c'est elle qui n'en veut plus.
— Pour ça, j'en suis sûre, il l'a accostée l'autre
L£ BERGER 1i5
dimanche devant moi à la sortie de vêpres. Et il ne faisait pas le fendant I c'est elle qui y a rivé son clou I
— N'importe ; voilà un mariage manqué.
— Le garçon faisait trop ses farces, et la fille est mal commode.
— • Je m'en moque; et vous? N'empêche que le berger n'a point su apaiser cette noise-là.
— Y a des choses que le plus malin ne surmonte pas, faiseux de tours ou non ; la preuve, c'est que tous les sorciers sont gueux.
— Tout ça fait rire, conclut une des femmes.
Mais, apercevant le vieux Fleusequi entrait dans
la cour, elle se hâta d'ajouter, d'un air embarrassé :
— En v'ià assez, de jacasseries; laissez-moi finir ce bélier-là.
L'innocent reprit sa besogne, ramena dans rétable les bêtes tondues, en sortit de nouvelles ; apporta à boire aux travailleuses, empila les toisons. Il ne suait pas comme les autres, et ne disait rien. Une heure plus tard, le drap était gonflé de laine.
— Père, faudrait redescendre au doué. La laine va s'échauffer si l'on ne la mouille, et Louise doit s'impatienter faute d'ouvrage..
Le berger répondit :
— Louise partie. Venez, vous.
— Tiens I où est-Qjle donc ?
— Avetles.
— iVh ! oui, je me souviens. Son père est venu ce matin l'avertir qu'il se faisait un grand travail à la porte des ruches^ et que, pour le sûr, des mouches allaient essaimer dans Taprès-inidî* C'est pas surprenant : il fait une d^Md i cuire la cervelle sous les coiffes. Partons tout de même,, puisque le faut.
André sortit du bûcher sa civière à clairesvoies, chargea les toisons, et Ton se mit ea route.
Comme ils arrivaient à la mare, xin bruit lointain s'élevait du côté de la Ronce-Fleurie. Les sons graves et stridents de cuivres et de fers choqués l'un contre l'autre traversaient la plaine silencieuse, t}t des cris monotones de gens essoutflés augmentaient par inslants l'étrange tapage* Les voix peu à peu se rapprochaient» Le berger gravit l'escarpement, et» advenu sur le plateau^ étendit la main devant ses yeux pour voir au Toin.
DEPART DES ÀTETTES
Jaeques Robine courait aa milieu d'un guérei, suivi de sa fiUe. U brandissait une paire de pineettes entre les branches desquelles son autre main agitait raq)îdeiiieat un coin de fer. De minute en minute, il se baissait, jetait en Tair des poignées de terre, puis refurenait son élan et psalmodiait d'une voix traînante :
— Assis, mesdunes, assis I
Louise, le visage souillé de poussière, armée d'une bassine sur laquelle elle frappail de longs eovps de marteau, franchissait les silJeas en trëbuchani, et, lorsque son père perdait haleine, reprenait avec force l'invocation traditionnelle :
— Assis, assis, mes belles! oh! mesdames!
Sa coifTure à grands bords, retenue par une
lis LE BERGER
bride fanée, avait glissé de la tête sur les épaules'; ses cheveux flottaient épars.
Les mottes émiettées du guéret volaient en cendre sous leurs^ pieds nus. L'homme en sueur soutenait, outre ses bizarres instruments de musique, une ruche vide qu'il appuyait sur ses bras arrondis, contre sa poitrine. Un drap plié flottait sur son dos ; à chacun de ses bonds les pointes blanches sautaient.
Pas un arbre,. pas un nuage, pas un souffle de vent. La plaine verte ; au-dessus, le ciel bleu. Le métal vibrait sous les chocs; des oiseaux s'envolaient d'effroi en rasant les épis hérissés de Forge ; le sable lancé tourbillonnait en fumée diaphane. La jeune fille se détournait pour respirer et répétait encore :
— Assis, mesdames !
Devant eux, en Tair, l'objet de leur poursuite. C'était une noire colonne, formée de myriades d'atomes qui se mouvaient, dansaient, se mêlaient dans une torsion indescriptible. La masse énorme et légère, sans cesse agitée en spirale, subissait de rapides métamorphoses : soit amincie en volute chatoyante, soit comprimée en boule sombre, soit ouverte en gerbe ou fendue en nuage. De la
rolation formidable s'échappait un bourdonnement profond. A travers Tépaisseur mobile on découvrait de petites éclaircies d'azur. Et l'amas vivant s'en allait comme un effeuillement devant la trombe. Tout autour l'espace était moucheté; des points noirs filaient si vile, que chacun d'eux semblait tracer une ligne; il se formait çà et là des croisements, des remous et des ondulations frémissantes; on eût dit d'ombres épandues.
La fourmilière aérienne fuyait, fuyait toujours en tournoyant, telle que la chasse fantastique du comte Thibaud.
C'était le jeune essaim, parti de la ruche natale que les aînés encombraient, qui émigrait sous la conduite de sa reine obéie, à la recherche d'une pairie nouvelle. L'extrême chaleur le sollicilait, nul arbre ne le tentait pour sa reposée : il avait élevé plus haut son essor et fuyait plus vite.
Et les Robine imploraient en yain 7nesdameSy et vainement, pour arrêter les avettes, mêlaient à leurs voix les voix éclatantes du fer et du cuivre.
Leur étonnement, à vrai dire, était extrême, car ils croyaient à la vertu secrète des incantations. Toujours défiants et craignant d'être . tournés en risée, les campagnards racontent
qu'ils mènent un bruit semblable, en suivant leuns essaims, dans Tintention unique de prévenir les voisins et d'affirmer d'une façon matérielle leur droit de propriété sur les fuyards. Ce n'est pas exact, puisqu'ils répugnent à l'emploi d'autres signaux plus feciles. Non, ils se soum^tentea cela à de mystérieuses traditions, qui sont venues jusqu'à leur imagination à travers l'espace et les âges. Virgile autrefois chantait : < Ton essaim s^élève dans les cieux, et, suspendu comme un naage épais, flotte au gré des vents, il va diearcher les bords d'un frais ruisseau et l'abri des sombres feuillages... Fais retentir le bruit de l'airain et des cymbales chères à la mère des dieux, f Pourquoi les abeilles obéirontHélles à l'appel retentissant? Il l'enseigne on peu plus loin : € Lorsque les corybantes, chargés de veiller sur Jupiter enfant dans les cavernes de Kcté, faisaient vibrer Tair au bruit de leurs cymbales pour dissimuler au féroce Saturne les vagissements de son dernier fils, leur musique charma les abeilles de l'Ida, qui descendirent, captivées, jusqu'à la grotte, où elles déposèrent leur miel près des lèvres du jeune dieu. ) Depuis lors, on a répété en tout temps et en tous lieux que la nide .
\oix du métal est la musique chère aux avettes ; les aïeux de nos paysans Font appris de quelque compagnon de César; les fils Pont redit à leurs fils, et c'est ainsi qu'on y croit encore.
Cette opinion s'est d'autant mieux accréditée que les abeilles sont, à d'autres points de vue, l'objet d'un culte quasi religieux. On les rattache non moins directement à la divinité chrétienne; En effet, suivant la croyance commune, toutes celles qui essaiment le jour de la Fête*Dieu commencent le monlage de leur cire en forme de saint-sacrement. D'autre part, si quelque péché mortel est commis devant une ruche, notamment un faux serment, les habitantes cessent leur travail et périssent dans l'année.
Tout le monde assure que les mmvches à miel portent bonheur aux maisonnées. Chacun les considère si bien comme étant de la famille, •qu'à l'heure même où quelqu'un trépasse au logis, un crêpe de deuil est pieusement attaché au sommet de la rudie. Le mattre qui les aurait oubliées ce jour-là n'entendrait plus jamais parler d'elles 1
Un dernier mot, qui dit tout : à la campagne, il se rencontre des gens capables de voler n'im-
porte quoi, même des chevaux; mais nul ne surmonte le secret effroi que lui inspire l'idée d'emporter chez soi les abeilles d'autrui.
Arrivé au bout de la pièce de terre, Robinet s'arrêta découragé.
— Elles s'élèvent; les voilà pelotonnées, l'essemeau.ira loin. Perdu pour nous ! Queu malheur!... Si beau, et né chez nous! Jamais ça ne m'arrive ; c'est signe de quéque chose^ cet abandon-là.
— Je les vois toujours, mon père; suivonsles.
Devant eux s'étendait un vaste champ de blé; les tiges s'élevaient à hauteur de la ceinture ; impossible d'en suivre les sillons sans causer de dommage. A grand erre, ils en firent le tour, perdirent de la sorte un temps précieux, et, lorsqu'ils l'eurent dépassé, cherchèrent en vain les mouches d'un œil anxieux : plus rien. Ils se mirent à errer de côté et d'autre, frappant toujours sur la bassine et les pincettes, comme pour prolonger l'espérance; mais les abeilles avaient disparu.
— Va laver ta laine, dit tristement Robinet; l'essemeau est adiré (égaré) du coup. Puisque je
suis là, je remonterai la brouette au Puits, car tu es lasse.
Le berger restait toujours immobile sur son éminence. En suivant le sentier, ils arrivèrent en face de lui. Fleuse étendit la main dans la direction du Rutin.
— Là-bas, fit-il; aux coudriers.
— Quoi ! vous avez vu nos avettes ?
L'oncle fit signe que oui en montrant le ciel.
— Elles ont passé, j'entends bien ; mais savez vous si elles se sont abattues ?
Le vieillard haussa les épaules, regagna le lavoir, s'agenouilla sur la planche et pr.omena dans l'eau une brassée de laine grasse.
. — Mon père, allons voir aux coudriers. Tu sais que jamais l'ancien n'a trompé personne.
Louise, cette fois, courait devant. Ils atteignirent bientôt le vallon frais et longèrent la haie vive du pré. Un des arbustes était à demi couché au-dessus de la chaintre. Un énorme paquet d'abeilles amoncelées grouillait à la fourche de ses branches et l'écrasait de son poids. Les mouches marchaient en tous sens, par couches superposées ; les dos bruns prenaient sous le soleil des refiets dorés ; celles du dessous pendaient en grappes.
1^ LE BiROfiH
Le père et la fille se re^rdèPent dans le hlanc des yeux,
— Il rayait bien dit, qu^élles étaient là !
— Et on ne peut pas les vdir de là-haai; pourtant I
— Il en était sûr tout de même I
Ni Tun ni Tautre ne pensaient que Thabitude de robservalion, Pexpérience, Teiamen des signes extérieurs peutent conduire rhommedes champs jusqu'à une véritable science divinatoire.
— Surveille-les bien, s'écria Robinet; moi, je cours jusqu'à Launay pour emprunter le fusil.
Peu après, il revint, portant un vieux flingot chargé à poudre; s'approcha de Tessaim et lira en l'air. Le moneeau d'abeilles frémit et se resserra. Robtne se frottait les mains en riant :
— Elles m'ont entendu, à c^te heure. Les dames ne nous quitteront plus.
n mouilla dans la rivière son visage, ses bras et son cou pour se préserver des piqûres, prépara un feu de bois vert sous l'arbre, puis se mit en quête d'herbes odorantes afin d'en dindre les parois de sa ruche.
Cependant les travailleurs du plateau s'étaient arrachés au sommeil à l'heure accoutumée. Un
LE BKRGER 1S5
^rend garçon au râble nerveuv , son mouchoir noué sur fci lète, avait repris sa faux ; ses bras aux veines gonflées se balançaient en cadence et le fer sifflait obliquement dans les verdures gémissantes. Un second, assis au bord des sainfoins roses, avait sorti sa pierre de la gaine pendue à sa ceinture; et, le pied fumant hors du sabot, la chemise humide sous Taisselle, battait d'une main prompte la lame recourbée de sa faux lasse de mordre. Plus loin, d'autres faucheurs marchaient lentement, le front bas, avec des déhanchements réguliers. A chaque foulée, un éclair jaillissait à la pointe du fer ; les manches des outils, limés par les paumes, reluisaient. Des femmes retournaient du bout de leur fourche le fourrage coupé, ou traînaient la dent grinçante du râteau à TentouV des muions rebondis.
Au coup de fusil, ils s*ari*ètèrent subitement lous.
— En voilà un qui chasse i une drôle d'époque, dit une des faneuses.
— Ce n^est peut-être pas un chasseur.
— Quoi donc que ça serait alors"?
— Si on allait voir, histoire de souffler une minute?
156 LE BËKGËR
La curiosité des campagnards, toujours affamée et manquant d'aliments, cherche à se repaître des moindres objets. Des travailleurs abandonnent une besogne importante pour \mr passer un individu vêtu autrement qu'eux; Tespoir d'un spectacle insolite leur fera tout quitter.
* ir
Ceux-ci s'avançaient en file le long des haies, à pas comptés, conservant cette affectation d'indifférence qui sert de masque aux paysans. Lorsqu'ils atteignirent le penchant du coteau, d'autres groupes leur apparurent qui gagnaient le vallon par la pente opposée; la détonation de l'arme à feu attirait tous les gens du voisinage. On causait de part et d'autre; des mots parvenaient distincts, à travers l'espace, au milieu des phrases insaisissables. Les gens de la Jamette franchissaient un échalier pour venir ; le berger arrivait par la sente des friches, reconnaissable à sa haute taille; Robine l'ancien, avide de soleil et désœuvré, arri-
vait tout doucement, les bras étendus; ses deux bâtons traçaient un sillon dans Therbe. Bientôt un rassemblement se forma en arrière de Tessaim bourdonnant.
Le journalier de Ronce-Fleurie, accroupi contre un renflement du sol et sa ruche entre les jambes, en frottait violemment la muraille intérieure avec des poignées de plantes choisies. Une main lui frôla le coude, il se retourna : André Fleuse se penchait derrière son épaule.
— Mauvais, dit-il enfin.
— Comment, mauvais? C'est de la sauge mêlée de sarriette !
— Fallait du thym.
— La sarriette plaît tout de même aux mouches, allez, notre oncle. Vous allez voir.
L'innocent hocha la tête et se mit à rôder, tout pensif, devant le monceau d'abeilles. Il essayait de découvrir la reine dans ce fouillis mouvant d'ailes et de pattes. Les damesy que ce voisinage irritait, se ruaient par petites bandes autour de lui. D'un soufflet rapide, il écrasait les plus hardies contre sa face osseuse; lorsqu'un dard vengeur pénétrait dans sa peau, il se baissait, saisissait une pincée de bouse de vache, en
graissait la plaie ei retombait aussitôt dans sa méditation attentive.
Les jeunes gens s'éteient mis i plaisanter. Ils regardaient et lâchaient des bourdes. Quelquesuns, s'armant en tapinois d*un menu brin d'herbe, caressaient la nuque d'une fille qui poussait de grands cris, se croyant piquée. Et les gros rires d'éclater. Aimée Burée se pavanait fièrement devant le groupe, débitait ses niaiseries d'une voix glapissante, jetait sur le dos par surprise les garçons assis. Elle n^avait pas dit bonjour à sa cousine Louise et chantait en la coudoyant.
— Elle est dans ses bonnes, la Sucrîne, fit un faucheur; faut que je l'embrasse.
D'une main gluante de moiteur il lui saisit le poignet; elle le frappa en le traitant de propre à rien, ils se colletèrent.
— Taimerais mieux que ce soit le gars Langevin, pas vrai? Mais, puisqu'il n'est pas là, tu vas y passer tout de même avec mé.
Elle le giflait en riant et répétait, essoufflée :
— Veux-tu ben me llcher !
Et un charretier disait, en cueillant des fraises à moitié mûres à l'appui de la haie :
— Hue, dia! oh! qu'i-z*9nl de plaisi!
Entre temps, le maître de Tessaiin avait apporté sa ruche; il Téleva comme un toit au« dessus des mouches, et son autre maia restée
libre tendit le drap défaut Tarbuste.
— Louise, cria-t-il, prends les allumettes dans mon gousset, à gauche, et allume le feu: la fumée va les faire monter.
II se dressait sur la pointe des pieds, suant et inquiet.
— Attends, ça n'irait pas de cette manière-là, je glisse. Je vas quérir une chaise à Launay en reportant le fusil.
Le drap tombée les abeilles apparurent, excitées et turbulentes.
— Sans badiner^ ma petite Sucrine, disait le faucheur tout courbé sur la donzelle décoiffée, va-l-il toujours quant-et-loi, le gars Marin?
— Puisqu'il n'est pas au pays, donci
— Ça t(9 dépite? Ta cousine est peut-ètœ plus chanceuse.
— Ben sûr que non, par exemple! Ne voyezvous pas comme elle est grimaude?
— Eh ben, je l'ai vu, mé, ton Marin ; pas plus tard que dimanche dernier.
— Ah ! il est revenu? riposta la fille d'un Ion nonchalant.
— Non, mais c'est tout comme, puisqu'il arrive dans quelques heures; j'ai commission de le dire.
— A qui?
— A té, vanquiers! Si tu as faim de lui parler demain, il traversera ta cour à la petite pointe du jour.
— Vous n'avez jamais que des bêtises à débiter I
— Gré-le ou ne le cré pas, c'est comme ça. Et 3)uis v'ià ce que me faut pour ma peine.
11 l'embrassa une fois de plus, riant sous cape. Il connaissait la stupide coquetterie de la fille et se promettait de la mystifier le lendemain. La Sucrine haussa la voix pour être entendue de Louise et dit en s'éloignant :
— Il a beau me prier et me prier, votre Langevin, je ne m'en fais pas de bile, moil
Le berger contemplait toujours les avettes et les suivait dans leurs évolutions fantasques. Il murmura tout bas :
— Fallait du thym...
Recula d'un pas et allongea son grand bras maigre dans la direction de l'orient. Le monceau
de mouches se désagrégeait, se gonflait; un tourbillon se formait, le murmure s'était changé en brouhaha. Bientôt des fusées s*élevèr.ent, serpentèrent, se confondirent; le coudrier déchargé se redressa .lentement et l'essaim prit sa volée au-dessus des arbres. Fleuse restait immobile, le bras en l'air. Les spectateurs, devenus muets, observaient cette fuite imprévue avec une curiosité mêlée de crainte.
— Voyez-vous, dit l'un : il leur a commandé de partir. Elles étaient bien tranquilles; mais la reine lui a obéi.
— Tenez, ajoutait l'autre, il montrait la route, son doigt est encore tendu ; et elles s'en vont où il ordonne, au levant!
— Je Tai ouï qui parlait bas, le meneur de mouches 1
Jacques arriva sur ces entrefaites, tout courant, avec un tabouret sous le bras. 11 gagna le pied de l'arbre. Plus rien. Stupéfait, n'en croyant pas le témoignage de ses yeux, il regarda tous ces gens qui; silencieux, le regardaient. Le bras du berger montrait l'orient.
— Parties, s'exclama- t-il avec une soudaine angoisse; les dames avaient l'idée de nous
-16^ L£ B£ftOER
quitter! C'est un signe, ouï, c'est un signe!
Les travailleurs se dispersèrent par petits groupes. En s^éloignant, ils ne parlaient plus que tout bas.
Le berger s'en alla seul, le front penché. Au détour du sentier, il aperçut le bonhomme Robine, couché sur le gazon, muet et sombi^.
Louise de la Ronce-Fleurie était assise auprès de lui. Elle attachait avec des brins de jonc un bouquet de nielles et murmurait à mi-voix des paroles douces au vieux malade.
André Fleuse s'arrêta devant l'aïeul et loucha le bord de son chapeau de paille. Le voyant saluait la Tristesse au fond d'une âme. 11 s'efforça de pirler et laissa de ses lèvres tomber une question :
— Ehben?
— Eh ben, ça ne va pas, mon frère. J'empire.
— Buré?
— Ah ! 11 est ben las de moi, celui-là 1 J'ai beau me retenir de manger, le plus que je peux, il me hait tous les jours davantage. Il a voulu que je tricote, pour gagner un peu; mais ma main tremble trop. C'est la fin des fins.
— Si vous tremblez, grand-père, c^est que
VOUS aves Froid avec votre méchante blouse. Il vous faudrait des manches de tricot.
— Tais-toi I fit le vieillard avec une sorte d'épouvante. Il ne veut pas que ma fiUe m'achète des hardes, c^est Toccasion de sa grande colère depuis une semaine... Oh! quelle colère, Seigneur! C'est une grosse dépense, guère moins de six écus. . . Moi qui le connais, j'm*ea épouvante ! Mes amis, le voili; taisez-vous, pour l'amour de Dieu; qu'il ne sache pas que je me plains 1
Buré aUait ^venait sur le tertre, gourmandant ses fiiucheurs.
— Est-ce que je vous paye pour vous promener? crîail-il d'un ton rude. Retournez au sainfoin, et plus vite que ça. Gré bon Dioussel Ils s'entendent Iretous pour me gruger... Je n'aurai bentôt plus, en vérité, qu'à mettre la clef sous la porte î
Il aperçut & œ moment son beau-père et ébaucha un geste sauvage. Mais, à la vue du berger, il se contint, et sa voix s'adoucit.
— Salut, nout'oncle. Vous tenez donc compagnie au papa Robinet H a bonne mine, pas vrai ? Que voulez-vous 1 on le soigne de son mieux 1
Sa figure était violemment contractée, blême;
ses paupières clignotaient. On aurait dit, aie voir, qu'un souci rongeur l'avait amaigri.
— Par exemple, ses douleurs le tourmentent fort, le beau-père, n'est-ce pas?
— Oh! oui, répondit le vieillard d'un ton soumis. ,
— Mais n'importe, on est sur terre pour souffrir! Le principal est d'être ben soigné en famille.
Il le regarda doucereusement en ajoutant :
— Ce pauvre vieux père... On est tout de même quasiment accoutumés ensemble.
— Ah ! disait tout bas à sa petite-fille le septuagénaire agité d'un long frisson, j*aime encore mieux quand il me rudoie ! Ses philoiiseries me glacent le sang !
(Cette expression frappante, à laquelle on refuse à tort le droit de cité, signifie : amitiés feintes, hypocrisie doublée de caresses, et est évidemment composée avec le mot grec pAiios, ami. Nos paysans l'emploient encore sous forme de verbe actif : fhilouser quelqu'un,)
Jacques passa près d'eux, portant sur l'épaule son drap, ses ferrailles et la ruche vide. Sans s'arrêter, il fit signe à sa fille de le suivre, et, tout morose, enfila le sentier.
— Les avettes nous quittent ; c'est signe de quelque chose, grommelait-il.
— Robine a besoin de bardes neuves, dit gra-
vement le berger.
Buré, à ces mots, couvrit son beau-père d*un regard féroce.
FIN DE l'aïeul
Le lendemain, la Sucrine fut matinale. A la première lueur du jour, dès que les coqs se mirent à chanter, elle ouvrit les yeux et pensa à Langevin. Elle aimait trop les garçons en général pour être éprise de celui-là en particulier; mais le désir de faire endêver sa cousine Louise lui tenait lieu de passion; et puis, aux champs comme à la ville, lorsqu'un galant ne veut de personne, tout le monde veut de lui. Or Marin , le marchand de miel, depuis que Louise l'avait congédié pour tout de bon, menait grande mélancolie et ne paraissait plus guère à Saint-Longis. S'il revient ànuit, pensait la Sucrine, ce sera pour moi. Et elle se promettait de n'être pas revêche. Mais viendra-t-il? Ce gros faucheur l'avait annoncé en
manière da gausserie, et c'était un craqueur dans lequel on ne pouvait avoir aucune fiance...
— Ma foi» tant pis» se dit-elle ; je vais en avoir la cœur net.
Elle sauta du lit; ses parents dormaient encore « et même le maître Buré ronflait d'une fière force» Aimée agrafa sa robe à la hâte» noua son béguin et quitta la chambre pour aller se débarbouiller à la seille, dans la unaison. Son projet était d'ouvrir le volet et de surveiller la cour en se peignant près de la fenêtre. L'aïeul n'était pas gênant» puisqu'il restait jusqu'à sept heures sans bouger» le nez du côté de la venelle. Elle traversa le corridor à pas de loup; le jour naissant filtrait à peine par le carreau de l'imposte» et» en tirant à elle la porte de la maison^ l'amoureuse se trouva dans l'obscurité. Au dehors, les moineaux piaillaient; et les poules, s'envolant de leur juchoir» se rassemblaient sur la balle d'avoine, devant la grange. Aimée fit un pas dans la pièce sombre et tout à coup buta contre quelque chose de mou. Elle se rejeta. la tète en arrière: cette chose poussée se balançait et revint sur elle. Alors elle allongea instinctivement les mains et sentit» en tâtant» comme du linge en paquet et une
forme de ventre. Ses yeux, agrandis par la peur, fouillèrent dans l'ombre: une grande barre se profilait, noire et oscillante. Et pas d'autre bruit que le vol d'une mouche au-^dessous de la poutre. La fille étendit une main plus bas, à l'endroit où il lui semblait apercevoir le vide : ses doigts rencontrèrent un orteil flottant.. Alors, affolée de terreur, elle se sauva, fit irruption dans la chambre et cria d'une voix étranglée :
— Héla! hélâl que qn^il y a dans la maison?... Un homme, un voleux... Accourez voirl
La femme Buré, brusquement réveillée, se dressa sur son séant en se frottant les yeux.
— Deviens-tu folle? En voilà une sévère!
Elle donna dU coude dans le flanc du fermier qui ronflait toujours.
— Hél le maître, lève-toi. Il paraît que la fille a trouvé du grabuge dans la maison.
Buré ne répondit pas sur-le-champ. Enfin, il grommela d'un air alourdi :
— Vas-y toi-même. Vous m'ennuyez avec vos racontailles; j'ai encore envie de dormir.
La fermière se tourna vers sa fille : ^
— Tu n'as point réveillé ton père-grand, au moins?
LE BERGER i69
— Je pense que non. On n'entend ren.
— Allons-y donc.
Elle se leva et courut en chemise. Aimée n'osait repasser le seuil. Le jour commençait à pénétrer. L'étonnant fantôme paraissait, plus distinct, dans une demi-teinte blafarde. La femme se précipita, atteignit le crochet de la fenêtre et poussa le volet. Un flot de lumière entra, et les deux habitantes de laJamette demeurèrent frappées d'horreur: le père Robine était pendu au second soliveau, devant la porte.
Bientôt toutes les deux poussèrent des cris effroyables. Le grand valet et le pâtour, à peine vètiîs, s'armèrent de fourches et vinrent. Buré arriva le dernier. Les exclamations se croisaient, inachevées, incohérentes; tout le monde répétait:
— Ah! quel malheur, quel malheur!
Après le premier moment de stupeur, la Buré s'approcha du corps inerte :
— Mon père... hélas! Pauvre bonhomme! Tu nous étais ben à charge ces derniers temps; mais je t'aimais tout de même... comme mon sang, va! J'ai le cœur crevé de te voir dans un étal pareil.
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Elle pleurait. Sa fille la regarda et se idU à pleurer aussi. La fermière^ après use courte héfiitatioa, toucha le mort« Bafia, elle lui saisit nue maiB, qui était allongée, blanehe eomme un iBôrceau de eieige, aanlessas da genou eagneux.
— Est-il firoid? demanda le valei. ,
— ^Oui, presque tout froid, saiAte Vierge 1 Mais n'importe : faut le coucber sur son lit et le frotter avee une flanelle. Attrapez une. serpe et coupes la corde !
Le maître, qui restait appuyé cositre l'armoire , se mit à dire:
— Je ne sais pas ous qu*est la serpe ; peutêtre dans le cellier. Va la chercher.
Le laboureur, tout pâle, se récria avec force :
— N'ayez pas le ûialhe^ir de couper la corde ; c'est défendu. Il n'y a que des gens de loi qui ont le droit de dépendre ! Faut, que noirt'maire vienne., et la justice !
— Ça, c'est vrai, dit la Sucrine qui brûlait de Jaser et de jouer un rôle ; je vas porter la nouvelle au bourgy moi»
Bui*é, tout pâle, se plaça dans l'ouverture de la porte.
— Tiens-toi tranquille et lais ta langue;. il n'y
LE BEHGER 171
a pas besoin de brailler si foit. Veux-tu donc nous diffamer, dinde ? Je sommes assez^ malheureux pour ne pas le crier par-dessus les toits. Quand on sait qu'un homme s'est détruit, — ignorez-vous une chose pareille ? — on l'enterre à part comme un chien et on lui refuse la messe !
— Hélas 1 quel affront pour nous iretous 1
— Pauvre vieux! Il s'est bien sûr donne le coup de la mort rapport à son rhumatisme. Il ne pouvait phis endurer son mal; ça l'aura travaillé c't'e nuit davantage que d'habitude ; voilà lacause. Mais c'était un bon chrétien. Nbt'devoir est de cacher l'affaire, par respect pour lui et pour qu'il n'y ait point d'esclandre. Faut le mettreau lit, pas vrai ? Et garder le secret.
Le fermier regardait l'un, puis l'autre; au défaut de ses tempes, de petites gouttelettes transsudaient. A la fin de chaque phrase, il se retournait vers le couloir et lançait un jet de salive mousseuse.
Le grand domestique se montmt soucieux.
— le veux ben itou; mais si les gendarmes viennent pour l'interrogation?
L'iiomme de la Jamette passa une manche sur son front.
— Les gendarmes? Puisqu'il s'est fait péri luimême ! Ne parlait-il pas toujours de ses rhumatismes devant vous autres, à souper?
— Je sais ben. Même quand Bastien est décédé, l'autre semaine, il a marmotté que son tour allait bientôt venir.
— Et toi, petit gars, ne Tas-tu pas ouï ?
Le pastour, interpellé, allongea sa tête niaise.
— Vanquiers que si. Pas plus tard qu'hier il geignait devant mé. t Oh ! la misère, qu'y disait; faut que je parte ! »
— Vous voyez ben 1 Vous savez comme moi qu'il s'est pendu tout seul. Quand même, de boii compte, qui qu'aurait fait ça? Y n'avait point d'argent. Tout était fermé, personne n'a pu venir.
— Oui, tout était fermé, répéta Aimée.
— D'ailleurs, j'aurais entendu le bruit, de la chambre... Et rien n'a bougé, dis, ma pauvre femme?
— Ben sûr que non. Et il n'avait pas d'ennemis, va, notre père. Un homme si guère méchant I
— Ah ! quand on me mettrait la tête sur le billot, non, ren n'a bougé. Mais tenez : on voit ben qu'il s'est accroché lui-même; vom la chaise
sur quoi qu'il a monté, et sa béquille tombée auprès.
Tous alors s'empressèrent avec une curiosité avide. Le père Robine pendait sous la solive au moyen de deux cordes courtes passées l'une dans l'autre et formant anneau. La section supérieure était accrochée à un clou, enfoncé là de vieille date, ainsi qu'en témoignait son épaisse couche de rouille; la corde du bas était double et se terminait en nœud coulant. La terrible cravate entourait le col du vieillard, serrant le dessous du menton et plus lâche vers la nuque. Comme la pièce était très basse d'étage et que le chanvre s'était allongé par la tension, la tête du mort se trouvait à un demi-mètre environ de la base du soliveau, et ses pieds à une moindre distance du sol. Un petit banc et une chaise, placés l'un devant l'autre en escalier, étaient derrière les jambes; mais l'homme les avait légèrement déplacés en se débattant.
Robine était en chemise; le bouton du col
manquait. On apercevait par l'entre-bâillement sa
gorge hérissée de poils blancs. Le chef un peu
incliné vers l'épaule droite, dans le sens de la
torsion, il semblait regarder du côté de la porte
io.
avec des yeux viirettx. La langae li^de et gonflée faisait saillie entre les mâchoires écartées, et débordait la lèvre supérieure en la soulevant. C'était pareil aux grimaces que font les enfants de réoole quand le maître a le dos tourné. Dès mucosités s'échaj^aientdu nei et dessioatent des lignes roses au bord de ses jcnes. Les bras raidis étaient abattus en avant, les poings fermés. Audevons de la i^emiâe, on découvrait les genoux à demi il^iis, et les pieds prêts à clkiueter l'un contre l'autre, le talon hat. Une dépression violette, d'un doigt de laideur, formait le collier, recouverte en avant par la corde; le retrousseroentde celle^i laissait le sillon i au par derrière. Tous les meubles étaient à leur place aecou* tumée; le moule d'un corps dans le lit d^it montrait que Bobine avait doimi. Le désordre des couvertures s'expliquait sans doute par la difficulté qu'éprouve un infirme à se lever à tâtons.
— Hélas 1 il s'est détruit, mon pauvre p^, ce n'est que trop certain I s'exclama la femme Buré.
Aimée releva la béquille, ^i ajoutant d'un air capable :
— Je savais Uen qu'il finirait par là, moi; je le trouvais tout extravagué depuis quelques jours*
LE «EftiG£l 175
— N'éiinuiOAS pas uae chose pareiUe, appuya Buré, pour rhonneur de la famille. Vous entendez, les gai's? Une mofl subite est une mort subite. Je reooiuuLitrai ça,
— Sofiii, aot'maUre, jrépoiidirent le laboureur et le pâiour.
— A présent, détach<ms-le. Vous s^tet bien tous àoetle hwre qu'il s'e&ft accroche Itti-méme.
La serpe fiit trouvée. Le fermier la brandit d'une main et posa un pied sur la chaise; mais il diangeade oduleur et leeoeur lui manqua.
— Pauvre vieux 1 bégaya4-iL Ça me fend l'âme de le voir en tel charroi! Je ne peux pas cogner. DétacheE-le, vous autres.
Il alla respirer à la fenêtre et regarda machinalement les hinMidelies qui passaient. La Buré retint son père pu* les jambes pendant que le valet tranchait la oorde, et tous deux portèrent le mort sur son lit. Le corps était glacé, la raideur cadavérique commençait. Us débarrassèrent le cou du lien fatal, masquèrent Tempreinte i Taide d'un fichu de laine. Après quelques frictions inutiles, la fermière plaça un petit miroir devant la bouche.
— Ton grand-pèie est trépassé, dit-elle à sa
fille. Commence les prières, je te remplacerai à midi.
Elle étendit un mouchoir propre sur le visage du bonhomme, dès qu'elle lui eut fermé les yeux ; approcha une chaise du chevet, versa de l'eau bénite dans l'assiette à fleurs bleues de son cochelin; alluma une chandelle neuve; rangea ces différents objets à côté de la Sucrine agenouillée; ferma la fenêtre et les volets ; et tous sortirent à pas muets.
Buré emportait la corde, dont il défit les nœuds et qu'il jeta sur un tas, en entrant dans la lavanderie.
Sa femme, s'étant habillée à la hâte, le rejoignit. Elle s'assit lourdement sur un billot et se mita sangloter. Ils restèrent ainsi près d'une heure sans parler. Les domestiques, s'apercevant que nul ne songeait à tailler la soupe, trempèrent leur pain dans du lait caillé, et déjeunèrent. Buré, les voyant faire j essaya de manger; mais, après avoir tourné en tous sens le morceau dans sa bouche, il se sentit la gorge trop serrée pour avaler et cracha les débris de pain mâché.
— Ah ! mon homme, t'as de la peine comme moi, je le vois ben. Tu étais un brin rude pour le
père; mais, au fond, Tamitié ne manquait point; je te connais, va ! En est-ce une affliction, dis? Viens m' embrasser, mon pouv'mignon : je n'ai qu'té pour être consolée!
Sans répondre, il baisa la joue hâlée de la fermière et retourna s'accroupir dans un coin.
— Hélâ ! mon Dieu ! Comment que nous n'avons ren entendu? M'est avis pourtant que tu t'es levé, au courant de la nuit ? J'ai senti en dormant que tu m'enjambais ?
— Non, c'est-à-dire oui; je suis allé jusqu'à la porte pour mon besoin, sur le coup d'onze heures. Mais je me suis recouché tout aussitôt, ne sais-tu pas?
— Nenni, je sommeillais trop fort. Les journées sont si longues, à cette heure; j'étais rompue.
— Il ne se faisait aucun bruit dans la manon^ quand j'ai passé. D'ailleurs, il était couché, ton père ; t'as ben vu que le lit était foulé ?
— Sans doute que j'ai vu ça. Il se sera réveillé plus tard.
— Je le pense.
— Et il aura fait le malheur sans tapage. A cet âge-là, le monde n'a pas la vie plus dure qu'un poulet.
178 LE B£R€Eft
— Yanquiers.
Il y eut encore un dile&oe. Puis Buré se tetsi avec peine.
— Est-ce que tu te trouves malade, le maître ? ' — Pas mabde; j'ai seulcsoieBt les jambes
lourdes.
— Tu sues? Ote donc ton bonnet, que je t'essuie le front.
11 la repoussa et enfonça la coiffure sur sa tète.
— Dis donc, faut tout de même penser à faire la déclaration A la mairie, commander l'enteirement et prévenir la famille. Il est grand temps pour tout ça.
— C'est pourtant vrai ! Raille-moi une chemise propre.
— Mais faut te raser,' pour aller chez M. le curé; c'est plus honnête. Viens dans la chambre, je mettrai tes affaires toutes prêtes sur le pied du lit. Ah ! mon pauvre père !
Les larmes derechef la gagnèrent Buré appela les domestiques, qui profilaient du désarroi pour ne rien faire. Le laboureur, assis sur un brancard, dans la grange, fumait sa pipe; et le petit pâtre le regardait fumer. Tous deux se rendirent à la lavanderie.
— Toi, gars Louis, dit la maîtresse à l'enfant, tu vas partir tout de suite pour la Ronce. Tu préviendras mon frère et la Louise du malheur qui est arrivé ; et tu reviendras par le Puits, pour faire la même commission à Toncle Fleuse. Ne perds pas de temps, parce qu'il faut songer aussi aux bêtes, qui ont besoin de mangeaille. Vous, Constant, habillez-vous dans vos dimanches et allez inviter les autres parents, ma sœur de Mongaudry et le restant. En revenant, vous achetterez le luminaire. Prenez^-le ben convenable, mais pas trop gros*
Le grand valet se souvint que, dans ces occasions, les personnes qu'on va prévenir convient le commissionnaire à manger de La viande; et il $e sentait de bonne humeur en lâchant les chevaux dans la pâiure ftvant de partir.