MITE DE CHA.UMOWT
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Si je ne vous ai pas donné plus tôt le compte-rendu de mes excursions, c'est que les beaux jours fuient, qu'il nous reste encore bien des choses intéressantes à voir , et que nous sommes souvent sur les grands chemins ; mais aussi de ces courses je vous rappoîte
(juelques souvenirs qui peut-être vous intéresseront.
Et d'abord je vous parlerai de ce beau château du Bourg, que nous devions aller visiter. C'est bien, en effet , la plus délicieuse résidence qu'on puisse rêver !
fl est situé au milieu d'un merveilleux panorama , où se déroule , à perte de vue, un pittoresque paysage gai, vaiié, sans limites et qui semble faire corps avec les jardins [)lantés à l'anglaise qui entourent l'habitation , avec la foiêt de huit à dix kilomètres d'étendue qui n'est séparée du parc que par ini beau cours d'eau.
dette tere appartenait, avant la révolution^ au surintendant de la maison du comte de Provence, et tout le pays , à dix lieues à la ronde, raconte La brillante représentation et
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les fabuleuses magnificences de M. Gtoniot du Bourg.
Je n'ai rien vu qui présentât un aspect plus riant, plus gracieux que ce séjour, et, en le parcourant, je repassais dans ma mémoire les descriptions chatoyantes qui m'avaient été faites des fêtes princières, des plaisirs féeriques dont ces lieux furent les témoins. Je repeuplais ce vaste château des élégants et nombreux commensaux qu'y attiiait de Paris la somptueuse liospitalité des maîtres de la maison.
J'animais cette forêt, ce parc , de la voix des cors, aux fanfares desquels un monde de bruyants chasseurs, de piqueurs, une meute de cent chiens s'élançaient sur les traces du cerf qu'après avoir longtemps pouisuivi, on venait courtoisement forcer sur la pièce d'eau, vis-à-vi-s du châlQau , d'où les dames,
î-roupées aux fenélres, assislaienl aux derniers et courageux efTorls de la pauvre bête, pour échapper à ses persécuteurs.
Alors de douces voix faisaient entendre des cris de grâce et de merci , auxquels répondaient des cris de victoire , et l'halali ([ui annonçait la fin de cette abominable lutle , inventée par de mauvais cœnis, tpioi qu'on en dise !
Et puis un jour î un jour, toutes ces joies, ce bruit, cette animation avait été remplacés par un silence profond, par une solitude etfrayante 1 In ouragan furieux avait dispersé tout ce monde d'heureux, d'imprévoyants, tjui dansaient à la lueui' des éclairs qui sillonnaient les nues au-dessus de leurs lélcsV fjui dansaient toujours pendant que les {;;rondements de urai^e faisaient osciller la leno so"s If'"- ' ': '' -^ '•'-! dap'ï.iient en-
core... lorsque la foudre éclata sur la troupe rieuse, délirante, couronnée de fleurs, étineelante de pierreries, la pulvérisa, ne laissant derrière elle qu'une longue traînée de feu, de ruines, de sang...
f Et depuis , le Bourg , l'opulente demeure du financier grand seigneur, avait passé rapi dément de mains en mains, comme pour altester l'éteinelle fragilité des projets des hommes, l'instabilité des fortunes, des choses de notre époque!
rv'ous venons de parcourir les environs d'Alençon , de Domfront eî de Séez. Toute cette partie de la îNormandie est jonchée de curieuses antiquités , de vieux monuments aux hislori<jues souvenii-s , aux dramatiques traditions. Il y a un grand charme attaché à ce cours d'histoire locale, qui parle à la fois à Tame, à l'intelligence, aux yeux I
Comme moi, j'en suis sûre, vous vous setiez arrêté avec un vif'inlérêt sur les hauleurs (le Chaumont, auprès de la tombe du paiivje ermite; plus loin, au pied de la Roche-Mahille, que couronnent les ruines encore imposantes d'une inexpugnable forteresse construite au dixième siècle par une femme, type tout empreint d'une poésie sauvage.
Mais avant de nous poser sur le théâtre du sombre diame dont ces lieux furent les témoins, il faut bien que je vous dise un mot d'Alençon que j'ai traversé pour y arriver.
C'est une grande ville, à l'aspect riche et animé , bien percée, propre et bien pavée. Elle est as:«ise au milieu de lèi tiles plaines, entourée de belles forèls,
L'Hôtel-de-Ville et le Palais-de-Justice sont construits sur l'emplacement de l'ancien cliàleau-fort, dont il reste encore trois vieilles
tours couronnées de créneaux, parfaitement conservés, et de cette place on communique à une magnifique promenade, plantée de beaux arbres , qui a beaucoup de ressemblance avec le bois et la grande allée de notre jardin du Luxembourg.
La préfecture occupe un vaste édifice en briques, d'un style sévère, d'un aspect sombre, construit et liabité jadis par la célèbre ducliesse de Guise et d'Alençon, laquelle un jour, dans un des accès de fervente dévotion dont elle était parfois obsédée , imagina de faire raser les promenades et les délicieux bosquets, briser toutes les statues du jardin public de sa maison de plaisance^ située aux portes de la ville : singuliei* sacrifice expiatoire... qui courrouça fort les habitants, et trèsprobablement ne fut guère agréable à Dieu.
Je me suis anètée plus vivement impressionnée devant la maison de Dufriche Valazè. . . et tandis que je considérais avec tristesse le modeste toit fjui vit naitre le courageux et stoique député à la convention nationale, M. R"^*, notre obligeant cicérone nous disait avec émotion :
« Pauvre Valazé! noble victime! il résista aux instances de mon père, son collègue et son ami , proscrit aussi au 3i mai, et qui le suppliait de partir avec lui , de dérober sa tête au bourreau. — « ÎSon, » répondit Valazé; ((fuir, c'est s'avouer coupable, et je puis porter ma vie et ma conscience hautes devant le peuple, aux intérêts duquel je me suis dévoué. »
(( Le soir même il fut arrêté. Traduit au tribunal révolutionnaire : calme, digne, dédaigneux d'opposer le patriotisme de ses ac-
les, la piirelé de sa conduite à ia iiiaiivais*; loi de l'accusaiion , Valazé garda le silence ; un sourire de uiépris fut sa seule piofestahur. coulre l'arrêt qui le condamnait à moii, en même temps que, d'une main ferme, il s'ei-l'onçail dans le cœur le poignard qu'il tenait caché sous ses vêlements : une pâleur niorlelle se répand sur son visage : « Tu faiblis, Valazé! » lui ditGensonné, placé à côté de lui sur le banc des accusés! — « Non, je meurs .'...» murmure le généreux martyr en expirant, p
Quels grands caractères se dessinent dans cette époque aux vertus sublimes, auxerreuis déplorables... aux crimes effroyables!
La cathédrale d'Â.lençon est un édifice gothique , magnifique à l'extérieur et à l'intériciir : elle a la forme d'une croix latine; su nef, ses latéraux à arcades à ogives revêtues
de riches découpures, ses vitraux coloriés sont admirablement beaux. Je ne vous en dirai pas davantage ; c'en est assez pour vous en donner une idée, et puis j'ai hâte de vous transporter à deux lieues de là , sur les sommets de Chaumont.
Et maintenant, placez-vous avec moi sur ce site sauvage, rocailleux, oi^i sont épars autour de nous de romantiques débris, de mai^nifiques ruines. \ notre gauche, à quelques pas d'ici , sur ce terrain désolé , voici une grotte formée par la nature dans le locher : « là, disent les traditions, en 1075, au plus fort des guerres intestines qui déchiraient cas contrées, vécut pendant plusieurs années, dans une retraite profonde, un saint ermite, (111110 haute taille, d'une noble apparence, dont nul n'a jamais aperçu le visage sous
l'ample capuclion qui le recouvrait, comme nul n'a connu le secret de sa vie et de sa moit. 'v,^ "^^ /
« Un jour, les habitants de la plaine remarquèrenl que l'ermitage semblait être abandonné depuis quelque temps; l'ombre du solitaire ne se dessinait plus, le long des nuits, sur les hauteurs qu'il ne parcourait jamais qu'à cette heure; ils gravirent la montagne, et se hasardèrent pour la première fois à franchir le seuil de la grotte.
« Un horrible spectacle les fît reculer d'épouvante : le corps du malheureux ermil* gisait à terre dans une mare de sang ; ils soulevèrent en tremblant son capuchon , la tête avait été tranchée,., ilsentr'ouvrirent sa lobe, le cœur avait été arraché... l'une et l'autre ne furent pas retrouvés... Ses doigt^s raidis étreignaient encore une petite croix
(i'^ir altachée apiès une simple tresse de clie- \enx blonds , retombée du cou où elle avait été suspendue...
'( La longue robe de buie dusolilaiie leeouviail le costume d'un chevalier; un casque, une cuiiasse, des armes de prix, étaient suspendus dans le fond de la grotte.
<i Les paysans compiirent qu'un bras puissant s'était appesanti là... Ils creusèrent silencieusement une fosse, y ensevelirent le cadavre mutilé, et déposèrent sur l'iuniible tombe la pieuse aumône du cœur : des larmes et des prières! »
Le temps, ce terrible révélateur de toutes choses, n'a fait que soulever un des coins tlu \oile qui recouvre ce tragique événemeni : un mysiérieux épisode de la vie de Mal)ille semble s'y rattacher, mais n'en livre pas entièrement le secret...
Ui)e croix grossièrement gra\ée sui une large pieire, un petit calvaire édifié auprès, S(>nl les seules traces qui restent de Tinfoiîunésur la montagne. Et, n'est-ce pas cpi'il y a bien de la poésie dans celte vénération , dans ce respect public qui , depuis huit sic - (les, de générations en générations , prote'gc lepauNre monument élevé au pauvre ermite?
CIUPITRE VIII