‹ Le berger roi (volume 2)Chapitre 9 sur 18 · LE TYPE D UN HOMME DES SALONS D AUTREFOIS · texte numérisé non relu

LE TYPE D UN HOMME DES SALONS D AUTREFOIS

C.onnaissez-vous au monde quelque chose de plus dramatique que toute cette histoire, et dont l'authenticité, d'ailleurs, ne peut être révoquée en doute? Ce fut, assurément, une rude pénitence que celle que s'imposa la dame de Carrouges; mais je ne puis m'ein[)é-

cher de penser qu'elle eût mieux fait de faire avant, ce qu'elle fil après avoir été la cause de la mort de deux hommes , et du martyre de sa demoiselle et de Louvet , ces pauvres questionnés !

INe pensez-vous pas que ces tombes du cimetière des Innocents devaient renfermer les corps du malheureux Jacques-le-Gris et de l'infortunée qui passa celte affreuse nuit au pied du gibet?. . . Que cette simple inscription tumulaire est touchante! Je suis toute pleine de ces tragiques événements. Et vous concevrez avec quel intérêt j'ai accueilli la rencontre que je viens de faire ici d'un descendant du malheureux Jacques-le-Gris, dans un homme dont je pense beaucoup de bien, M. de INoIIent, gendre de madame de C***, de Bcrnay. Les titres de cette ancienne et riche famille des environs d'Argentan établissent

positivement sa parenté directe avec le seigneur des baronies d'Aunou , de Goulet et Tanques, Jac(jues-le-Gris. La maison de Garloiiges est définitivement éteinte.

IN'est-il pas vrai qu'un charme puissant s'attache à ces chroniques? Bien mieux que l'histoire, qui ne dit que sèchement les faits, elles vous font pénétrer dans les murs, dans l'intérieur de la famille, dans ses habitudes, dans les secrets de la vie privée. C'est véritablement le calque parfait des mœurs sauvages de ces temps , dont il ne nous reste , Dieu merci ! que les quelques châteaux que nous avons curieusement visités , sans courir le risque d'y être abominablement retenus à la (jéhenne en quelque noir donjon.

Nous nous sommes trop occupés du château de Carrouges, pour que vous ne soyiez pas aise de savoir que toutes les parties de

ses immenses bâtiments sont entretenues dans le meilleur état de conservation. Honneur à MM. le Veneur, pour ce respect à nos beaux vieux monuments! comme aussi grâces leur soient rendus pour la manière avec laquelle ils accueillent les étrangers , dans leur curieuse et historique demeure.

Et enfin, le sol qui l'entoure est des j)lus pittoiesques , riche et fertile. Il s'y trouve ' plusieurs mines de fer, des forges et des hauts-fourneaux; ses pâtures surtout sont en grande renommée. Mais, h propos : avez-vous janjais entendu pailer des moulons de Carrouges? Je vous puis certifier (ju'ils justifient en tous points l'excellente réputation dont ils jouissent dans leui- pays. Pensez-y en flânanl chez Chevet. VA voilà que les gigots de (larrouges me font songer à une autre célébrité du genre cjue j'ai oublié de vous si-

i^naler à l'endroit d'A.rgentan : il s'y confectionne chez un humble boulanger, du nom de Bourdel, un certain gâteau, mais bon! mais friand! à faire rougir de dépit et de honte tous les Félix de Paris. Si vous ne saviez pas que je vis en manière d'anachorète, de racines et de lail, vous me prendriez certainemenl pour la plus grande gourmande de la terre.

.le ne vous ai pas dit encore non plus, que j'ai retrouvé établis a Argentan M. et Madame de F**. Si je n'ai pas rêvé que vous les connaissez, (jue vous m'en avez même parlé, vous me féliciterez de celle bonne fortune, C'en est une réellement; ce sont d'aimables el charmantes gens, près desquels on n'éprouve <jue le regiet de h s savoir' nés depuis irop longtemps!,.. La page (jue fournit leur vie au

philosopliique et gros livre des vicissitudes Immaines, est bien dramatique, en vérité!

Dans leur jeunesse, M. et Madame de F*** habitaient le beau château du Bourg, que je vous ai dit avoir aperçu après le haras du l*in> La révolution a fait rafle de leur fortune ; d'autres mallieurs sont arrivés à la suite; et dans leur vieillesse, ils habitent un des plus modestes logements de la ville, dont leuipère était le seigneur, comme du Bourg et d'autres lieux, suivant la formule du temps. \ l'entrée du faubourg, en venant de Paris, sui' une place en forme de demi-lune, se voit encore debout un haut obélisque en pierre, où étaient jadis sculptées les armes de leur famille, et la grosse cloche au son éclatant, qui appelle les jours fériés aux offices divins, a été donnée à la calliédrale par la mère

de M. de F***, qui, lui petit garçon alois, tint à sa grande joie la i)elle cloclie sur les lents de baptême. Quel contraste entre cc^ passé si radieux et ce présent si désolé!

.AI. de F***, pour subvenir à l'insutitisance de son revenu, et piocurer un peu plus d'aisance à sa femme, pour laquelle il a cotjservt uu culte d'idolâtrie, utilise son temps et le joli talent qu'il possède encore en peinture . il fait des portraits à l'huile, des miniatures, de charmants cache-pots, des abal-jour, que sais je 1 — Pourquoi donc, lui demandais-je en quittant Paris, avez-vous choisi ce pa\i> de préférence, et si près du Bourg encore?.., — Ah! répondit-il, c'est qu'au Bouig sont les ossements de mon père, de ma mère, de mon frère!...

Et penché sur le bord de sa toa)be, It

T. II. It

yieillard s'esl aclieminé vers le lieu du rendez-vous de tous les siens! j'ai bien compris cela. . .

De leur brillante existence d'autrefois, il n'est resté à M. et Madame de F*** que ce «[ue la mauvaise fortune ne peut enlever : la distinction des formes et du langage. Ils sont l'unetl'autreles traditions, les dernières, d'un monde dont le type dégénère faute de modèles, et qui bientôt disparaîtra entièrement.

Madame de F***, citée dans le siècle dernier comme la plus ravissante entre les ravissantes de son époque, est encore incroyablement jolie, mais vraiment jolie, à soixantedouze ans passés, et d'autant plus, bien entendu, qu'elle ne s'aliffe ni ne se pomponne pour le paraître. Onns le naufrage général de Ions ses bonheurs, do toutes s(■^^^ magnificen- ( es, elle n'a sauvé que cela. « Mieux \audrail

que j'eusse sauvé mes diamants I » médisait en riant cette charmante femme.

M. de F*** a quatre-vingts ans, lui; et il est bien plus jeune, bien aussi preste, bien plus pimpant, bien plus gai que moi, ma foi ! De son temps, on ne prenait pas la vie au sérieux comme du nôtre, et il en a conservé l'habitude.

- Jadis, nous disait-il hier, on n'allait pas dans le monde que pour soi; et lorsqu'on y était , on se croyait tenu d'y apporter , au profit de tous, du bon-vouloir et de l'agrément. J'entends encore mon grand-père me dire : « Mon enfant, rappelez-vous que quand on est vieux, il faut toujours être gai et savoir causer; cela est de rigueur pour se fa' te supporter. De même qu'il faut se parer, non plus pour plaire, mais pour ne pas trop déplaire ! »»

— Et, pour mon propre compte, ajoutait raimable vieillard, je me suis toujours bien trouvé de n'avoii- pas oublié les avis de nioti i^rand-père !

Il a connu tout Paris, le Paris élégant d'alors ; et c'est chose bien curieuse et bien amusante que ce rappel biographique, chronologique et anecdotique des personnages qui florissaient pendant cette longue période d'années qui a englouti trois trônes! Il n'est pas, que je saclie, un fait de quelque valeur des salons d'avant la révolution, de lempire et de la restauration, dont M. de F*"** n'ait eu connaissance : la qualité, l'âge, l'histoire d'un homme, d'une femme, dont il ne m'ait donné satisfaction. Je l'ai surnommé ïart de vérifier les dates, et cela le divertit beaucoup. Sa conversation est un supplément parlé , des piquants et spirituels Mémoires de la marquise

deCréqui : ce qu'elle a ignoré, il le sail; ce qu'elle a omis, il y supplée. Je lut demandais pourquoi il n'avait pas écril tout cela :

— Parce que j'ai toujours été un paresseux, qui a dépensé son argent et son temps sans profit, niaisement, comme un idiot! me répondit-il. ^^"'^ "j"^'^ ?"<^^

iJ'idiot de quatre-vingts ans , malgré sps deux terribles infirmités, [ne fait passer de joyeuses heures, je vous l'assure, ^ = ' '■ ^ '^

Vous comprenez que dans nos causeries, le château du Bourg, ses élégants visiteurs, ses splendeuis d'autrefois, ont été souvent mis sur le tapis oii M. de F*** rassemblait les trésors de son heureux passé. 'teattno^

fout le monde d'ailleurs me parle de la magnifique terre du Bourg , et les contemporains de ses beaux jours , de ses fêles j)riM(ières , m'en font des récits des Millf

et une Nuits. C'en est bien assez pour me donner l'envie d'aller visiter le Bourg. ',»

J'ai engagé M. de F*** à venir avec nous : <( Non, non , dil-il , je ne vais jamais là que tout seul... et lorsque je suis sûr de n'y trouver'personne. Pensez donc aussi, que si jo vous faisais grâce des petits pois et des salades, c'est parce que ce n'est pas moi qui les ai semés. Mais ce jardin anglais que j'ai dessiné, ces arbres que j'ai plantés, ce pont que j'ai fait changer de place , pour ménager du château une jolie perspective; mais ceci, cela, et

encore ça je ne vous tiendrais quitte de

rien, de rien. Je vous ennuierais, je vous assommerais.

« Vous ne savez pas que, quand je suis là, je me retrouve, je suis chez moi, rôdant, venant, allant voir s'il ne manque pas une poignée de plâtre à l'extérieur des bâtiments; si

les allées du parc sont bien lalissées, les parterres bien coquets, bien léchés; si les pelouses sont bien entretenues ; je cours à la pièce d'eau m'assurer que les mauvaises herbes sont enlevées et ne nuisent pas aux belles plantes aquatiques qui croissent à sa surface. Des stupidités! des extravagances!

« Mais , mon Dieu ! ajouta le gracieux et spirituel vieillard , si je vous jouais le mauvais tour de vous accompagner, ce serait ma perte; le soir même, je le parie, je serais, et à toujours, consigné à votre porte! J'aime bien mieux venir vous attendre au retour, et vous me verrez alors, comme un orgueilleux paon , faire la roue devant vos ravissements de mon beau Bourg ! >•

Il est situé à une heure et demie, au plus, d'Argentan, et lorsque je l'aurai visité, je vous ferai la description du beau Bourg.

.1 ' 'i an 19 ?!rv/.9Jno Uio« «ad

.^:B •> ! . i. .; .'jr/l'3in

i^\n^mmnWi/ ovsb <)uo I fil viidï , noAq

Page 1