‹ Le berger roi (volume 2)Chapitre 11 sur 18 · LA ROCHE-MABILLE. — TALVAS- LE-FAROUCHE · texte numérisé non relu

LA ROCHE-MABILLE. — TALVAS- LE-FAROUCHE

ARMUPHE.

De celte place ou le crime fut commis, en ret^ardant au nord-ouest, nous apercevons la lioclic-Mabille. Voyez, elle s'élance audacieîisemenl du sein des habitations groupées à sa i)ase, qui lui fornient un pittoresque piédestal. Au haut de ce rocher, de cinquante

mètres d'élévation, se dressait jadis une forteresse, suspendue comme un nid d'aigle, entre le ciel et la terre. Les flancs du roc, hérissés de pointes saillantes , aujourd'hui couverts de débris de massives constructions, étaient revêtus en entier de bastions, d'épaisses murailles crénelées, qui la rendaient inabordable de tous côtés.

Malheur aux ennemis qui se seraient hasardés à franchir une de ces enceintes! Assaillis dans ce labyrinthe par les assiégés, ils auraient été pulvérisés par les blocs de pierre détachés sur eux des points supérieurs. Les armes et moyens d'attaque qu'on connaissait alors ne pouvaient rien contre une masse ainsi détendue.

Un puits ouvert sur la cime la plus élevée ayant un conduit souterrain communifjuant avec le ruisseau profond qui baigne le pied

du rocher, offrait une issue secrète, merveilleuséTnent celée , donnant sur la campagne. Enfin, un donjon carré, dont les fondements subsistent encore, couronnait le pic escarpé et complétait cet habile système de défense féodale.

Voilà la création hardie , formidable pour ces temps grossiers , dont le plan fut conçu et exécuté par les ordres et sous les yeux d'une femme jeune, belle, aux formes sveltes, délicates, au cœur, au co irage de lion...

L'intrépide Mabille, en plaçant une citadelle sur un tel escarpement, avait voulu s'assurei" une retraite on la famine seule pouvait la forcer; et à l'abri de ce rocher,. les malheuleux paysans des vallons et des plaines qui l'avoisinent, sans cesse saccagés, pillés, par les différcnls partis armés , cheichèrent un refuge.

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Quelques l)al)itations d'abord furent constiniles; bienlôl une ville entière se fortna , oîi, malgré les orages incessants de répocpie, les habitants Irouvèrent la sécurité sous la puissante protection de la fille des Talvas' Mabille, la Valllaulc, la Courageuse, la CrucJh . ainsi diver .emenl dénoîumée par les cl)!oniqueurs contemporains.

A cette époque, la féodalité avait atteint son plus grand développement : la force était érigée en droit ; il n'existait que deux classes d'hommes: les oppresseurs et les opprimés; les bouireaux et les victimes; les seigneurs suzerains n'étaient tpie des brigands aimes, se dépouillant les uns les autres, passant toute leui vie à attaquer et à se défendre alternativement.

Et c est sur le pren«ier [)lan de ce sombre tableau que se d(>ssineà travers les sièges, les

batailles, l'ombre gracieuse d'une feniine... ce caractère, ces mœuis farouclies , les ilianjaliqiies incidents de sa courte et portique \ie, tout cela est effrayant de couleur locale, d'un attachant intérêt.

Mais pour arriver à l'Iiistoiie de MabilU-, il me faut forcément remontei' à celte leirible bérédité des Talvas ! ! !

Ainsi la raconte la chronique de l'illustre maison :

« Guillaume de Bellesme, Talvas l'', c!>et de celte puissante maison, dont le nom remj)lit les annales des sanglantes guerres de la Normandie , était grand-maître des aibalétriers de France, et le plus déterminé ejnahisseur de son temps. Il avait augmenté les domaines et fiefs féodaux déjà très-considérab'es de sa famille , des usurpations e\eicées à main armée sur ses voisins : entre-

autres la \ille de Doiiitioiit, prise a Piolrou, conitc de .Moilagiie, et une grande partie de6 places t'ortitiées du Sonnois, enlevées à ï]eihevt-EvellleChien, comte du Mans.

« Sous sa bannière redoutée marchaient des milliers de vassaux et des bandes nom- ])reuses d'aventuriers , dévoués corps et ame ;» sa fortune. Habile, audacieux, disposant de loices imposantes, le lier suzerain ne relevait que de sa bonne épée et de sa volonté, et contraignait princes et rois à compter avec lui. Au duc de [Normandie, il disait en face : '( Je thune des ordres, el n'en reçois d'aucun » Va à Kobert, roi de France, qui le cajolait et lui promettait gios avantages pour l'attacber à son parti, il faisait cette réponse hardie : « ]'asS(d de Dieu me recommis, mais d'aucun homme ne veux ('être : ai de puissance plus que pas un roi au rnondc! »

Il faut convenir cependant qu'à travers la sauvagerie de ces manières, il y avait bien de la dignité , bien de la noblesse dans ces caractères-là l La féodalité de la richesse, sous laquelle notre siècle courbe la tête , vaut moins que celle-ci!

•( Guillaume Talvas II succéda à son père, !e continua dans son système de conquêtes, et le surpassa en cruauté. 11 dépouilla la famille de Giroye d'une partie de ses domaines, enleva au comte d'ànjou plusieurs places de la frontière, et fit entrer dans sa maison déjà si puissante la ville d'Alençon et ses dépendances, qu'il obtint de gré ou par menaces «le Roher l- le -Diable , duc de ÎNormandie, qui le redoutait fort.

« Ce Guillaume H , surnommé à bon droit le farouche, était comme son père, de fière

apparence , liant de taille , beau de visage , avec un regard à faiie frissonner les plus braves.

<i li avail épousé la fille d'un chevalier Irèsdislingué et grandement considéré, Arnuplie, ravissante de grâces et de beauté, douce et religieuse femme, qui ne cessait de déplorer Ja conduite de son mari vis-à-vis du prochain. Ouand elle ne pouvait l'empêcher de mal faire , elle cherchait en -secret à réparer ses torts, et sans jamais se lasser le suppliait avec larmes de s'amender. Fatigué de ses plamtes et prières, un jour cpi'elle allait dévotieusement à la messe, il la fit étrangler par ses archers, en pleine rue d'Alencon , devant tout le peuple consterné qui la chérissait, et non pas lui. Ainsi périt l'infortunée Ainuphe , daiis la vingt-neuvième année de son âge. « Après que fange, (]ui retenait souvent le

bra> du crufl Talvas , fut envolé au ciel , i! s'abandonna sans contrainte à la térucité île soH humeur. À quelques mois de là, il yttir.t ù Âlençon, sous le prétexte d'une tele, Guillaume de Giroye , avec qui il avait été longtemps en guerre et paraissait très bien réconcilié. Guillaume, malgré les avis de Raoul- MâJc-Omi'onnc, son frère, accepta l'invitation, et partit accompagné seulement de douze chevaliers.

« Aussitôt qu'il fut entré en ville, Talvas le fit saisir et arrêter comme un traître, charger de chaînes, et renfermer dans une tour du château, appelée, depuis ce lamentable événement , la tour du chevalier de Giroye , puis s'en alla avec ses autres convives en paitie de chasse, durant laquelle ses satellites coupèrent ? le nez et les oreilles et crevèrent les yeux ^u malheureux Giroye! »

Vlabille était la fill*^ lie Vanqe envolé m ciel et àe ce (iuillaunie-le-Farouche.

Il y avait l)ieii ettéctivement de l'ange et du démoti dans cette nature là

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