II
« Ce fut alors que Hugues de Montgoniniery s'élança, suivi de seize cavaliers, à la poursuite des assassins de sa mère. Mais on voit qu'ils avaient pris de l'avance , ayant même eu la précaution de rompre les ponts par où ils avaient passé. Ils quittèrent la Normandie et se réfugièrent dans la Fouille.
« Ce meurtre abominable arriva le i décembre 1082. Ainsi périt de male-mort Mabille-la-Cou rageuse, la Vaillante, dans sa trente- ([ualrième année. Des obsèques quasi-royales lionorèrent sa mémoire ; elle fut inliumée dans l'abbaye de Troarn, où on lui éleva un magnifique mausolée , sur lequel on grava l'épilaphe suivante, composée par le bienbcureux Durand, abbé de ce monastère :
(( Hhislre rcjclon d'une illuslve faviiUe, soufi « celte tombe est ensevelie MabiUe-la-Gmndc, « fameuse enlre les femmes les plus célèbres. Elle
n a brillé par ses exploits dans un monde digne (( d'elle. Forte par le génie, vigilante, active, (( éloquente, prévoyante dans le conseil. Petite de « corps, grande par l'honneur; belle, et recher- « chée dans ses vêtements ; généreuse aux petits , « et tour-àtour terrible aux grands : elle fut le « bouclier de la patrie et le boulevart de ses « frontières.
« Mais, parce que nous autres mortels nous ne « pouvons tout, elle périt par le glaive, làche- « ment assassinée. Et maintenant que cette femme (i morte a besoin de notre aide, qui que nous « soyons, donnons -lui le soulagement de nos « prières. »
« Cette affaire mena un bruit énorme dans la province. Trois mille livres d'or , rançon de roi alors, furent promises à qui découvrirait les assassins.
« Le duc piit une part active dans les
poursuites qui eurent lieu de tous côtés, Montgommeiy, malgré le nuage qui, assuret-on , s'était élevé depuis quelques années entre les époux, ne prit aucun repos dans la reclierclie des meurtriers de sa femme.
« Les soupçons tombèrent sur Guillaume Pantolf. Montgommery, ses deux fils, et leurs vassaux, le elierchèrent partout inutilement; ayant appris qu'il s'était sauvé dans la Fouille, il fit saisir ses domaines , et mit tout à teii et à sang sur ses teires.
« Pantolf, qui n'avait pas participé directement au crime, se fiant àr'son innocence, refusa trois villes dont Robert Guiscard, duc de cette province, lui offrit la propriété, pour l'engager à demeurei- auprès de lui, et rentra en Normandie. Il resta ciicbé pendaiit quelque lemps dans l'abbaye de Saint-Evroui , mais ayant élé découvert , il fut mandé a
comparaître par-devant la cour du duc, qui était l'écliiquier, tribunal suprême composé de tous les seigneurs suzerains des états, et qui fut, à cette occasion, présidé par le duc en personne.
« Le tribunal assemblé , Pantolf ayant nié l'accusation dirigée contre lui, jura sur l'honneur être pur du meurtre de la dame de Montgommery. Il ajouta, qu'il avait été injustenient dépossédé par elle; mais que, si il eût voulu tirer vengeance du fait, c'eût été à ciel ouvert, face-àface, qu'il aurait attaqué son ennemie , et non pas traîtreusement assassinée.
« Il fut alors confronté avec le seul témoin du crime, la fille de chambre dont nous avons rapporté la déclaration , qui ne le recontiut pas.
« Comme aucun témoignage ne s'élevait
d'ailleurs , qu'il n'y avait aucune preuve contre lui , et qu'il persistait à soutenir devant Dieu et devant les hommes son innocence, le tribunal n'osa passer outre; mais, nonobstant, déclara que le cas échéait d'en appeler au jugemcnl de Dieu. En conséquence, il fut condamné à subir l'épreuve du fer rouge en présence du clergé.
« Cette solennité eut lieu à l'abbaye de Saint-Evroul , où se faisaient fréquemment ces sortes d'épreuves. De cinquante lieues à la ronde, accoururent chevaliers et gentilshommes pour y assister, à raison de l'intérêt qu'inspirait l'événement du château de Bures, (]ui mit en émoi toute la noblesse du royainne. Jamais on ne vit afïluence pareille; au jour fixé, la foule, à une demi-lieue, couvrait les alentours de l'abbaye.
(( Le troisième jour des fêtes de Pâques,
l'an io83, à l'heure de midi, l'église de Saint- Evroul était pleine à comble de spectateurs de haut rang; l'abbé et les religieux ayant pris place en grande pompe dans le cbœuv, Guillaume Pantolf parut, conduit par douze chevaliers, salua l'assistance, et monta d'un pas ferme sur l'estrade élevée au milieu de la nef. A-ussitôt les grandes portes de l'éghse s'ouvrirent à plein, afin que le populaire qui, semblable aux flots de la mer, inondait le parvis et tous les abords, fut témoin, selon l'usage obligé, du jugement de Dieu.
« Alors la cérémonie commença. Le clergé, précédé de la croix et des bannières, fit processionnellement , en chantant les psaumes sacrés, le loui- de l'estrade. Après, à un signal donné par l'abbé, le condamné, debout, le bras droit tendu , la main gantée , le regard élevé vers le ciel, fit mentalement sa piière;
puis 1111 des chevaliers s'approcha de kii , ôla le gant de cette main, et le tint suspendu; puis un diacre retira avec une longue pince la barre de fer, rougie à un brasier placé sur un trépied, et la présenta au patient, qui se signa , la saisit résolument , l'enleva , et la brandit au-dessus de sa tête ; ensuite il la posa, éleva sa main déployée pour que cliacun put voir qu'elle ne portait aucune trace de brûlure, et demanda aux assistants : S'il iwait satisfait à son devoir. Ils répondirent : (h(i. Et le clergé : Allez en paix.
« Au même moment, les hymnes d'actions de grâces de l'église , le carillon des cloches lancées à grande volée, les applaudissements (k* la foule célébrèrent l'innocence de Pantolf sorti Iriomphant de Vêpreuve du fer rouge.
X Toutefois, ajoute la véridique chronique, malgré que le bénéfice du jugement de Dieu
soit acquis à Pantolf, quelques-uns ne se tinrent pas pour pleinement convaincus. Ce seifçneur avait fait de grands biens à l'abbaye de Saint-Evroul, et l'on prétendit que cette maison , qui renfermait nombre d'érudits et savants moines, pouvait avoir un secret pour préserver de la brûlure.
« Ce ne fut que par la suite des temps qu'on découvrit que les Salgey étaient les assassins de Mabille. Une guérie implacable entre les deux familles a perpétué héréditairement la vengeance de ce crime. »
Quelles mœurs ! quel temps ! bon Dieu ! Connaissez-vous quelque chose de plus épouvantablement dramatique que toute cette histoire? la pensée ne s'arréte-t-elle pas effrayée devant ces mystérieux arrêts du destin qui termine par une mort violente, horrible, l'existence de ce jeune homme, de cette jeune
femme , tous deux comblés des plus hautes faveurs de la foiiune, tous deux entrés si lieureusement dans la vie!... Et maintenant. vous comprenez avec quel intérêt, la tèle pleine des récits de ma vieille chronique, j'ai visité l'ermitage de Chaumont et la Roche- Mabille.
Et demain, je vous donnerai le dernier compte-rendu de mes excursions dans cette belle et poétique contrée de Normandie.
CHAPnm: xiii.
J.F.S EAl X 1>F EAONOLLKS, — î F. CFrATEAl, Df
SASSY.
Je n'ai plus de lugubres histoires à vous raconler. Tout sera gai et souriant, au contraire, clans celte dernière course, où, à vol d'oiseau, nous allons explorer une quantité <le lieux et de choses. Avant de quitter Douifront, sur lequel je vous ai envoyé hier
îoul un volume , nous avons ék' visiter BagnoUes qui n'en est qu'à quelques heures; et c'est à grand' peine, je vous assuie, c(ue Ton découvre, caché au fond d'un vallon solitaire, le joli petit hameau, près d'un lac, et tout entouré de rochers.
I.a source tViermale jaillit au pied d'immenses roches, tranchées et culbutées dans une riante vallée ; c'est l'aspect du chaos au milieu du plus suave paysage; ce contiaste heurté est plein de poésie. — Au moment où l'eau s'échappe du pied de la montagne, .elle se précipite impétueusement dans une gorge formée par l'écartement de deux énormes lochers; au fond de celte étroite colline, coule à travers des quartiers de roc vif, la petite rivière de Vée qui plus loin forme un beau lac, et poursuivant son cours, ariive devant rétablissement des bains cju'elle partagt en
deux parties. D'un côté, sont les logenneiiîs des baigneurs, la fontaine et la chapelle; de l'autre , la salle à manger , les cuisines et l'hôpital militaire.
C'est réellement le plus délicieux désert qu'on puisse imaginer. On se croirait là au bout du monde. Il s'y rencontre assez ordinairement bonne compagnie, ce qui est bien quelque chose, quand trois semaines durant, on se trouve face-à-face avec les mêmes figures, dans les mêmes lieux, à toutes les heures, et que, par le fait, il est bien difficile d'échapper à cette espèce de camaraderie de tous les instants.
Je vous avouerai que je n'ai pas une confiance tris-robusîe dans ces sortes de pèlerinages aux eaux tuédicales, (jui, d'ordinaire, profitent incomparablement mieux aux gens (jui se portent bien qu'aux pauvres malades!
Toutefois, à la vertu de celle-ci est attachée une tradition qui , si elle est constante, devrait donner quelque créance à leur vertu curative; mais au moins elle m'a amusée, tt je vous la donne telle qu'elle se trouve dans un vieu\ manuscrit :
« La découverte de la bienfaisante source de Bagnolles est due à un événement singulier, oij se reconnaît le doigt de Dieu :
« Dn paysan de ce village avait un \\vu\ cheval atteint de la lèpre , tout couvert de plaies. Le pauvre animal faisait regret et dégoût a tout chacun, et le maitre, pour s'en débarrasser, l'abandonna à so!) piteux sort dans les bas-fonds des Roches-Noires.
'( \ quelque temps de là, aux environs de deux mois, l'honime, passant en ce lieu, aper- (oil un beau cheval , bien dodu, dont le poil reluisail au soleil comme un miioii', et <|!ii
se met à dresser les oreilles, à hennir, à venir à lui avec familiarité. Tout ébalii, il reconnaît son lépreux à une tache qu'il avait en l'œil droit; aussitôt il enfourche sa bête, et s'achemine au logis.
« Cette guérison miraculeuse fit grand bruit dans le pays. De doctes hommes s'en enquirent auprès du paysan, et rengagèrent à reconduire son cheval aux Roches-Noires , et cela fait, ils se mirent à guetter ses allures.
« Quand l'animal fut arrivé sur le lieu , il commença à hennir , à gratter la terre du pied, et bientôt s'étendre et s'étiier dans les boues, que recouvraient les herbes vertes en tout temps; puis se relever, se mettre à caracoler, à courir; puis, de rechef, se rouler au même endroit, tout tressaillant de plaisir.
a On lâta la boue, elle était chaude; on enfonça une pioclie dedans , elle se trouva trop courte. Les savants qui se trouvaient là décidèrent de demander au seigneur de Bagnolles la permission d'éclaircir la chose en faisant déblayer le terrain.
«( Tout ceci donna beaucoup à penser, et dès le lendemain au lever du soleil, hommes, femmes et enfants du village se rendirent aux Roches-Noires ; ils se mirent à travailler avec une ardeur sans pareille, à enlever les boues où le cheval s'était tant ébaudi la veille, alléchés par l'espoir d'être les premiers à découvrir le trésor. Cent brouettées enlevées firent l'affaire : une source d'eau aussi limpide qu'abondante jaillit avec force, et pensa ëbouillanter les travailleurs.
« Ainsi , la Providence a permis (|ue ces eaux fussent découvertes , en même temps
({u'elles iiuliquaieiif, par la guérisoii du cheval malade , à quelles sortes de maux elles pouvaient venir en soulagement aux hommes. »
La simplicité de cette tradition lui donne un air de vérité à s'y laisser prendre, et elle ne manque ni de spéciosité ni de sens.
De Bagnolles, nous nous sommes dirigés, à travers le plus pittoresque pays, sur Mortrée, où nous voulions visiter le célèbre château d'O , signalé' à notre curiosité comme remarquable entre les plus beaux anciens châteaux-forts encore debout. Il a soutenu cinq sièges et n'a jamais capitulé.
Les traditions en attribuent la construction à Isabeau de Bavière. On désigne la tour où l'abominable femme fut retenue quelque temps prisonnière après l'expulsion des An-
glais, donl elle avait favorisé l'expédition en France.
Son architecture est irrégulière; plusieurs additions ont été faites à la construction primitive; mais la massive tour qui forme un de ses pavillons et son ancienne entrée, porte dans ses délicieux ornements le cachet de la grâce et de la richesse qui distingue entre tous le quinzième siècle. Ses abords sont rovaux, et il est dans le meilleur état de conservation .
Deux enceintes distancées d'eau vive dépendent les approches du château, bâti sur pilotis, au milieu d'un bassin profond dont les eaux battent les murailles. Son aspect est saisissant.
Mais là, où exista un pont-levis, qui ne s'abaissait qu'à bonnes enseignes, devant noble compagnie ou hommes d'armes, se trouve
aujourd'hui un prosaïque terie-plein , qui livre à tous venants l'entrée de la féodale demeure.
Hélas! bien d'autres désenchantements vous attendent dans la visite de l'intérieur. Tout a été vandalisé, outrageusement modernisé dans le beau vieux château ; tout y a été mis à la taille du dernier et plus offrant enchérisseur, aux mains duquel, de vente en vente, il est successivement tombé!
Je ne puis résister à vous signaler, entre autres énormités, dont il faut rire pour n'en pas pleurer, une pièce de forme ronde pratiquée dans la grosse tour, aux murs de huit pieds d'épaisseur, pompeusement appelée le Salon des Muses , parce qu'on a eu la barbarie de barbouiller sur ses vénérables murailles neuf horribles enluminures. Et ce n'est pas tout :
Après le Salon des Muses, se trouve Taiitique chambre à coucher d'honneur, uiétamorphosée à cette heure, en on ne sait quoi de turc et de chinois tout à la lois , moins les lacques et chinoiseries de prix, bien entendu : sur la iiaute estrade occupée jadis par l'imposante couche à daisentourée de rideaux et courtines de velours frangé d'or, où reposaient de génération à génération les nobles châtelaines de céans; sur cette même estrade, s'élève audacieusement, au-dessus d'un lit quelconque, un salmigondis indescriptible de croissants , de clochettes , de chapeaux chinois , de fanteriuches inouïes, entremêlés à des masses (l'indienne lond i-ouge à dessins cachemire; et au front de l'élégant baldaquin , en guise de coui'onne ducale, est placé en relief un ravissant turban délicieusement chilienne ©n ^azc d'argcnl , siiiinoiilé dune aigrcllc...
Il faut loul dire : c'est qu'après la révolution, le pauvre château d'O est devenu la propriété : de M. Versepuù, le gros marchand de Paris , qui vendait de beaux affiquets pour les dames, nous dit notre guide.
Versepuis était un homme de goût , et je trouve ses armes parlantes fort ingénieusement imaginées , certainement ; mais après lui, comment depuis longtemps n'a-t-on pas fait jeter par les fenêtres ces oripeaux, qui dépoétisent, qui font rougir de honte ces nobles vieux murs !
Sous l'influence de la mauvaise humeur qui s'était emparée de nous , en sortant du château , nous traversâmes , sans nous y arrêter, les magnifiques jardins qui l'entourent, et nous rejoignîmes notre voiture , tout en devisant sur l'irritable thème : de l'inintelligence des faveurs de la fortune!
D'ailleurs il nous restait encore le beau château de Sassy et son curieux musée à visiter, sur la route d'Âlençon à Argentan, où nous voulions coucher.
Ce château , bâti sur le versant d'une haute montagne, apparaît dans le lointain comme un lustre suspendu au milieu des bois touffus qui le couronnent et l'encadrent. Il faut piès de trois quarts d'heure pour gravir le chemin à travers bois, et taillé dans le roc , (jui y conduit. Il est construit en briques, assis sur cinq terrasses superposées, garnies de riches balustrades en pierre découpées à jour, (jui lui forment un somptueux piédestal, tout cela dans des proportions colossales et placé en amphithéâtre. Vous pouvez vous figurer l'aspect prestigieux (|u offre le château de Sassy. vu (!e la route, f(u'il domine à une
hauteur prodigieuse : c'est une idéale décoration.
Ici , il existe une noble harmonie entre le vieux manoir féodal et les choses qu'il renferme ; tout est gothique pur, le mieux approprié à sa destination , dans l'imposante salle d'armes où se trouvent réunis une vingtaine au moins de preux chevaliers , les uns armés de toutes pièces, la visière baissée, la lance en arrêt, prêts à pourfendre l'ennemi; les autres, revêtus de beaux et sévères costumes , trônant majestueusement sur de hauts sièges à estrade , surmontés d'un dais en velours ou en bois curieusement travaillé.
Puis encore , une quantité de trophées , d'armes magnifiques de toutes les espèces , de toutes les époques ; des curiosités , des raretés princières; et au milieu de cette riche collection d'antiquilés , celte noble compa-
giiie a l'air si bien délie chez elle, qu'il vous semble qu'on serait tout élonné de ne l'y pas trouver. Tout cela est peut-être rassemblé la d'hier... mais enfin l'illusion est charmante , et nous sommes revenus ravis de notre visite à ces hauts et puissants seigneurs de Sassy.