‹ Le berger roi (volume 2)Chapitre 16 sur 18 · CHEVALIERS · texte numérisé non relu

CHEVALIERS

!N 'allez pas croire que tous les plaisirs , tous les bonheurs de mon voyage se bornent à humer l'air balsamique de ces belles campagnes que j'ai essayé de vous faire parcourir avec moi, à visiter ces romantiques châteaux où j'ai .tenté de vous introduire à ma

suite, d'autres jouissances encore auxquelles j'attache un grand prix m'étaient réservées , dans les intéressantes causeries de gens avec lesquels il y a quelque chose à apprendre. J'ai trouvé dans le médecin en chef de l'hôpital général d' Argentan , M. F***, un chroniqueur de nos temps contemporains , très-curieux à écouter. Il était en Italie, en Egypte; après , attaché à une des divisions de la garde , il a suivi vol à vol nos glorieuses aigles en Allemagne, en Prusse, en Russie, partout, partout, jusqu'à Waterloo ! Les événements, les hommes ont passé sous ses yeux ; il a beaucoup vu, tout retenu , et il a ses poches pleines d'anecdotes qu'il raconte avec ce tour incisif et piquant, qui fait d'un récit un tableau. Vous pensez bien que je ne me fais pas faute de le questionner. Que de

choses il reste encore à enregistrei sur notre grande époque !

J'ai recueilli aussi d'un Polonais, un de ces nobles martyrs d'une noble cause , qui portent leur malheur le front haut et digne sur la terre d'exil , des détails intimes d'un vif intérêt, et tout-à-fait inconnus, sur les grandes scènes de l'insurrection de i83i. Ces importantes révélations formeront le dernier volume de VHistoire de la Pologne, ce beau livre dédié à la France... quand même!... monument élevé par les pauvres exilés à leur chère patrie, et en tète duquel on aurait dû inscrire cette noble épigraphe : Le passé à l'avenir. Admirable pensée I incrustée en lettres d'or sur le temple de la sibylle à Pulawy, qui renfermait les trophées nationaux de dix siècles de gloire et de puissance!

Qu'il y a de douleur et de hère résigna-

lion dans l'inscription du temple de Pulawy! Oh ! sans doute, c'est dans les souvenirs de son passé que l'héroïque nation , depuis un demi-siècle , puise le courage d'espérer dans l'avenir !

Ce n'est pas vous qui me reprocherez un sympathique entraînement pour les Polonais, Ce ne sont pas des étrangers pour nous ! ce sont des amis malheureux à qui nous pressons la main avec confiance et tristesse...

Sur mon chemin encore , j'ai rencontré l'auteur des Méridionales, charmantes et harmonieuses poésies pleines de nobles images , gracieusement retracées. Entre tant d'autres, laissez-moi vous donner cette strophe ; elle est bien courte et renferme une belle idée :

« I.a Corse... Ce nom rappelle « Un nom de gloire élernelle « Que le siècle a profané !

•w Ne le louild: pas, ma lyi'f,

« Car ce grand nom, pour le dire.

M Un Homère n'est pas né. «

C'esl là un digue liommage , noblemeul rendu , M. Thévenot compose en ce moment même un poème sur la translation des cendres de Napoléon. Espérons qu'il sera aussi bien inspiié .

Vous voyez que mes jours de repos ou de pluie se passent encore assez bien employés dans une pauvre petite ville de piovince, regardée à coup sûr , par-dessus Tépauie , par la grande-ville, l'impitoyable railleuse !

ÎVous avions réservé notre dernière course pour les camps romains ; visités chaque année par une foule d'explorateurs émérites , curieux de parcourir les précieuses antiquités dont l'origine se perd dans la profondeur r. 11. 18

des siècles, et niiraculeusemenl préservées, jusqu'à cette heure, des atteintes barbares de )a spéculation ! mais auparavant j'avais voulu , d'après les données historiques, pouvoir y rattacher des souvenirs qui leur donnassent de la couleur et de la vie. Autrement il n'était guère la peine d'aller d'ici et de là, grimper au haut de roches escarpées, par une chaleur de trente degrés , pour n'y voir autre chose que des pierres et de la terre décrivant une manière de cirque! La date de leur construction remonte à l'an 696 de l'ère romaine , lors de la seconde expédition des Romains dans les Gaules.

iNotre bonne fortune nous a fait rencontrer sur les lieux de savants , et , tout-à-la-fois , obligeants antiquaires, (jui ont bien voulu îious adjoindre à leur docte compagnie , et réellement , celle exploration ainsi faite est

i\e% plus altachanles , mérne pont- des pro fanes de ma force.

(i'est que devant ces vieux monuments , ces grandes et instructives pages de l'histoire des peuples la pensée s'arrête invinciblement méditative : une nation formidable, sa colossale puissance, ses fabuleuses conquêtes, ses grands hommes, ses grandes choses, tout, tout a été pulvérisé par les événements , ce foudre terrible que recèle incessamment l'avenir ! . . .

Entre Argentan et Mortrée, au milieu de sites sauvages, escarpés, recouverts de sapins, d'épaisses bruyères, s'élève un bU)c de roche d'une hauteur de cinquante mètres, sui la pente duquel se trouve décrite une immense enceinte d'une forme ovale, ii régulière, se terminant en pointe , et s'adossant par cette extrémité aux trois profonds étangs de Blan-

ihe-Lande, prou'gés eux-uiéiues par une moulairne à pic dfuif la base repose dans leur» taux. C'est dans celle position formidable qu'est situé le Chastdier , un des camps de César.

L'entrée est au nord; elle est défendue par des bastions en pierre et en terre ; des remparls de cinq à six mètres de hauteur, construits avec des éclals de roches, merveilleusement réunis et cimentés avec de la terre, ericeignent le camp, et sont soutenus par un fossé extérieur et par des bastions ; de son extrémité la plus élevée, la vue embrasse les vastes bruyèi( s voisines . les cimes des bois d'Ecouves, les riches campagnes d'Essey, les beaux bois du Pin, et les sommets on s'éleva jadis la ville d'Kxmes. Jamais il n'exista un emplacement plus favorable à la défense et lout à la fois à l'observation.

A la place qu'occupait la tente de César , encore très-reconnaissable , o[i a découvert, il y a soixante ans, im vase de forme étrusque contenant des coins de bronze à l'effigie de César et des médailles neuves , et dernièrement des monnaies du haut empire, dont un très-beau Néron.

Des fouilles pratiquées dans les entiailles du Chastellier ont mis en lumière d'épaisses couches d'un beau grès très-dur , i ichement veiné de pourpre, de lapis, de violet irisé, dont l'exploitation s'est emparée, et qui sert à paver les routes et les villes. S'il était possible de le polii-, on en ferait de charmantes tablettes pour meubles. Il n'y a pas de marbre qui possède celle variété et celte vivacité de couleurs.

Le camp des l\omains, aux héroïques souveniis,est de\eini une prosaïque carrière!

mais (lu moins, ses gigantesques travaux restés debout, ont été religieusement respectés, INous avons vu, à deux lieues de là, le faj^ meux camp de Goul , le camp retranché de César, où campaient avec lui les 3* et iS*' légions, environ douze mille hommes. A. l'exception de sept puits bien conservés qu'il renferme, la description serait la même. Il existe encore sur cette même ligne de hautes et incultes bruyères dix à douze autres camps plus petits, mais tout aussi bien retranchés. C'est dans celui de Silly (ju'a été découverte la magnifique collection de médailles d'argent qui orne nos musées.

l'ji descendant du camp de Goul , nous trouvâmes des paysans occupés à faner, auxquels nous adressâmes queUjues questions.

I,'un d\u\, à la bonne figiuc ouverte, ({uCnradrail une belle chevelure blanche flollanle.

s'empressa d'y répondre, et dans des termes qui témoignaient qu'il était pénétré de son sujet : — Jadis , nous dit-il en étendant le bras vers les camps de Goul et de Francheville, il s'esl passé là encore, bien par

•après les Romains, des choses surnaturelles. Mais de nos jours, c'est fini...

— Que s'y passait -il donc? demandâmesnous curieusement.

— On croit que dans ces enceinles abandonnées vivaient , depuis des siècles , des hommes de guérie autrefois très-puissants , répondit-il d'un ion grave et parfaitement convaincu; et, à certains jours de l'année, qui correspondaient à des événements aujourd'hui oubliés, on voyait, à la première aurore , sortir par degrés , des vapeurs qui couvraient encore la terre, une longue file de guerriers, le casf|iie en lèlc, levêtus de

fiiantcaux blancs, sous lesquels on apercevait une armure polie, et disposés sur deux files,

K Ces guerriers, au nomi)re de dix nulle à peu près, montés sur des elievaux noirs trèsdociles, portaient tous une longue pique à la main droite; ils pénétraient d'abord dans le camp de Francheville par la porte de l'ouest , e\ le chef se plaçatit au centre, la légion défilait devant lui en inclinant ses armes avec respect.

«( Ft, ajouta le vieillard avec une imperturbable assurance, que les spectateurs aient ou non les regards fixés sur eux, ils n'en paraissaient pas troublés. Bientôt on les voyait .sortir de ce premier camp dans le même ordre qu'ils Y étaient entrés; puis ils se dirigeaient sur lelui de Goul , dont ils parcouraient exlrrieur(Muenl l'enceinle; ensuite, ils \v vendaient h p?is plus préci|)ilés \«ms lei»

hauts reliaiicbeiuents du Chaslellier, au milieu tiescjuels ils sVlançaitnt avec la rapidité de réclair el disparaissaient en un instant! »

Il fallait voir l'air profondément attentif et émerveillé avec lequel les autres faneurs, la faux passée en sautoir sur l'épaule, dévoraient ce lécit , ou plutôt cette légende populaire , qu'ils savaient par cœur, et qu'eux mômes transmettront à leuis enfants, (tétait une scène digne du pinceau de notre infortuné et à jamais regrettable l.éopold Robert!

— Y a-t-il long-temps que ces apparitions ont cessé? demandai-je.

— Mon grand-père a encore vu la pjocession des chevaliers, répondit le vieillard.

(i'était très-drôle 1 mais nous n'eûmes pas la cruauté d'éclalei- de rire au nez de ces braves gens, qth , dans leur bonne simplicité , ac<cplrnl pnin- constante la chcvalrresquc

tradition , laquelle , du reste , nous avait amusés.

Et ces camps , habités par César en personne, derniers vestiges du passage de l'immortel capitaine dans ces contrées, édifiés à la hâte par ses soldats, ces camps debout depuis plus de deux mille ans, le croirez-vous , sont admirablement conservés; ils pourraient servir encore. Quels sont les monuments élevés à grands frais, aujourd'hui, qui résislelont aux atteintes mortelles de vingt siècles, et marqueront , dans les mondes futurs , notre passage aussi à nous?...

Hâtez-vous de venir visiter ces prodigieux travaux, car nos antiquaires nous ont a[)pris avec l'accent d'un profond regret que le beau camp de Gou! est en grand danger de devenir la proie des sauvages démolisseuis de la bande noiiel

Nous ne connaissons pas les richesses que renrerme notre France. Les étrangers l'aduiirent et la furètent dans tous les coins; et nous, nous allons cliercber par-delà nos frontières des monuments, de pilloresqiies sites, une prestigieuse nature, des émotions... disonsnous; et noire pays, qui possède, avec ces beautés, tout ce qui exalte l'imagination, nous relrace de grands souvenirs, satisfais notre orgueil national , est le dernier que nous pensions à visiter, à décrire, à faire connaître!

Cent lieues, parcourues à l'élranger, fournissent à un voyageur français des pages éloquentes , des récits plus ou monis merveilleux ; il a tout vu , tout exploié en détail chez les autres, el nos admirables contrées (ju'il a traversées, n'obtiennent pas même dans ses pompeuses descriptions, un souNcnir [»ou»

mémoire. Heureux encore! si l'ingral qui ne les a aperçues qu'en bi liiant le pavé , n'en fait mention que pour se plaindre delà saleté des auberges et de la poussière des roules , seules choses dignes de remarque , qui aient fixé son attention dans notre tant beau pays!

Moi aussi, j'ai voyagé : j'ai parcouru quelques parties de l'Allemagne , de l'Italie , la Hollande, la Belgique, et la Suisse dans tous les sens, j'ai pu comparer et juger , et je suis autorisée à proclamer bien haut qu'aucun de ces pays ne renferme, dans les limites de son territoire, les trésors artistiques et pittoresques amoncelés sur la terre de France.

El voilà pourquoi j'en suis fière, pourquoi je la visite avec amour, pourquoi je suis toujours rentrée dans ma chère patrie sans laisser derrière moi nii souvenir de regret.

FIN 1»KS (IMlOMnl IS NoUMANDF.S.

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