MONT -SAINT-BERNARD
Il y a quelques années je voyageais en Italie. En arrivant à la ville de ***, où nous devions séjourner plusieurs jours, nous remarquâmes dans les rues un mouvement , une agitation extraordinaires. Une place que
nous tiaversâtnes élait couverte de monde; devant cha(|ue maison les habitants groupés, parlaient tl gesticulaient avec feu, et semblaient même tout prêts à soutenir la discussion d'une manière b(*aucoup plus énergique...
Sous ce ciel bjûlant , les impressions sont vives , les passions profondes , et les sympathies connue les haines ardentes et exaltées. Il était facile de juger, à la vivacité des démonstrations , à l'expression de joie menaçante qui animait le visage des uns , à l'air de tristesse et d'indignation à la fois, répandu sur celui des avjtres, que le sujet de ce trou- * ble public , divisait chaudement les interlocuteurs dont les regards enflammés , fixés avec ténacité veis le même point, accusaient l'attcnle et la curiosité.
Au moment où notre posliliou allait en-
Irer dans la comte et large rue où est si tut riiôtel de l'Aigle impérial (jue nous lui avions indiqué, de frénéliquos acclamations, les cris : Le voilà ! le voilà ! retentirent à nos oreilles, et en même temps des gens du peuple grimpaient agilement sur le siège, su;' l'impériale de notre calèche, tandis que dautrcs en nous criant : Laissez passer la justice ! se jetaient à la bride des cbevaux , et leur imjM'imaient un mouvement de recul pour dégager l'entrée de cette rue, où s'avançait, par le bout opposé, une espèce de cortège.
Bientôt passa devant nous, escortée (U quelques cavaliers, une élégante voiture nux panneaux armoiries, menée par un cocliet revêtu, ainsi que les deux laquais montés derrière, d'une riche livrée, et renfermanl sur le siège de devant deux hommes en luii- T. n. 19
forme, dans le fond, assis seul, un jeune homme d'une noble et belle figure, dont le h ont calme , le regaid fier el assuré , le maintien plein de dignité, imposèrent comme par eiichanlement à celle multitude tout-à-l'heure si bruyante et diversement agitée, la considération et le respect... Il put entendre sortir de quelques bouches amies de bonnes paroles, des vœux énergiquement exprimés en sa faveur, et l'injure expira sur les lèvres de ses ennemis.
« C'est singulier! » Quel est donc cet homme?... Ce prisonnier Irailé avec des égards si inusités? » nous écriâmes-nous surpris.
VA ce fut la première question que nous adressâmes, en descendant de voiture à V Aigle impérial.
Mais là encore tout le monde était en émoi. On avait bien an^r chose à faire vraiment
tjue de répondre à nos questions! Ce ne fui qu'en écoutant patiemment la conversation que notre arrivée n'avait pas interrompue , tant était grande la préoccupation générale, que nous apprîmes ce que nous désirions savoir :
« Jésus xMaria 1 comme il est chaulé en si peu de temps! Quel malheur! quel malheur! Je parieiais ma part de paradis qu'il est innocent ! C'est une indignité! » s'écriait l'hôtesse avec une exaltation tout italienne, en se loidant les mains.
— Du calme, Margarita! la justice va débrouiller le nœud... » répondit avec une gral'ité comique, l'hôte, gros petit homme, en bonnet de coton rejeté en arrière, en veste rose, le oouleau classique placé dans la ceinture du tabliei- biaiic, et tout en faisant filer
avec complaisance le fromage, dont il assaisonnait un énorme plat de ravioli.
— Un si beau jeune homme! dit une jeune fille.
— Un si noble seigneur! et si bienfaisant, si généreux! ajouta une vieille femme, en essuyant une larme sur ses joues ridées.
— Bien dit : et sans compter qu'il vaut mieux que lemorl , reprit l'hôle d'un ton sentcntieux.
— Et dire que depuis trois mois, ils ne lui ont laissé voir le soleil de Dieu qu'à travers les barreaux d'une prison! c'est abominable!!.. Qu'en savent-ils les gens de justice, (jiii a eu tort ou raison, des deux? Belle justice est cela! Mais c'est que les Ois***, (]ui ont juré vengeatice, ont le bras ferme... cl les juges le savent ! débila avec volubilité la pétulante Margarila.
— Pauvre signora Térésina! sa jolie fiancée qu'il devait conduire à l'autel le malin même du malheur ! On dit que, depuis ce joui-, elle n'a ni dormi ni mangé , dit la jeune fille.
— Et sa digne mère, la bonne duchesse de ^ov***, si belle, si jeune encore avant ce jour maudit j et qui a pris dix années dans ces trois mois!... Rien qu'à la voir passer, si défaite, si abattue, pour aller à la prison consoler son lils, on sent le cœur se fendre! reprit l'hôtesse.
— Elle n'ira plus dit la vieille femme
en secouant tristement la tête. Depuis huit jours, elle est en danger de mort! à ce qu'a dit le signor Intendant ce matin. Que tous les saints du paradis viennent en aide aux jVov*** , pour que Dieu leur adjuge gain au
procès contre les Ors***! ajoula-l-elle en se signant dévotieusement.
Un liomme à la mine liardie, à la lounuire leste, aux manières résolues, un béret bleu à longs glands penché sur Toreille, entra dans la salle en disant : — Il est entré au tribunal , nous allons voir beau jeu!... Toute la ville se porte par là... Il y a des têtes près du bounel, dans les deux partis... mais les iNov*** sont les plus nombreux, et s'il y a condamnation, les Ors"^* seront rudement frottés! je leur prédis cela, moi!... dit-il d'un ton, d'un air... à faire mourir de peur!
A cet instant, Vangelus sonna ; hommes et femmes tombèrent à genoux devant une petite Vierge en plâtre coloriée , placée sur le manteau de la vaste cheminée ; et tous , à haute voix, invocjuèrent dans leur pittoresque
langage la consolatrice des afïligés , pour le triomphe des ISov***.
Et moi, émue, impressionnée, je faisais aussi des vœux pour ce pauvre jeune homme que je ne connaissais pas...
— De quel crime est donc accusé le duc de Nov***? demandai-je avec un vif intérêt.
— Ça se juge aujourd'hui : il y a mort d'homme dans l'affaire, signoraî... répondit l'hôte d'un ton important.
— Et, ajouta l'homme au béret avec un accent incisif, tandis que les amis et tenants du seigneur Piélro de Nov*** veulent qu'il soit innocenté, les Ois*** et leurs partisans demandent sa tête : c'est que, dans notre pays, voyez-vous, signora, bon ami, bon çnneini, dit le proverbe italien!
Motre curiosité, on le conçoit, était vivement excitée. Nous résolûmes d'aller enten-
die les débats de celte dramatique cause, et nous demandâmes un guide à Tliôtesse pour nous conduire au tribunal.
— ^Suivez-moi résolument à travers la foule, je vous y rendrai sains et saufs, dit gaiement l'iiomme au béret. Il ne me faudra rien pour cela, car je retourne à la porte, et n'en bougeiai pas que je n'aie le cœur net de ce jugement-là !... Seulement la salle est comble de menu comme de grand monde, d'abord... Mais, en montrant vos passeports aux sbires de faction , à titre fl'étiangers, on vous laissera encore entier.
lA , comme nous sortions, l'hôtesse ravie de ee témoignage d'intérêt donné à l'objet de icm piédilection, nous cria : — « Soyez trani|uil]es, h votre retour, vous tiouverez vos oliainbres et vos effets rangés à souhait. — Kt
un diner préparé de main de maîlre, je m'en flatte! ajouta l'Iiôte.
Ce ne fut vraiment pas sans peine, mal- ^vé la puissante protection des poignets de notre guide, que nous traversâmes les masses qui encombraient les abords du tribunal : eft'ectivement, grâce à nos passeports portés à l'officier chargé de la police de la salle , nous pûmes y pénétrer, et obligeamment on voulut bien nous faire place sur des banquettes déjà occupées.
Avant l'ouverture de l'audience, nous apprîmes pai- les conversations engagées autour de nous, que, la nuit qui devait précéder le mariage du duc de Nov***, unique héritier d'une des plus illustres maisons d'Italie, avec une fille de petite et pauvre noblesse du pays, Térésina Veluz'**, dont il était passionnément épris, il avait tué le comte Francesco Ors***
sous les murs même d'un petit pavillon sur les bords de l'Ârno , dépendant de la villa qu'habitait Térésina avec sa famille.
Le corps de Francesco, gisant dans une mare de sang, avait été trouvé au petit jour par des pêcheurs ; le dernier souffle de vie s'en était exhalé en le soulevant. Des traces de pas sur le sable humide conduisirent au palais INov***...
Une l>eure après, sur la plainte portée à l'instant par la famille Ors*** , Piélro de N'ov*** , accusé de meurtre , fut arrêté dans son palais. Il ne nia pas avoir tué Francesco Ors***, « mais en duel, et non pas assassiné, n dit-il avec une froide dignité.
11 fut conduit en prison. Pendant les trois longs et douloureux mois ([ui s'écoulèrent depuis ce jour, juscjuà celui où il devait paraître devant le tribunal appelé à juger un
duel à moit el sans témoins... en vain ses amis et la famille de sa fiancée, qui l'entouraient de leurs soins , l'avaient supplié de confier sa défense à un avocat : « Je ne puis être défendu , » répondait-il ; et ni les larmes ni les prières de sa mère n'avaient pu vaincre sa détermination...
Un mystère impénétrable planait sur celte affaire... Le nom de Térésina, sa fiancée adorée, n'avait plus dépassé les lèvres dePiétro... Son secret était resté enseveli dans les profondeurs de son ame. Dieu, lui et la victime
en connaissaient seuls le mol !
Tout le monde plaignait la jeune fille, que sa pure et cliaste réputation plaçait , disaiton , au-dessus du soupçon, et personne ne pouvait comprendre quel motif avait pu poiter son fiancé à tuer un homme la veille de son mariage.
Les causeries paiticulières qui, par parties biisées, nous avaient indirectennent iniliés aux détails de celte triste affaire, furent inteiTompues par l'entrée des juges. Ils défilèrent graves et recueillis, et prirent possession de leurs sièges. A cet instant solennel , toutes les bouches sont muettes, tous les regards sont fixés obstinément vers la porte qui va s'ouvrir devant l'accusé.
Il paraît : sa taille est haute, ses traits sont nobles et corrects, sa physionomie fière ; sa démarche est assurée, ses manières, sa pose, sont empreintes d'un cachet de distinction et de dignité remarquables.
Oh! non, non, cet hoinme n'est pas un assassin , pensais-je.
Lorsqu'il prit place sur le banc des criminels, une explosion d'affectueuses démonstrations, de frénétiques vivats le saluèrent...
en même lemps que des cris de vengeance et de morl... s'élevèrent du côté où étaient groupés ses accusai eurs, les parents et amis de Francesco Ors*** , et plusieurs fois les provocations menaçantes, l'animosité passionnée des deux partis, suspendirent le cours des débals.
Le premier jour du drame judiciaiie lut presque entièrement rempli par ia lecture de l'acte d'accusation, long et cruel piologue d'une sanglante tragédie ! Piétro de Mov*"* dut entendre qu'il était accusé de guet-à-pens, et d'un lâclie assassinat...
Morne, les traits contractés, les yeux fatalement attachés aux lèvres de l'homnie dont le terrible métier est de trouver des coupables... sous la parole incisive du procureurgénéral, le toiture dut assister aux derniers boupirsde la victime... à l'autopsie du corps...
Voir le scalpel des médecins déchiqueter les cliairs, élargir la plaie saignante pour en extraire le corps du délit... Et la balle qui avait traversé le cœur du malheureux Francesco ricocha dix fois, brûlante , dans le cœur broyé de Piétro!
Car, ce pauvre jeune homme qu'il avait tué, il l'aimait l Elevés au même collège , à Rome, tous deux entrés à la même époque dans le monde, ils avaient parcouru joyeusement la vie, ensemble! Francesco était pauvre, Piélro était riche, et plaisirs, joies, argent , bien souvent, avaient été partagés fraternellement ensemble.
Qui donc avait armé, l'un contre l'autre, leurs brasjusqu'alors amis? La trahison d'une femme... Eh bien! c'était du mépris qu'il (allait jeter à la face de l'iiifame, et non pas le corps de Francesco! Et à ce moment, sous
J'empire de cette accablante pensée, sous l'influence des doux souvenirs que lui retraçait impitoyablement sa mémoire , f^iélro , ne trouvait plus d'excuses à sa vengeance! Le linceul du mori l'ensevelissait lui-même à jamais... Il sentait le froid de sa tombe lui transir les menibres... Et la puissante voix du remords tintait à ses oreilles : « Assassin! assassin 1 ! »
L'aclc d'acciisaliori épuisé, I iiilerrogaloir»,' (oiiimenca. Mais l'iélro abîmé dans ses réflexions, la lék- affaissée sur sa |)oilrine, st'Dibîait avoir oublié cl le lliéàlrc sur lequel il posait en criminel, el la sombir seèiif ([ui
allait se dérouler, el où sa tête était en jeu...
— Duc de INov*** , qui a pu vous porter à commettre le meurtre dont vous êtes accusé sur la personne du comte Francesco Ors*** ?» lui demanda le président avec une sévérité triste.
 celle interpellation directe, Piétro sembla sortir d'un songe, il releva son front abattu, el avec un sourire où se peignait un amer dédain , il répondit :
— J'ai donné la mort en m'exposant à la recevoir... en présentant, en homme d'honneur, ma poitrine à mon ennemi.
— Cependant, contrairement à tous les usages, comme à la règle impérieusement observée dans tout duel loyal, on remarque ici l'absence de témoins?... »
L'accusé garda le silence.
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— Expliquez cette circonstauce qui donne lieu aux plus graves suppositions?...»
Même silence.
— Alors, continua le président, subsiste dans toute sa force la prévention de guet-àpens , et de meurtre prémédité qui pèse sur vous...»
L'accusé resta muet.
— Réfléchissez que le silence obstiné que vous gardez ici, comme dans le cours de l'instruction, sur un fait qui domine toute l'action qui vous est intentée, peut avoir pour vous les plus funestes conséquences !
— Je les subirai , répondit avec lérmeté l'accusé.
— Duc de Nov***, dans votre propre intérêt , cliangez de système , dit le président avec une affectueuse insistance; dites -nous par (piellc circonstance fortuite, par (juelle
provocalioii, [>ai' quei oiilrage... un lioiiiiiic de votre rang, de votre lionorabie caractère a pu élre entraîné à commethe le crime qui vous est .imputé. Parlez, duc de INov*** , parlez ? »
Il ne répondit pas.
Pendant cet interrogatoire où la bienveillance et la considération qu'inspirait personnellement l'accusé, perçaient à chaque mot, tous les regaids portés sur lui semblaient le supplier de rompre cet affreux silence qui le perdait !
— Persistez -vous à ne vouloir pas nous donner les explications que nous vous demandons ?»
L'accusé s'inclina en signe d'assentiment.
— Duc Piétro de Nov"^**, ajouta lentement le président avec solennité, en se levant ainsi que les Juges : — Vingt heures voni se-
parer celte audience de celle de demain.. Je vous adjure au nom de l'honneur de votre illustre maison, au nom de la vérité, de vous départir du fatal système que vous avez suivi jusqu'à présent... Apportez enfin à la justice, par des révélations sincères, les lumières qui manquent à vos juges, pour ne pas frapper en vous un innocent... ou absoudre un coupable ! )»
La physionomie de Piétro refléta une intraduisible expression de douleur résignée et d'une vive gratitude : avec un geste plein de noblesse , il appuya sur son cœur sa main tremblante , salua profondément , et sortit d'un pas ferme, suivi de ses gardes.
Le lendemain, à l'ouverture de l'audience, lorsqu'en présence de l'auditoire attentif , emu, qui encombrait l'enceinte du tribunal, le président, d une voix grave cl altérée,
demanda à l'accusé, assis sur la sellette, si les méditations de la nuit qui venait de s'écouler avaient amené chez lui une salutaire
résolution s'il pouvait ou voulait enfin
donner des explications à la justice , le duc de Nov*** répondit d'une voix brève : — Non, monsieur le président.»
Alors, l'avocat des Ors*** se 'leva. Dans une longue plaidoirie, il reprit une a une les charges de l'accusation , fit valoir leur évidence , corrobora de ses remarques leur valeur; d'inductions en inductions, arriva, avec une infernale habileté, à établir presque palpable la preuve que le pistolet trouvé déchargé dans la main de la victime, y avait été placé, après coup, par celle de l'assassin... et termina en appelant d'une voix retentissante les foudres de la justice humaine sur la
tète du duc de IVov*** , eu fépaialiou de l'assassinat du comte Francesco Ors***.
Ce plaidoyer, cruel et passionné, n'avait pas été débité sans interruptions, sans exciter parmi les amis de l'accusé des rumeurs furieuses et provoquei' de menaçantes démonstrations (i)... A l'atroce supposition que le pistolet avait pu être placé dans une main
inerte on vit Piétro de INov*** se dresser
liaut et fier, l'œil élincelant, les lèvres frémissantes... et prêt à confesser enfin une vérité terrible!... L'anxiété de l'auditoire était au comble , ses amis lui criaient : « Parle ! parle ! Piétro ! »
Mais le mallieureux retomba sur son banc,
(i) Déjà un Houlilo dnol . annoni^";i-t-<in jiiiloni' di' nous, avait eu lieu la voillo au soir, après l'iuidionco , oniio doux amis du duc dr No\** et dtux lucnilncs (\c l,i liniiillf d'Ors**.
3il
ses bras s'étreignirenl avec force sur sa [)oitrine haletante , et son regard , empreint d'une étiergique résolution s'attacha vers la terre...
Consternés, désolés, ses amis entouraient et parlaient avec une vivacité fiévreuse à l'avocat qui venait d'être nommé d'office par le président pour défendre l'accusé.
Â.U moment où il prit la parole , Piétro l'interrompit : — Monsieur , lui dit-il avec
dignité , je ne puis être défendu et je ne
consens pas à l'être. Je vous remercie d'avoir accepté cette tâche impossible.»
Alors du banc réservé au barreau s'élança un jeune homme d'une expressive physionomie, en costume d'avocat : — Oh! mais cela ne peut pas se passer ainsi! s'écria-t-il avec une chaleureuse indignation... Et s'adressant à l'accusé : — Duc de i\ov***, mon j)ère a
été Tobligé de votre honore père. Ab ! laissez-moi acquitter une dette de l'amille! dit-il avec cel accent qui part de l'ame ; duc de INov***, permettez à un homme de cœur, qui a fermement foi dans votre honneur, de défendre votre honneur indignement outragé ;
permettez-lui d'opposer des raisons à de
détestables calomnies! La vérité, au mensonge! Peut-être... suis-je en mesure de porter quelque jour dans l'obscurité fatale qui environne cette horrible affaire ; j'ai recueilli
— Bocchi interrompit vivement l'accusé, mon secret est la part réservée à Dieu... .Iti n'accorde à personne le droit de soulever le voile qui le recouvre. Pas un mol de plus... Merci... merci, mon ami."
Les émotiojis de cette séance sont rérlleincnl indescrii>tibl(\s'
Le piocureui-général tiouva encore le courage d'ajouter quelques mots à l'appui de
l'accusation et il conclut à la peine de
mort...
Lin silence effrayant régnait dans l'assemblée.
Les juges, en proie à une agitation visible, se levaient pour aller délibérer, lorsque du fond de la salle , il s'éleva une vive rumeur. Une femme se débattait entre les sbires qui chercbaient à la retenir, et disait d'une voix impérative et saccadée : < Laissez-moi passer ! laissez-moi passer! » Et, par un effort désespéré, elle les repousse, franchit la foule, arrive au pied du prétoire.
Cette femme était vêtue de noir, un ample voile noir aussi cacliail sa figuie, el l'enve- I()[)pail cnliciemenL
MA
— Que voulez-vous?» lui demanda le président.
Elle porta la main à son ca-ur comme pour en comprimer les battements précipités, elle essaya de relever sa tête abaissée, évidemment elle voulait parler, et ne le pouvait pas.
— Que voulez-vous ? réitéra le président avec sévérité. Parlez, ou retirez- vous, vous troublez la triste solennité de cette audience. »
D'un geste rapide et désordonné , cette femme rejeta son voile qui retomba sur ses
épaules et de toutes parts retentirent les
exclamations : — Térésina'!! — sa fiancée!!!
La belle et pâle figure de Térésina prit une expression d'énergie sauvage, ses grands yeux noirs étaient animés d'un feu sombre , son corps agité d'un aflreux tremblement : au moment d'accomplir une grande résolulion, sa faible natuie de jeune fille succombait
sous reflCorl de sa volonté : c'est qu'il lui fallait fouler aux pieds, à cette heure, la pudeur et la délicatesse d'une femme... Il lui fallait confesser hautement qu'elle était une misérable...
— O mon Dieu ! dit-elle en joignant désespérément les mains, mon Dieu! donnezmoi la force d'expier mon crime !!! »
Sa tête s'inclina vers la teire, et elle laissa tomber ces paroles :
— Piétro de ÎNov**"*^ n'a pas assassiné Francesco Ors""**.
« La nuil qui devait précède!- mon mariage, je donnai un dernier rendez-vous... à mon amant préféré... dans le pavillon sur les bords de l'Ârno. De la terrasse je lui jetai la clef... il franchissait la porte... un homme l'arrêta , lui présenta un pistolet , en lui criani de défendre sa vie...
n Deux coups partirent à la fois... Je le jure devant le Christ!!! » dit-elle avec force , en étendant la main el portant son regard désolé vers le crucifix.
Elle reprit avec efïbit : i De ces deux hommes, l'un a payé de sa vie ma basse traViison... c'est Francesco Ors***; l'autre est là, devant vous! Le noble, le généreux Piétro de Nov*** est innocent!»
Depuis cette nuit fatale, sans doute il n'y avait plus que du mépris dans le cœur de Piélio pour Térésiiia avilie... Mais il y avait dans son ame de la générosité, de la magnanimité, et il n'av^ait pas voulu racheter ses jours aux dépens de l'honneur d'une femme!
Du groupe que formaient les amis du duc de INov*^*, un vieillard, les cheveux hérissés, l'œil hagard, semblable à l'ange exterminateur, la înaiu droile éloiitlue vers Térésina ,
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hurla cet effroyable anathème : — «Fille infâme ! dans ce monde et pour l'éternité je le maudis !!!
« — Et moi , dit Piétro à celle qu'il avait tant aimée, je te pardonne, infortunée! L'expiation que tu t'es imposée sanctifiera ta mémoire dans ma vie à jamais brisée... Réfugie-toi dans le sein de celui qui accepte le repentir... Là-haut, du moins, tu trouveras grâce et miséricorde!»
Mais, l'objet de ce noble pardon y était alors insensible, la malédiction de son père l'avait foudroyée. On l'enleva mourante à travers la foule.
A ces scènes décViiranles succédèrent de douces et reposantes émotions. Les fougueux accusateurs de Piétro avaient déserté la salle. . . Tout le monde exprimait hautement sa satisfaction , et chacun se félicitait, comme d'un
succès personnel , cin gain de cause dès-lors acquis au généreux jeune homme , el ce l'ut pressé, enlacé dans les bras de ses amis, qui avaient escaladé son banc de douleur , qu'il entendit prononcer son absolution, accueillie par des cris et des bravos délirants.
Et nous, nous aussi, nous nous étions tellement identifiés à ce drame, à ces émouvantes péripéties, que, dominés par une de ces influences qui excluent la réflexion, nous, oiseaux de passage dans cette ville, dans ce pays, qui ne devions plus revoir, ni probablement entendre jamais parler de cet homme; cependant, nous aussi, entraînés, électrisés, nous suivîmes cette multitude italienne en déliie , agitant au-dessus des têtes des bouquets et des branches de feuillage, et portant en triomphe jusqu'à son palais Piétro delNov**^..
Le lendeiiiaiii de ce joui , ceiil tnille francs huent remis par un inconnu à la supérieure du couvent des Trapisfines de Sol***, où la coupable Térésina était entrée pour n'en sortir jamais... C'était le dernier présent de son fiancé !
Quelquesjoursencoreaprès, au retourd'une longue et délicieuse promenade entreprise à l'aurore, avant la chaleur, sur l'Ârno, bordée sur ses deux rives par de charmantes villas, de ravissants paysages, en approchant de la ville, » déjà couverte des ombres de la nuit, le bruit de toutes les cloches tantôt lancées à toute volée, tantôt ralenties, inégales, gémissantes, nous frappa : « Qu'est-ce ? « demandâmesnous à nos gondoliers , dont le mouvement des lèvres indiquait une muette prière. — «(C'est pour la duchesse de INov***, morte hiei au soir... répondit l'iir» d'eux d'un Ion brus-
que et cliagrin, en appuyant son aviron avec une telle force que nous manquâmes de chavirer.
Pauvre mère! malheureux jeune homme!...
Ainsi, il a tout perdu, tout, hors l'honneur? pensai-je, navrée.
Le matin suivant, au lever du soleil, nous nous enfuîmes de cette ville , sur laquelle semblait planer le malheur! où, arrives dans de joyeuses dispositions, nous n'avions éprouvés que de tristes émotions, et que nous quittions le cœur serré !
Six années avaient passé sur ces faits, mais les impressions tristes ne sont pas de celles
qui s'effacent Ma mémoire en conservait
l'empreinte fidèle. Je me trouvais à Genève, au commencement de septembre i8... Un des amis que j'étais allée y revoir, et auquel T. 11. m
je jjailai de mon vifdésii de visiter notre belle route du Simplon et le mont Saint-Bernard, s'oftVit pour m'accompagner dans celte excursion.
— J'en connais de vieille date la loute! dit-il en souriant ; il y a quelques quarante ans que, jeune, enthousiaste, enrôlé volontaire dans la quatre-vingt-seizième demi-brigade, en compagnie de quarante mille camarades, le sac sur le dos, à peine vêtus, à peine chaussés, mourant à peu près de faim, nous nous élancions en riant, en chantant la Marseillaise, à la conquête de l'Italie, en traînant nos canons à travers les Alpes, d'où nous fondîmes avec la lapidité d'un lorrent sur l'armée aulrichienne , si vaine de ses succès de la veille et que nous écrasâmes en coulant : en celemps-la... cela se passait ainsi!»
Nous parlimes, lui, enchanté de me servir
de cicérone sui- le lliéâtie des fabuleuses témérités de l'intrépide armée dont il faisait partie; moi, heureuse de parcourir ces lieux tout tapissés des plus belles pages de notie histoire ! et où tout ce qui frapperait mes yeux résonnerait dans mon ame...
Enfin , nous voici arrivés d'abord au pied du Simplon dont j'avais rêvé si longtemps la visite! INous gravîmes doucement, facilement cette merveilleuse route, créée pai- nous aux jours de nos splendeurs ! et je sentis mon cœur se gonfler d'orgueil à la vue de ces prodiges opérés, de celte victoire rempoi tée par le génie français sur les plus grands obstacles qu'ait peut-être jamais opposés la nature !
Ah! pensais-je avec joie, les monuments ont une durée moins incertaine que la mémoire des hommes, moins fragile que leui' reconnaissance... ces giganles({ues travaux, du
moins, allesleront le passage des légions liauçaises dans ces contrées, réputées jusqu'à elles inaccessibles, et rediront d'âge en âge les immortelles gloires de notre France !
Peu à peu le chemin , mal entretenu, devint difficile, cahotant à mesure que nous approchions de la crête. Tout-à-coup le ciel si bleu, si serein, s'obscurcit, roula des nuages menaçants, un vent violent s'éleva; notre postillon pressa ses chevaux, atteignit à la hâte une des maisons qui , de distance en distance, bordent la route, et nous y remisa à l'abri.
Nous descendîmes de voiture et nous entrâmes dans une immense salle où à chaque extrémité se trouvait un énorme poêle : les murs en étaient dégradés, la toiture endommagée: s'il eût plu, nous aurions été mouillés. <( De notre temps, me dit mou compa-
gnon, M. ï{**, nous aurions trouvés ces poêles bien cliauffés, un gardien muni de loul ce qui est nécessaire pour porter secours aux voyageurs, et les bâtiments clos et bien entretenus : des ingénieurs spécialement char gés de ce service, surveillaient les réparations de la route au fur et à mesure des dégradations , et par l'ordre de Tempeieur , lui adressaient directement les plans des importants travaux qu'il y faisait exécuter d'année en année.
— Et maintenant, dis-je, il paraît que les nouveaux propriétaires ne prennent pas tant de soins!
— Ceux qui nous ont remplacés laissent tout aller par calcul : c'est un moyen mesquin employé pour combattre l'admiration...
— Je vous comprends, dis-je en baussant les épaules, mais la conservation de ces maisons de refuge est une ((uestion d'bunianité.
— Qu'importe ! ce sont des lâchetés a l'usage d'une étroite politique !
— Oh! qu'importe, en effet! Jamais le nom français ne périra dans ces contrées ! On a beau faire, il faut bien se résoudre à subir notre miraculeuse époque.
Ces réflexions , cette colère , nous étaient bien permises, à nous autres Français, en présence du délabrement impie de ces toits
^- de refuge, édifiés jadis a grands frais par nous sur ces lieux, splendidement entretenus avec l'or de nos conquêtes , et où , à cette heure, nous n'avions plus trouvé qu'un asile inhospitalier pendant la bourasque qui, par le plus beau soleil du monde, était venue nous assaillir tout d'un coup.
l.e calme se rétablit. Nous remontâmes en voiture, et maintenant que j'avais vu notre admirable loule, nous gagnâmes un gîte pour pjisscr la Muil . d où onsuilc nous nous diri-
geâmes à travers les sites les plus saiivagps , veis le grand Saint-Bernard.
INous pénétrâmes dans l'étroite vallée de la Drance par le col majeurjusqu'à Saint-Pierre, où finit le chemin praticable. Arrivés là, nous dûmes quitter la singulière petite voiture que nous avions prise, avec des guides, dans la vallée : c'était une espèce de petit char monté sur quatre roues très-basses, dans lequel on est assis de côté ; train et brancard ne dépassent pas en largeur la croupe des mulets attelés l'un devant l'autre. Et tout cela, voyageurs compris , passe lestement et sans encombre dans des sentiers qui n'ont pas parfois i3o centimètres de largeur, bordés d'un côté par des blocs de glace entassés les uns sur les autres, formant arête au-dessus de la lèlo, el de Taulre, par des précipices sans
tond où des torrents mugissent avec fracas ; c'est à en rester folle d'effroi !
DeSaint-Pierie, pour varier nos plaisirs.., c'est à dos de mulet qu'il nous fallut gravir le reste du trajet jusqu'au mont Saint-Bernard. INous commençâmes courageusement notre ascension. Cependant après deux heures d'une persévérante escalade par des sentiers de glace, huit kilomètres, toujours à pic, nous séparaient encore de l'hospice , où nous devions passer la nuit. Et les derniers rayons du soleil couchant disparaissaient der- , rière les rochers, et le vent qui s'éleva avec violence faisait tourbillonner la neige autour de nous! Bientôt il n'y eut plus moyen de se faire illusion, la tourmente commençait...- Puis nos guides , tout en cheminant à pied auprès de nous, charmaient leui-s loisirs, en se raconlani nuihiellemenl les |)liis lainciila-
blés histoires d'avalanches, de fondrières, où hommes et bétes étaient restés ensevelis sous
Et moi transie de Croid et de peur en écoutant ces beaux récits, je maugréais du fond du cœur les giands chemins, et ma rage de vouloir tout voir; el je promettais bien à Dieu, que si jamais je me retrouvais dans mon nid , au coin de mon feu , de n'en plus bouger !
« Mes yeux invinciblement fixés vers le but
que nous espérions atteindre interrogeaient
l'espace... Enfin! enfin à travers l'obscmité
complète qui nous environnait, il me sembla
apercevoir dans l'hoiizon un point clair..;
Puis décidément briller une lumière :
— Qu'est-ce que cela? qu'est-ce cela?» de-
mandai-je vivement h nos guides.
— (Teslle Canal de riiospice, répoudirentils Iranquilîemenl.
— Mon Dieu! je vous remercie! m'écriai-je dans ma joie.
Mon compagnon de voyage qui s'élail endormi au balancement du pas lent et mesuré de sa mule, fut réveillé par ce colloque, et , tout étonné de ma poltronnerie, me dit en riant : — « Etes-vous donc efTrayée ?
— Effrayée !... mais je me meurs de peur ! répondis-je bravement.
— Il n'y a pas de quoi pourtant! dirent d'un ton narquois ces vilaines gens, dont les lugubres racontages m'avaient si forl épouvantée, ah ben ! la nuit sera bien autrement diablement raide dans la montagne : c'est ceux cpii arriveront après nous là-haut, qui pouironl en rapj)orlcr des nouvelles un
peu conditionnées... A la bonne lieure! «ajoutèrent-ils.
Ces hommes , dont le métier est de vivie sur ces affreux chemins , qui font marchandise-généreusement payée du péril des voyai^eurs, se complaisent dans les tempêtes.,. Et, à en juger par l'accent de regret qui perçait dans leurs sinistres prédictions , je crois en vérité, que nos honnêtes guides auraient été ravis, qu'un grand danger couru par nous, leur eût valu double salaire de notre reconnaissance.
Cette bonne aubaine leur échappa cette fois; vingt minutes après, nous arrivions sur le plateau du Mont-Saint-Bernard... Il faut être femme et poltronne pour comprendre mes sensations à la vue de l'hospice , de ce gite enfin atteint... et si ardenmient désiré!
K,l lien, rien ne peut donner ime idée de
la poésie de la scène qui frappa nos regards : l'église illuminée retentissait des chants sacrés, accompagnés des sons mélancoliques de l'orgue; les voix graves des religieux qui envoyaient au ciel leurs prières, se mariaient aux rugissements de la tempête , et parfois dominées par elle , cessaient de se faire entendre, pour en ressortir harmonieuses et pénétrantes ; les cierges , en projetant leurs lueurs à travers les vitraux, dessinaient l'église gothique et les bâtiments noirs et irréguliers du couvent , seule trace d'habitation humaine dans ce paysage désolé, où l'œil ne découvre que des montagnes neigeuses et de gigantes(jues rooliers !
Ces voix me faisaient du bien à entendre dans cette âpre solitude, d'où il me semblait
cpie jamais je ne pourrais plus sortir le
sanlai ;i bas de ma muic, el instinctivement
je me précipitai dans l'église , dans ce lieu éclairé , habité... Cachée derrière un pilier, je considérais avec respect ces hommes, agenouillés là , demandant à Dieu force et courage pour remplir la sainte et généreuse mission à laquelle ils se sont voués sur cette terre! J'admirais, émue, ces apôtres de la charité, le front humblement abaissé devant
cette mystérieuse création la grande et
poétique figure du Christ qui leur avait
enseigné toutes les vertus, toutes les abnégations, tous les héroïques sacrifices! qui vécut et souffrit avec les hommes, qui mourut par eux et pour eux !
Ah 1 oui , il y a de hauts encouragements à la pratique de toutes les vertus sociales , dans les croyances du christianisme !
Je retrouvai IVl. R*** dans la salie commune, assis auprès d'un bon feu, avec quelques voyageurs assez vulgaires , et comme nous, en passage sous ce toit hospitalier ouvert jour et nuit à tous, riches ou pauvres.
Après un repas bien simple, mais aboudanl et bon, dont un religieux nous fit les honneurs avec une douce cordialité , on nous conduisit à nos chambres. Et ma petite modeste cellule aux murs tout blancs , aux rideaux de serge verte, aux meubles de bois de chêne, tout cela propre, net, se revêtit à mes yeux de toutes les pompes d'un luxe oriental en entendant le givre et la neige cingler sujles épais contrevents, et les grondements du vent, semblables à ceux du tonnerre, ébranler le solide édifice.
Et le lendemain, la dramatique scène dont je fus le témoin, devait m'apprendre à quelle nuit ! à quels affreux dangers 1 plus heureux que d'autres, nous avions échappé...
Le lendemain, au petit jour, tous les étrangers, étaient réunis, sous la même influence de tristesse , dans la salle commune : la neige
qui était loinbée avec violence toute la nuit enveloppait comme dans un linceul l'habitation, et ses abords ne laissaient plus apercevoir aucune trace frayée ..
Retenus ainsi prisonniers, chacun de nous interrogeait avec anxiété les frères, les guides, sur les probabilités de la fin de cette tourmente, sur l'état des routes, et tous répondaient : qu'il ne fallait plus songer à quitter
l'hospice de quelques jours que, quand
bien même la neige cesserait à présent, il fallait que les voies pussent être reconnues et retracées, avant qu'il fût possible, pour nous, de reprendre les chemins.
« Vous êtes ici en sûreté , restez-y , ajoutèrent les bons religieux, dont les regards inquiets se portaient fréquemment vers le ponit par lequel nous étions arrivés. Plaise à Dieu qu'il n'y ait pas de sinistre plus loin!.. »
Nous apprîmes alors que, dans la niiit, deux des chiens les plus exercés et les plus habiles de l'hospice avaient été envoyés à la découverte dans la montagne... et ils n'étaient pas encore revenus...
Oh leur attache au cou de petites sonnettes, qui, pour les malheureux égarés, sont la voix de la Providence ! Si dans leurs courses investigatrices, les cris et les plaintes de quelque infortuné prêt à périr, viennent frapper leur oreille, ils accourent vers lui, le caressent, l'invitent à le suivre; si les forces l'ont abandonné, s'il ne le peut pas, l'un des chiens reste auprès de lui, l'autre revient chercher du secours : ils sentent et découvrent un corps humain à telle profondeur qu'il soit enseveli sous la neige; et, merveilleux auxiliaires des intrépides religieux , ils les con- T. II. 22
duisenl dans les glaciers, les ramèneul , s'ils s'en écartent, dans le chemin dérobé à leur vue; et, arrivés sur le lieu du désastre, ils leur indi({uent la place par leurs liurîemenls plaintifs...
Il faut avoii' vu léaioliou liu religieux qui, avec un accent pénétré, nous donnait ces détails, pour se faire une idée de la part accordée dans leurs affections à ces admirables animaux : ce sont les compagnons de leur rude vie , des dan:;ers qu'ils affrontent ensemble, d'Iiumbles amis dont le dévouement les suit pas à pas, qui les aidtiit puissamment à surmonter les péiils, (pfils partagent, de leur sublime mission! «( Et lorsqu'ils succombent , des larmes sincères coulent sur leurs dépouilles, religieusement enterrées de nos mains, » nous disait le vénérable supérieur, (jui était Nciiii nxcc une bonté par-
iaile nous engager à nous résigner, à prendre patience... et dont la noble et expressive physionomie me frappa, en même temps que son air doux et bon, ses manières simples et dignes à ia fois, m'attirèrent vers lui de ce moment.
Oh î comme je comprenais bien tout cela! que j'aimais aussi ces adorables cliiens ! combien je m'intéressais aussi à leur retour! que j'aurais voulu qu'on allât à leur secours! Mes yeux ne se détachèrent plus de la montagne...
Mais à ce nîomenl la tempête était arrivée à son plus haut degié d'inteusité. Il n'y avait pas moyen de mettre qui que ce soit dehors : a Pas môme un de nos braves chiens, pour aller à la recherche de Hardi et de Saiiveurl » me répondit tristement le supérieur que je questienuais sans cesse,
Enlin la neige diminua de violence, mais
le vent élait toujours furieux. Vers Imit heures , un bruit lointain de sonnettes bien connu de toute la maison annonça le retour des messagers : un seul parut... haletant, et dès qu'il fut près des bâtiments, il fit volteface, en poussant des plaintes dans la direction d'où il revenait...
(( Il y a un sinistre dans la montagne! quelque malheureux perdu dans les neiges! » s'écrièrent les religieux en se précipitant dehors.
Aussitôt , quatre d'entre eux enlevèrent deux civières sur lesquelles on jeta à la hâte des peaux de moutons et de% couvertures ; deux autres, munis de cordiaux et de longues perches, prirent la tête du convoi... Impartirent, précédés du bon chien qui marchait en avant en faisant retentir les rochers de ses aboiements joyeux comme pour indiquer là bas... f|u'il amenniJ du secours.
La lable du tléjeùner était servie, mais aucun de nous ne pensa à s'en appioclier, à l'exception, cependant, d'un gros homme qui , au milieu de l'émoi général , ne perdit pas un coup de dent! Etabli depuis le matin auprès du poêle, il était resté impeiturbablement étranger à tout ce qui se disait et se pas sait autour de lui : c'était un marchand colporteur qui, deux fois par an, s'arrêtait à l'hospice dans sa traversée de Gênes en Suisse où il allait débiter ses soieries. Et comme pour son propre compte il bravait journellement le péril , il ne prenait pas autrement souci de celui des autres : lui, et sa balle en sûreté.., rien ne l'intéressait plus.
Hélas 1 hélas! il n'est pas besoin de monter jusqu'au haut du Grand-Saint-Bernard, pas même de courir les grands chemins, pour
leiiconlier le type repoussant du colporteuigénois...
Quatre éternelles heures s'écoulèrent.,. Le temps était ledevenu aflVeux , ni hommes ni bétes ne reparaissaient... La consternation était au comble ! Les religieux priaient au chœur... INous tous, dans un morne silence, le visage collé aux étroites fenêtres, nous dévorions l'espace !...
Midi sonnait au beftroi du couvent lorsque nous aperçûmes un brancard, avançant péniblenienl, porté par deux religieux... Puis im autre... Cette fois ils n'étaient pas vides!... Sur chacun , était étendu un homme agonisant...
« Deux de nos iVères man(|uent ! » s'écria avec angoisse lesujiérieur. — «Ils viennent», lé'pondireni les autres, le Iront ruisselant de
Jarges gouttes de sueur, et dont la voix altérée révélait l'afTreux épuisement...
Malgré le vent, malgré la neige, tous nous étions dehors , entourant les deux brancards. Bientôt les deux autres religieux, suivis des chiens, parurent : l'un d'eux, d'une haute taille, portait, sur son dos. un malheureux dans une immobihté complète, qu'à ses pauvres vêtement!» nous reconnûmes pour un guide...
Et nous tous spectateurs de cette saisissante et sublime scène, tous, nous tombâmes à genoux devant ces nobles martyrs de la charité ! J'attrapai un bout de la robe de ce religieux qui , exténué, défaillant, n'avait plus la force de se soutenir; j'y imprimai avec vénération mes lèvres. . Je n'aurais pas osé presser la main de cet homme, en véiité!
\ ce moment , le vent en s'engouflrant dans
MA
son capuchon, le rejeta sur ses épaules... u Piétio!!! m'écriai -je stupéfaite, Piétro de...!'.! )> Mais l'expressif regard que le religieux attacha sur moi, fit expirer inintelligible le nom illustre. . . qui allait indiscrètement s'échapper de ma bouche...
J'avais devant les yeux le duc de INov*** , non plus vêtu avec une élégante recherche , non plus, quoique dans les fers, et quand même! entouré du luxe, des pompes de l'opulence. Cette fois, il m'apparassait sous l'humble habit des religieux du IMont-Saint- Bernard , sous une grossière robe de bure...
Ce visage si abattu , si profondément altéré, je l'avais vu quelques années avant , animé de tant de vie et de jeunesse ! ... Ce fronl si pur alors était labouré de rides précoces... et ces beaux cheveux noirs, mainteuanl déjà rares, comino fauchés .. Quêtait
devenue aussi cette puissance de regard, alors que ses yeux lançant des éclairs seniblaient défier les liomnies de douter de son honneur , de reconnaître en lui le noble Pié- Iro de Nov***, un vil assassin !...
Une soufTrance intraduisible naibsait de cet examen , de ces souvenirs — On sentait que l'infortuné avait subi toutes les douleurs, qu'il succombait sous les tortures morales... car sa tète , d'une expression toujours énergique et tière , retombait vaguement inclinée... car sa haute taille était courbée... Et il avait à peine trente ans, cet homme! mon Dieu!... ■
L'effet que produisit en moi cette rencontre à travers les rochers , la tempête , la scène de désolation où il remplissait un si magnifique rôle, est inexprimable! Toute ma vie je verrai devant moi celle noble et pâle
figure empreinte d'une résignation désespérée... celte mort fie l'ame!...
On emporta les mourants. Des lits chauffés à l'avance les reçurent, tous les secours leur furent prodigués.
Mais non plus les admirables cliiens qui venaient de sauver la vie à trois hommes, ne furent pas oubliés! I^es religieux d'abord, et nous tous après , les remerciâmes par nos caresses, qu'ils recevaient fort courtoisement: Pendant le temps que je passai à l'hospice, j'étais parvenue, à force d^ prévenances, à m'insinuer assez avant dans les bonnes grâces de Sauveur, pour (jue, chaque matin, il accourût à ma voix ; puis U dressait délicatement ses énormes pattes blanches sur mes épaules, et nous nous souhaitions le bon-
joui' Que j'aurais voulu être assez riche,
poui' offrir une telle somm<^ de Sanvrny, (pie
les bienfaisants religieux, en vue des misères qu'elle serviiait à soulager , ne pussent consciencieusement la refuser!
Dans la soirée, nous eûmes de rassurantes nouvelles des pauvres voyageurs. Tous trois avaient repiis connaissance, et quoique bien faibles encore, étaient hors de dangei*. INous apprîmes aussi les détails de la course du matin dans la montagne :
Les frères , guidés })ar Hardi , après des difficultés , des efforts inouïs , parvinrent à une espèce de fondrière ; là , ils trouvèrent trois hommes étendus sans mouvement, se tenant encore par le bras, tels qu'ils étaient tombés, el ayant cherché sans doute en s'en-
laçant les uns aux autres, à opposer une plus forte résistance au vent et à la neige qui les frappaient en face. L'autie chien , resté auprès des corps enseveli sous un mètre de neige , était parvenu à l'éparpiller autour d'eux , à enlever de dessus leurs poitrines ce poids glacé, et ils les tiraient par les membres, ils les léchaient, il cherchait à les réchauffer, il ne les abandonnait pas, le bon animal !
Tel est le spectacle qui se présenta aux religieux en arrivant sur le lieu du désastre : ces hommes respiraient encore; on fit pénétrer à grand'peine, dans leurs lèvres crispées, quelques gouttes des cordiaux apportés; on les enveloppa dans les couvertures , et , sans qu'ils eussent encore repris connaissance, on se mit en devoir (\e les enlever. Mais ils étaient trois, il n'y avait que deux civières,
et r.ii corps placé sur chacune d'elles, était pour deux porteurs la charge plus (|ue suffisante dans CvS affreux sentiers glissants... Et cependant , la moit de l'homme qui serait resté en attendant de nouveaux secours était imminente!
Alors, un des religieux, le frèie Théodose,
le chargea sur ses épaules Assisté par un
autie, et se relayant dans ce pieux office, succombant sous ia charge , sans jamais abandonner leur fardeau, ils étaient parvenus par des efforts surhumains à arracher cette proie ;i la mort !
Pietenus nous-mêmes dans ces hoiribles lieux , sans pouvoir encore prévoir quand nous en sortirions, car le mauvais temps ne discontinuait pas, on comprend combien ce saisissant épisode du! nous impressionner :
nous étions sans cesse occupés des pauvres ressilscités.
Le lendemain matin, j'appris du supérieur cjue ces voyageurs étaient : un 5,>;rand seigneur italien, le comte de ^Bellamonte, son domestique, et leur guide. — « Une reconnaissance louchante a eu lieu hier, poursuivit-il, entre le comte revenant à la vie, et l'un de nos frères qui aidait à le frictionner...
— iill c'est le frère Théodose? intcrrompis-je involontairement.
11 fit un geste de surprise, et dit en hésitant : — Le connaissez- vous donc , madame ?.
— Je l'ai vu deux. fois,.. i\ y a six ans... Mais les circonstances auxquelles se rattache ce souvenir ont incrusté ses traits dans ma mémoiie, répondis-je tristement.
— Alors, dit-il avec émotion, vous savez
ses malheurs.. . Vous connaissez son illustre origine, son nom. .. ne le prononcez pas ici. . . Sa vie nouvelle à jamais fixée... s'écoule dans les pratiques de la plus ardente charité ! Sa fortune considérable est toute employée en bonnes œuvies qui passent par mes mains... Moi seul , de la maison , possède son secret : vis-à-vis de tous, il a voulu renoncer à sa supériorité de fait, le noble jeune homme! aux yeux de tous, il a voulu rester le plus humble entre ses frères !
INous nous promenions tous deux seuls, le supérieur et moi , dasis 1« préau , qui sert de promenade lorsque le temps ne permet pas de sortir : il faut savoir que ces pauvres solitaires, séquestrés du reste des humains pendant huit mois de l'année sur leur horrible pic, voués à toutes les privations morales, accueillent avec joie les étiangers dont la
conversation peut leui- offrir l'écliange des idées, quelques distractions enfin, dans leur vie sauvage et monotone, isolés qu'ils sont du monde et de ses retentissements quelconques !
La sainte et gratuite hospitalité du couvent n'est jamais limitée, on ne dit jamais à personne : c'est assez... Le départ du voyageur pauvre comme riche est toujours volontaire. Un tronc placé dans l'intérieur de l'église reçoit discrètement les offrandes , et la main qui y a déposé son tribut d'admiration et de gratitude reste inconnue...
L'hospice du Mont Saint-Bernard est situé sur le point le plus élevé où jamais l'homme ait osé porter sa demeure. On lit en caractères gothiques gravés profondément dans une des pierres extérieures du vieil édifice, que son élévation est de a,5i3 mèlre& au-des- T. II. 23
ius du niveau de la mer , que la date de sa construction renionte au dixième siècle, par un pieux Savoyard nommé Bernard de Menthon, et lequel, y est-il dit, a formé cet établissement, dans cette contrée inhabitée , en vue et afin qu'il y soit donne , à toute heure de jour et de nuit , secours et refuge à tous les malheureux.
Mon Dieu! qu'elle est puissante la religion, dont les croyances célestes inspirent l'emploi des richesses de ce monde, à de tels holocaustes à l'humanité î
Ce lieu est l'éternel séjour des tempêtes , des frimas et des glaces... Pour y parvenir, à plusieurs lieues à l'entour , on passe constamment dans la neige en été , et il y gèle toujours; à peine on y compte, dans l'année entière, dix jours purs et sereins... On voit les nuages se former à plus de 3,ooo mètres peut-être au-dessous de soi , puis en se con-
densant s'élever graduellement vers l'horizon, où ils disparaissent bientôt dans les brumes grises qui forment le ton de ce ciel éternellement allristé.
Il n'y a pas de terre ni aucune végétation autour du couvent , bâti sur le roc. A cinq minutes de distance, on trouve un petit lac, de l'aspect le plus triste, qui peut avoir vingt minutes de tour. Ses eaux sont noirâtres... elles ont quarante pieds de profondeur vers le milieu; leur écoulement produit un ruisseau qui, arrivé sur les versants, se précipite en torrent dans la vallée d'Aoste. Aucun poisson n'habite ses ondes glacées , on a tenté vainement de l'y acclimater; aucune verdure
n'égaie ses rives mélancoliques Partout,
partout autour de soi règne la désolation, un effrayant silence!
Parmi les étrangers en séjour en ce mo-
35tî
nriftil à rhospice , je tno irouvàisàeule tie femme, et le vénérable supérieur fut parfait pour moi. Il cherchait, par ses gracieuses prévenances, à diminuer, disait-il, l'ennui de ma prison improvisée , et il réussissait toujours dans ce charitable office. Ses causeries, pleines de faits et de choses, m'intéressaient vivement; je ne me lassais pas de le questionner ni de l'écouter, et avec une complaisance inépuisable, il satisfaisait mon insatiable curiosité.
A un esprit élevé, un sens [)iofond, un tact remarquable , un cœur enthousiaste et chaleureux, a un caractère fortement trempé, il réunissait par un contraste plein de charmes, l'ame candide, la gaieté et la bonne simplicité d un enfant ! Eh ! comme le pittoresque de ses expressions s'harmonisait bien avec son existence de solitaire, Mvec sa vie tout à jour. .,
avec les naluielles et abruptes décorations qui entouraient le piédestal où sans s'en douter posait le vieillard !
Depuis quarante ans, il habitait là... Cependant là, sur ce pic sauvage, il avait beaucoup appris, beaucoup vu Sous ses yeux
s'étaient opérés les prodiges de nos soldats en 1800... Et ni l'âge, ce cruel modérateur* de l'enthousiasme, ni ie temps, n'avaient pu attiédir chez le vieillard les impressions du jeune homme... son imagination conservait le calque fidèle de ce merveilleux épisode de
la merveilleuse époque et c'était en traits
de feu qu'il racontait : les fabuleuses intrépidités de l'armée française , escaladant les nuages , venant un beau malin camper, musique et tambours en tête , sur la rime du Grand-Saint-Bernard !
Mais voilà que, selon ma mauvaise habi-
tude, je saule d'un sujet à'un autie! Je redirai plus loin les curieux et amusants détails que me donna le témoin oculaire de cette grande scène. Le jour dont je parle nous ne nous entretînmes que de ce noble Piétro; j'y reviens :
— Comment , demandai-je , cet homme élevé dans toutes les mollesses du luxe, habitué à toutes les jouissances d'une existence élégante et parée, au monde, à ses bruits, à son mouvement... comment a-t-il pu, peut-il vivre de votre vie si rude, si austère, toute de privations de tous genres, de fatigues, de périls incessants?... Comment enfin lui, né sous le resplendissant soleil de la chaude et poétique Italie, a-t-il pu s'accoutumer, s'acch mater dans ces lieux sauvages, sur cet affreux roclier aux uei'ics élernelles, à Tatino-
«plière éternellement glacée?... Je ne le comprends pas!
— Par l'etfort d'une forte et inflexible volonté... me répondit-il. Vous ne savez pas ce qu'une foi vive, une conviction ferme, ou le désespoir... peuvent faire braver et supporter à un homme résolu, à se broyer dans la lutte plutôt que de fléchir!
Sur cet affreux rocher, dit-il avec un triste sourire, sous ce pauvre toit dénué, un heureux , un grand de ce monde , brisé par la tourmente des passions, a retrouvé du calme, une espérance, une haute espérance. .. quand toutes les espérances terrestres lui avaient dit adieu!... Dans cette existence utilement remplie , il a puisé la force de supporter en homme de cœur l'adversité; dans ces périls, en exposant sa vie pour secourir l'humanité, il a trouvé la rémission d'un crime il a
appaisé le remords rongeur de la mort de sa
mère cliérie, causée par sa fojle passion
Et déjà! déjà dès ce monde, l'expiation que s'est noblement imposée Piétro de Nov*** a trouvé sa récompense!
Oh ! comme je me sentais petite... comme je prenais en pitié mes réflexions de tout-àl'heure^ en présence de ces grands enseignements donnés avec tant de simplicité.
— Une première fois, reprit-il, il vint ici sombre , muet , seul avec un guide pris au pied de la montagne; ses domestiques et ses bagages l'atlendaienl dans la vallée de la
Drance; puis il y revint encore, encore
toujours seul. iSes séjours chez nous élaieut plus ou moins prolongés. H s'asseyait à notre table, partageant notre maigre pitance, plus maigre encore que celle des voyageurs... dit i excellent homme en souriani ; il mous ac-
compagnail dans toutes nos courses , quelquefois au cbœur et peu à peu ainsi , à
l'habit près, il vécut de notre vie. Nous ne le questionnions jamais; nous le considérions comme un ami souffrant et malheureux, et nous ne lui demandions pas compte de ses singularités.
Il n'y a que trois ans que le frère Théodose a prononcé ses vœux. Avant de s'unir à nous par des liens indissolubles , avant que nous l'acceptassions pour nuire , il voulut que je
lusse dans son passé il me livra son ame
ulcérée, ses secrets, dont je n'acceptai la confidence que pour en partager avec lui le poids 1 Oh ! ce n'est pas sans peine que la victoire nous est restée.^
Qu'il y avait de bonté dans ce nous... du digne supérieur, s'associant ainsi aux misères morales d'un de ses frères.
— C'est que, sous ce resplendissant soleil de la chaude et poétique Italie.,. lepril-il avec une douce ironie, les passions aussi, comme une lave brûlante, circulent dans les veines, corrodent et dévorent la vie! Le brillant duc de
Nov"^*"^ avait eu de nombreux succès 11
n'aima qu'une fois — et fut trahi bassement, indignement trahi! Vous ne savez pas tout!.. Et cependant, celle dont un abîme le séparait, qu'il ne pouvait plus revoir dans ce monde... celle qu'il méprisait, il l'aimait
encore il l'aimait à en perdre la raison,
l'infortuné !
Je ne comprends pas grand'chose aux peines de l'amour, moi, ajouta-t-il avec sa bonne naïveté; mais, qu'importait! il fallait panser toutes les plaies de cette pauvre ame endolorie, et je pleurais avec lui.
Vous êtes admiiable! ni écriai-je émue,
ao3
prête à tomber à genoux devant l'humble robe de buie qui recouvrait tant de vertus , tant de généreuse indulgence...
Lui, tout surj3ris, répondit :
— En quoi, admirable?... Qui donc reste insensible devant un malheureux, devant une douleur vraie?
Ah!... ailleurs qu'ici, cette adorable charitjé ne se rencontre guère! dis-je avec amertume; dans le monde réel , dans notre monde , on ne sait pas s'asseoir huit jours de suite au chevet du malade ou au foyer de l'affligé ; et si, par exception, le monde compatit aux douleurs, il faut qu'elles passent vite... autrement, il ne les comprend plus. ..
— Je le plains! Il se prive volontairement des meilleures jouissances de notre passage sur celle lerre! dit-il simj)lemenl.
Mais ce récil venait de réveiller tout mon
intérêt; j'avais tant désiré connaître ce qui se rattachait intimement à ce sombre drame!
— Serai-je indiscrète, demandai-je au bon supérieur, en vous priant de m'apprendre les circonstances qui avaient précédé le mariage arrêté du duc de Nov***, elle fatal dénouement dont j'ai vu se développer au tribunal les terribles conséquences?...
— iSon, répondit-il; car, dans tout ce gui vous reste à connaître, il n'y a que gloire et honneur pour le généreux Piétro.
YI.
Une famille de petite noblesse du pays, pauvre, habitait une modeste villa dans le voisinage du palais Nov**"* : un père déjà âgé, la mère, deux fils et une fille la composaient. La gêne y subsistait depuis long- temps , les faibles revenus ne suffisaient pas aux cbar-
ao6
ges , el par suite d'empiunts successifs, le moment arriva où la maison, saisie par les créanciers, fut mise en vente. La pauvre famille expropriée allait se trouver sans asile et réduite à la misère.
La duchesse de Nov*** et son fils, instruits par leur chapelain de l'affreuse position de leurs voisins les Venuz** , vinrent à leur secours : la villa fut rachetée en leqr nom aux créanciers, et la veille du jour que la malheureuse famille devait la quitter à jamais, elle reçut le contrat de vente quittancé qui l'en faisait rentrer en possession.
A ce service si noblement rendu ne se borna pas la sollicitude des généreux protecteurs qui l'avaient préservée d'une ruine complète : successivement , par les démarches et le crédit du duc de Nov**", qui, avec tout l'entraînement de la jeunesse, et î'exal-
tatiou d'une belle ame, avait adopté dans son cœur, ses protégés, l'un des fils obtint une sous-lieutenance dans un régiment napolitain, l'autre fut placé dans la marine, et la bourse de Piétro couvrit les frais de leur équipement. La duchesse de Nov''*'^ se chargea de l'éducation de la jeune fille, belle comme un ange, âgée de douze ans, que la détresse de ses parents avait jusque-là fait négliger. Elle fut mise au couvent : pendant les trois années qu'el'e y passa, la duchesse l'entretint, et paya sa pension.
Des relations journalières et presque intimes s'étaient établies, on le comprend, entre les bienfaiteurs et les obligés. Le temps avait marché : Térésina, toujours belle, charmante maintenant, rentra dans la maison paternelle.
Un an après, Piétro de Nov***, unique hérkier et représentant des deux plus grandes
maisons de l'Ilalie, déjà en possession par la mort de son père d'une immense fortune ,* suppliait à mains jointes, sa mère, d'accepter pour fille celle qu'il aimait : la pauvre , l'humble Térésina Venuz**.
La duchesse de Nov*** avait rêvé pour son beau , pour son noble fils une autre alliance que celle-là. . . un autre avenir. . , Blessée dans son ambition de mère, froissée dans les susceptibilités de sa haute origine : « Piétro, répondit-elle, en attachant sur lui un doux et triste regard, cette fantaisie de jeune homme passera... et les regrets demeureront... Ou ne brave pas impunément les convenances du rang oii le ciel a marqué notre place dans la société. »
Mais la tête était volcanisée , le cœur pris. . .
— Ma mère, s'écria-t-il vivement, si les exùjpnres de ce rang doivent me coûtei* le
bonlieur, ah! mieux vaudrait mille fois poui' moi être le pauvre pécheur qui ne possède que sa barque etses filets, et du moins épouse la femme qu'il aime!
— - Duc de Nov**, reprit-elle avec autorité, si vous voulez vous marier, faites que vos fils ne vous reprochent pas un jour d'avoir moralement et matériellement amoindri l'héritage de leurs ancêtres, dont vous n'étiez que le dépositaire...
Mon bien-aimé fils, ajouta-telle avec une caressante et fière inflexion, si tu veux te marier, à Florence, berceau de ma famille, il n'est pas une porte de palais où tu frapperas en vain... à Naples, lève les yeux aussi haut que tu voudras... les plus anciennes maisons tiendront à honneur de mêler leur illustre race à la tienne, leurs écussons à tes vieux
T. II. 2i
tciissoiis... x\Ioii noble eiilynl! s'écria-t-elle, on raltiranl sur son cœiir, ne nie donne pas la douleur mortelle de pleurer sur ton existence gaspillée, sur ton caractère dégénéré ! »
Six mois s'écoulèrent encore. L'amour de Fiétro s'était accru et de l'obstacle que rencontrait sa volonté, et de la résistance qui, pour la première fois, était opposée à ses désirs, toujours prévenus jusqu'ici par la tendresse passionnée de sa mère.
Triste, soucieux, il s'absentait souvent... Déjà étaient envolées les bonnes et douces heures de l'intimité et de la confiance qui toujours avaient passé si rapides avec l'amie si tendre, si dévouée de son heureuse enfance, de son heureuse jeunesse... Et quand il revenait à elle, ce n'était plus qu'à travers des larmes furtivement essuyées, qu'd voyait briller le sourire qui saluait son retour...
Et il souffrait ! il souffrait lui aussi! mais il aimait comme aime un jeune homme de vingt-quatre an», comme un fou! disait en haussant les épaules le bon religieux qui, ainsi qu'il en convenait, ne comprenait pas grand'chose à l'amour...
Un soir, une de ces belles et lumineuses soirées d'Italie, reprit-il, la duchesse et son fils, tous deux, sous l'empire d'une idée fixe , se promenaient silencieusement sur la magnifique terrasse du palais Nov** , qui domine l'Arno, et dont les eaux transparentes réfléchissent la majestueuse architecture, les délicieux jardins; une brise légère en apportait les suaves parfums , la lune pure et brillante éclairait les gracieuses colonnettes de marbre blanc, les caisses d'arbustes rares, à travers lesquelles passaient et repassaient abattus, tristement insensibles à ces prestiges... les
heureux possesseurs de ce séjour tnclianlé. Un soupir éloufTé vint retentir clans le cœur de Piétro. Il passa doucement son bras sous celui de sa mère : Pourquoi l'affliger? lui ditil avec tendresse, je ne ferai que ce que lu voudras...
— Et ton repos perdu ! ton bonheur compromis par cette folle passion ! dit-elle avec angoisse.
— Oh! non pas folle! non! s'écriat-il avec exaltation . Les calculs de l'orgueil et de Tambilion abandonnés... et tout, tout justifie mon amour pour Térésina, ma mère! Les grâces , toutes les séductions qui enivrent le cœur elle les possède! Les vertus, les qualités qui donnent le bonheur elle les apporterait dans notre heureuse union! Son visage d'ange reflète son ame angélique ! . . .
Ma mère chérie, c'est une fille accomplie
que je veux le tloiiiier, que je veux placera côté de moi à tes genoux!.,. Ohl ne la repousse pas! disait-il avec instance. Si elle es pauvre, est-ce que je ne suis pas assez riche pour tous deux?... »
Dans l'ame généreuse de la duchesse ce n'était pas la pauvreté de Térésina qui lui était imputée à tort... Mais d'ailleurs encore elle n'avait pas une opinion aussi favorable de la jeune fille au visage d'ange... Elle l'avait étudiée depuis quelques mois... et elle craignait que ses dehors enchanteurs ne recouvrissent beaucoup de sécheresse de cœur, beawcoup de dissimulation, beaucoup de légèreté..,
La glace une fois rompue, Piétro laissa exhaler sa souffrance si long-temps comprimée. Il déclara a sa mère que la vie desormais^sans Térésina, il ne la comprenait pius
qu'il pouvait mourir... mais l'oublier, jamais.
— Piétro, lui dit-elle avec une amère tristesse, les craintes que je t'ai exprimées sur le caractère de cette jeune fille, comme mes prières ardentes de différer pour mieux l'observer encore, ont été également dédaignées. Les lois te donnent le droit de disposer de ton avenir...
— Jamais! jamais! interrompit-il impétueusement. A toi, ma mère bien-aimée,à toi seule je reconnais à toujours le droit d'en disposer : j'attends de ta volonté avec une égale soumission mon bonheur ou mon malheur éternel !... Décide... ma mère chérip !»
Elle lui tendit les bras, il s'y précipita, et la pauvre mère, la tête penchée sur l'épaule de son fils, lui disait en sanglottant : Mon bon, mon noble entant! je te donne mon consentenienl , mon approbation... non:
(,Jasse le ciel ! qnetii neteleiap[>ellesjamaisî...» Ce fut ainsi qu'elle accepta pour fille celle que son instinct de mère repoussait.
Alors seulement , le duc de Nov**"^ déclara et son amour et ses espérances à celle qui en était Tobjet : dans sa délicatesse exquise, le bienfaiteur de la pauvre famille Venuz** n'avait pas voulu qu'elle eût à dévorer les dédains qui repoussaient son humble alliance... et jusqu'ici il avait souffert seul en silence.
Six semaines après, tout était préparé pour le mariage... La bénédiction nuptiale devait être donnée aux jeunes époux dans la cUapelje du palais CNov***. De magnifiques présents et de l'or, répandus avec profusion dans la maison de la fiancée, témoignaient de la bonté, de l'amour du généreux Piétro... Et elle recevait ses dons... et elle répondait aux témoignages de sa lendresse!... n Amour pour
amour! » lui disail-elle, le soii- qui précédait le jour de leur union...
A minuit il la quitta : Ab ! pensait-il enivré, encore quelques heures, et nous nênous^ séparerons plus!... Demain, ma douce, ma belle Térésina sera ma femme... ma femme adorée!
En rentrant son domestique lui reniil un billet apporté dans la soirée : voici ce qu'il contenait :
«t Piétro de INov***, vous êtes indignement « trompé.
« Térésina Venuz** est une infâme : depuis « un an , le comte Francesco Ors*** est son « amanl ; mais il est pauvre et vous êtes ri- « che... Celte nuit, elle le recevra à une a heure, dans le pavillon sur les bords de « l'Ârno. )»
Hi.
À une heure moins un quart , le duc de INov*** muni de deux pistolets se dirigeait vers les bords de l'Ârno. Arrivé près du pavillon, il se plaça dans un renfoncement que formait le mur du jardin. Quelques minutes après, un homme enveloppé d'un manteau
s'appiocba de la porte du pavillon; il cliaiila à voix basse le refrain d'une barcarolle nouvelle; des pas légers se firent entendre, et de la terrasse descendit une clé suspendue à un ruban; l'homme s'en empara, il ouvrait la porte quand une main de fer le retint... une bouche écumanle de rage, jeta ces mots... Voici un pistolet, défendez-vous. Deux coups fuient échangés... des deux hommes, un seul resta debout... une femme épouvantée ouvrit la porte du pavillon... des cris lamentables furent entendus longtemps, par celui qui s'éloignait aussi mortellement frappé que le cadavre étendu sans vie sur le terrain!
Cette terrible scène n'était que le prélude d*autres malheuis, et vous savez le leste !... et maintenant, vous comprendrez mieux le duc <le iNov"**, sous les babils d'iui religieux du Mont Saint-Bernard... »
— Oh ! oui, maintenant je le comprends ici... dis-je , c'est dans l'exaltation du martyr qu'il puise le courage de subir la vie ! »
Depuis ce moment, entre le vénérable supérieur et moi, notre connaissance qui ne datait que d'hier, qui devait finir demain , prit les bonnes allures de l'intimité : il aimait à causer, moi à l'écouter, c'était toujours quelques heures agréables dérobées, de mon côté, du moins, à la monotonie du reste de la journée I Et chaque matin je ne manquais guère de me trouver à sa sortie de l'office dans le préau.
Que d'idées, de suppositions de toutes sortes me passaient par la tète, à son sujet! Pourquoi , et comment lui-nréme, était-il arrivé et resté sur cet horrible pic?... Quelles circonstances extraordinaires , quels événements plutôt, avaient décidé sa vocation pour cette
sainte, mais à mes yeux intolérable existence ?. . Car cet homme, on le voyait bien encore, avait dû posséciei- les avantages extérieuis (]ui aident à réussn' dans le monde, à y obtenir des succès, à s'y plaire; d'autre part encore, les moyens intellectuels de s'y bien caser lui étaient dévolus : il avait de l'instruction, de profondes ressources dans l'esprit; le feu sacré de l'intelligence se reflétait sur sa physionomie fine et mobile; il parlait un langage élevé; et si, par une anomalie que je ne m'expliquais pas, il était dans une ignorance à peu près complète des usages, des façons, de ces mille riens enfin qui constituent la science du monde élégant , par contre cependant, la distinction naturelle de sa personne et de ses manières y marquait bien positivenient sa place : Pourtant ! pourtant il Tavail dédaigni uscment iej>oussée du
pied, à l'âge où les perspeclives de la vie se préseutent si riantes, où l'avenir se déroule si facilement lieîueux à nos yenx fascinés 1 II s'était enfui loin, bien loin des hommes, au désert... Et sur ce thème, que de saisissants et dramatiques incidents mon imagination en travail me développait avec complaisance ! Mais le moyen de risquer ces pourquoi et ces comment audacieux, de dire à un vénéiable religieux : Racontez- moi les étonnantes aventures dont je vous fais le héros?.,.
INous avons bien ri ensemble du roman que j'avais bâti à son endroit, après que, dans sa bonne simplicité, et sans se douter qu'il satisfaisait une de mes plus ardentes curiosités, il m'eût fait lire à découvert la pure et noble page de son passé.
Et cela tout naturellement : je voulais obtenir du bon religieux les détails de ce fait
immense de noire histoire , dont il avait été le témoin oculaire : l'arrivée et la halte de l'armée française sur le plateau du grand Saint-Bernard... Cet inaccessible théâtre où nos immortelles légions osèrent un jour aller planter leurs drapeaux!'.! Ces curieux et si glorieux détails , posée que j'étais sur les lieux du prodige, m'intéressaient bien aussi! Je les lui demandai , il me les donna avec son cœur, avec son ame, tremblant d'émotion. . . A notre immortel passage, pour lui était attaché le souvenir d'un seul événement qui eût agité sa paisible vie, dans lequel se résumait indivisible l'un de l'autre toute son histoire, sa courte et touchante histoire... Et c'est ainsi que j'appris ce que je mouraisd'enviedesavoir. « Vous ne savez pas le plaisir que vous me procurez en me demandant de retourner pour el avec vous, dans ces merveilleuses
• choses dont le souvenir ne se lelroidiia qu'avec moi dans la lombe! me disait l'enthousiaste vieillard. Plus d'un tiers de siècle a passé là-dessus... tout m'esl présent comme si c'était hier , et j'aurai du bonheur à vous les redire!
Je ne parle que bien rarement de l'arrivée et de la halte de votre géante armée, là... sur ce pic, où d'âge en âge restera glorieusement incrustée la trace de ses pas. . . Avec les étrangers, les envieux des gloires de la France, je n'en parle jamais, non, non... Avec vous autres Français, oh! c'est bien différent! Mes paroles, je le sais bien, feront vibrer toutes les cordes sonores de votre ame, mes impressions y trouveront des retentissements. . . C'est une magnifique scène de famille que je vous retracerai , à laquelle vous assisterez le front haut , le regard rayonnant, et comme le mien
volie cœur baltra vite et fort à ces grands souvenirs ! Et voyez-vous, ajouta-t-il avec sa délicieuse naïveté, ce n'est que dans ces conditions sympathiques avec mon auditeur , que je puis, (jue je veux causer de ces choses-là ;
« C'était le 20 mai 1800. Celte date est inscrite dans ma mémoire comme elle l'est dans les annales du couvent.
u Quelques quarante-liuit heures avant seulement, un officier nous arriva, porteur d'un ordre, et d'une forte somme en or, expédiés par le général Bonaparte, à l'effet par nous, d'avoir à nous procurer en plus grande quantité possible, et dans le plus bref délai, pain, viande et vin. Kn d'autres termes, et comme s'il s'agissait de la chose la plus simple du monde, d'avoir à nous préparer à donner à diner à quarante mille hommes. . . en
route, pour venir camper sous les murs de notre couvent...
«Rêvions-nous? Etions-nous éveillés?... Je vois encore le malin officier , riant aux larmes, de la profonde stupéfaction, de l'étonnement mêlé d'effroi qu'exprimaient nos visages effarés, loisque notre père abbé nous donna à l'instant, d'une voix à peine intelligible, communication de V étrange contenu de la dépêche à lui adressée. C'est que vraiment, c'était à n'en croire ni ses yeux , ni ses oreilles. Pour nous qui connaissions les défilés de nos glaciers, que l'on ne peut gravir qu'un à un, où, sur beaucoup de points les plus hardis chasseurs de chamois ne posent le pied qu'en trembla,nt, ce dessein, cette prétention inouïs, de l'armée française, d'arriver tambour battant, sur la cime du Grand T. II. 25
Saint-Bernard , était chose étourdissante ! Une telle piésomplion semblait tenir du prodige!
«La première impression dominée, et après que l'officier nous eut plus de vingt fois donné sa parole d'honneur, toujours en riant, il eat vrai, que rien n'était plus certain cependant que la visite de ses 4o mille camarades au couvent , nous ne perdîmes plus un instant, tout en priant Dieu de prendre en pitié ces pauvres insensés, pour remplir, à leur égard , du mieux qu'il nous serait possible, nos devoirs de frères hospitaliers.
« Mous descendîmes dansiia vallée d'Â.oste, dans tous les villages des environs. Nous enlevâmes tout ce que nous pûmes trouver de vivres, et nous mîmes à contribution la charité de nos montagnards pour nous aider à les remonter jour et nuit à l'hospice. Et tou-
jours, à part uotis, avec l'idée qu'elles seraient perdues.
<( Mais quand, dès le 18, à l'aube du jour , nous vîmes apparaître et défiler sous nos yeux, cinq à six mille hommes en chair et en os, faisant retentir joyeusement des cris : Vivê la république ! vive la liberté ! nos vieux murs et ces rochers se perdant dans les nues , qu'ils avaient défiés , qu'ils avaient franchis. .. Oh! alors, alors, nous leur tendîmes les bras... et un intérêt fraternel, l'admiration , firent bien vite place à l'incrédulité... Mais c'est qu'aussi, jusqu'ici, nous ignorions, ce que nous avons su depuis : que pour les Français, l'impossible est une chimère !»
Je le remerciai par un affectueux regard de cette douce et hospitalière flatterie. 11 le comprit : « Au moins , dit-il , ne serais-je pas accusé de mensonge?... Ei il reprit, heu-
leux aussi du plaisir (jue me faisait son récit : « C'était votre intrépide avant-garde, commandée par le général Lannes , qui nous annonça poui- le surlendemain le reste de la vaillante armée. Il n'y avait plus à en douter... je ne réussirai pas à vous dépeindre l'élan, l'ardeur imprimée à notre activité par cette. miraculeuse apparition : tandis que les uns s'emparaient des quelques blessés et les emportaient dans de bons lits chauds, d'autres aidaient ces braves soldats harassés à se débarrasser de leurs armes, de leurs sacs, et leur distribuaient gaiement des vivres ; d'autres entouraient, stupéfaits, émerveillés, le parc d'aitillerie : comprenez-vous... un parc d'ariillerie, arrivé là, établi sur le sommet du Grand-Saint-Bernard?... »
— INon , non : car si j'apercevais un seul canon, là, à celte place, bien certainement
je le cioirais tombé du ciel ! . . . répondis-je en riant.
— Cela paraît fabuleux , n'est-ce pas , à quiconque est arrivé jusqu'ici, au risque de se rompre mille fois le cou dans les mêmes sentiers! dit-il en riant lui-même.
« Après quelques heures de repos accordées à la lassitude des troupes, dont la gaieté, les chants , les joyeux propos , ne cessaient de donner un air de fête à cette marche à travers d'incroyables périls, l'avant-garde se remit en route pour, en bravant d'autres fatigues, d'autres dangers, aller prendre position au village d'Etroubles, situé à huit kilomètres de la petite ville d'Â.oste, occupée par les Autrichiens, qui ne l'attendaient guère par ce chemin !
" Et le surlendemain , 20 mai , vers cinq heures du malin , les retentissements loin-
lains du lanibour mêlés aux sons éclatants de la trompette, nous annoncèrent l'arrivée triomphale de nos convives, cette fois ardemment attendus... ^
« C'est qu'il faut savoir que , presque tous Italiens de naissance, l'arrivée de l'armée libératrice française, qui venait nous délivrer des Autrichiens, nous comblait de joie... et tous, vieux comme jeunes, notre vénérable père abbé en tête , groupés à l'entrée de la gorge , nous saluâmes de nos enthousiastes bravos la première colonne d« ces géants qui en sortit!...
<( Oh ! mais voyez- vous , disait le vieillard ému encore à ce souvenir, les ternies manquent pour vous donner une idée de Tanimalion, du mouvement, du grandio.se de ]jk scène <|ui se développa à nos regards , cl se prolon^'ca , jus(|u'à liuit lieures du soir, sur
ce rocher si constamment désert , si abandonné , dont l'étemel silence n'est jamais troublé que par les sifflements sinistres de la tempête I
«Figurez- vous, depuis là, jusque-là...» me disait-il en étendant la main d'une extrémité à l'autre du plateau (où , sans nous en douter l'un plus que l'autre peut-être, nous étions arrivés peu à peu en causant, et exposés à un vent glacial; mais cela m'était égal...) u figurez-vous des tables dressées tout autour du couvent, chargées et continuellement renouvelées, de pain, de viandes, de cruches de vin et d'eau-de-vie, qui passaient, et de bon cœur je vous l'assure, plus vite que la parole, de nos mains dans celles des pauvres affamés, dont les uniformes, entremêlés à notre costume si grave, si sombre, formaient un singulier et piquant contraste Puis, comme
accessoires encadrant ce pitloresqiie tableau, voyez, çà-et-là épais, des canons, des affûts, des caissons , des Iraineaux , des brancards , des bagages, des munitions, des faisceaux de drapeaux, d'armes, des mulets, des cbevaux, et au milieu ^e tout ce formidable attirail de guerre, les soldats Irançais riant, chantant , buvant à la santé de leur général en cbef, et jetant tour-à-lour des regards enflammés sur l'Italie qu'ils couraient conquérir et vers le sol de la pairie, qui attendait de leur valeur la victoire!
«Voyez encore, au milieu d'eux, entouré de son état-major, ce général en chef... le plus jeune de toutes ces doubles épauletles qui se pressent à ses côtés, calme, en présence de l'ivresse générale d'un liiomphe obtenu, posant avec une simplicité pleine de dignité sur
ce merveilleux théâhe, ou tous les yeux allaient chercher les siens...
« Et nous autres religieux, mêlés à ces hommes de guerre, nous tous aussi, nous inclinant avec respect , parce que le génie impose invinciblement le respect... devant ce jeune homme, déjà si vieux de gloire, à la stature délicate, au front méditatif, au regard profond , à la physionomie sérieuse , rarement éclairée d'nn sourire... alors que tous les visages étaient rayonnants autour de lui, alors qu'il devait sentir , lui aussi , sa poitrine se gonfler d'orgueil , en songeant que le mémorable fait qu'il venait d'accomplir, rendrait son nom impérissable dans la postérité!
« Mais c'est vainement que je cherche à vous esquisser quelques traits de ce poétique tableau, dont les tons cliauds et vigoureux, le coloris insaisissable , les nuances intimes ,
échappent à toute description! La parole est impuissante à en retracer les impressions , comme l'ont été d'habiles pinceaux à reproduire cette scène... Pour lui donner l'action et la vie qui lui manquent ; pour que quelques parcelles de sa pénétrante poésie arrivassent plus sûrement au cœur en passant par les yeux, il fallait donc écrire au bas de la grande toile les magiques paroles prononcées au moment du départ par le jeune général en chef, de sa voix sonore et incisive, l'œil en feu, le gesle rapide, placé en regard du front de ses troupes... Puis, les cris de : En avant! en avant! mêlés au choc des armes frénétiquement agitées au-dessus des têtes , (|ui répondirent à son brûlant et patriotique appel '
<( Figurez-vous tout ceci, el dites, dites, si vous rrovoz (juil cxisle au monde, un homme.
sous la robe même d'un moine , qui n'eût senti battre violemment son cœur, à ce magnifique spectacle !
«J'avais vingt-trois ans alors ; je n'étais encore qu'aspirant au noviciat, dit le bon religieux en souriant , et , lorsque sitôt après , commença le défilé de l'immortelle armée d'Ilalie, que, musique en tête, ses premières "olonnes entonnèreni avec une exaltation dé-
lirante l'hymne de la Marseillaise, ce cri des peuples qui devait faire le tour du monde! électrisé, fasciné, moi aussi, je me précipitai dans l'église , je m'élançai à l'orgue, et sous mes doigts convulsivement agités, ses touches vibrantes accompagnèrent d'éclatants accords ce chant guerrier , dont les échos de nos montagnes depuis quelques jours nous ren- ♦ voyaient les mâles et énergiques mélodies...
« Et des cris de : Vive la France ! Vive l'Italie! Bravo les bons frères ! accueillirent spontanément ce sympathique témoignage. Je vous dis que les impressions de cette scène sont indescriptibles !
« Il était six heures du soir lorsque les premières colonnes commencèrent à s'ébranler; le beffroi du couvent tintait minuit , lorsque les dernières atteignirent les limites du plateau , et que leurs ombres projetées sur les
rochers pai- les lueurs nacrées d'un resplendissant clair de lune, s'évanouirent une à une...
(( A. ce moment ce qui se passa en moi est intraduisible : je me trouvai (sans avoir pu jamais me rappeler comment) droit, debout, sur le pic le plus élevé des blocs de glace que vous voyez à §;auche de nous , d'où je plongeais sur les versants, d'où je suivais haletant , éperdu , la téméraire marche de cette armée avec son immense attirail de guerre s'élançant tète baissée à travers les fondrières, les neiges, les précipices sans fond où à chaque instant je tremblais de la voir s'engloutir à mes yeux... Et quand cette prodigieuse et fantastique scène s'effaça ; que le dernier de ces hommes d'airain eut disparu à 'mes legards; quand tout ce mouvement cessa, que ces voix, ces chants se perdirent.
qu'aucun retentissement, aucun son n'arriva plus à mon oreille attentive, que ma respiration suspendue trouva passage dans un soupir... Saisi, mordu au cœur par une de ces sensations qui seraient mortelles si elles duraient une seconde... je m'écriai en étendant les bras vers ces héroïques pbalanges qui couraient à la délivrance de mon pays : J'irai vous rejoindre ! J'irai combattre avec vous!!
« En proie à une surexcitation fiévreuse, je parcourais à grands pas ce plateau redevenu désert, silencieux, et cette solitude, ce silence me faisaient mal... Un seul moment avait suffi pour bouleverser mes plans, changer mes goûts... Car enfin , c'était par l'effet de ma propre volonté, par choix que, orphelin, sans famille, sans amis, élevé loin du monde par mon vieux père, apiès que je l'eusse
perdu, j'élais venu clieiclier un autre pèie, me créer une autre famille, des amis dans ces religieux, dont tout petit garçon, j'avais appris à admirer l'utile et laborieuse vie toute consacrée à l'humanité : rien n'était changé auto\ir de moi... et ces murs du couvent où depuis un an j'avais vécu heureux, je voulais les franchir...
«A cette heure, mille idées nouvelles se faisaient jour dans mon cerveau en délire , des cordes inconnues vibraient dans mon ame... Ce n'est pas ici qu'est ma place ! m'écriai-je. Eh quoi! je suis homme, j'ai deux bras , et je resterais oisif spectateur de la lutte à outrance qui va s'engager entre les libérateurs et les oppresseurs de l'Italie?... Oh! honte l honte à moi, si je restais étranger à ces combats dans lesquels vont se résourdre les desnées de la patrie! Ma place, à moi Piémon-
Sais, est dans les rangs de ces Français qui apportent dans leurs gibernes la liberté à mon pays!
« Ma nuit entière s'était écoulée là, . . invinciblement cloué sur ce rocher d'où mes regards enflammés les avaient perdus de vue... Les premières lueurs du crépuscule commençaient à éclairer les bâtiments du couvent, les matines allaient sonner : je courus me jeter aux pieds de notre digne père abbé.
«Je ne voulais pas déserter lâchement le toit où j'avais été accueilli avec affection . J'ouvris mon ame à mon bon supérieur , je lui dis tout... et mes dispositions nouvelles, qui désormais me rendraient mes devoirs religieux, pesants... et ma résolution d'aller rejoindre les Français, de combattre avec eux T. II. 26
sur le sol de ma patrie , pour son indépendance et ses libertés !
«Etrange circonstance! dit-il avec émotion. Enfin! Dieu l'a voulu ainsi ! Mieux vaut être un bon soldat, qu'un mauvais religieux... Va, 'mon fils, où ta vocation t'appelle! vSi tu es blessé reviens^te faire soigner par nous ; si tu es souffrant d'esprit , n'oublies pas qu'ici, tu as vécu calme et heureux , et que nos bras s'ouvriront tout grands pour te recevoir.
— Je reviendrai , mon père... Je reviendrai vivre avec mes frères d'adoption , je le sens la... m ecriai-je emu , mais non pas affaibli dans ma résolution.
« Il secoua sa vénérable tète en signe d'incrédulité, fixa sur moi un affectueux regard et avec une angélique indulgence élevant ses mains tremblantes : «Je te bénis, mon fils... me dit-il, va... Nos vœux et nos prières te
suivront dans la carrière aventureuse que tu préfères à notre paisible vie... Toi, notre pauvre enfant prodigue! pense quelquefois au mont Saint- Bernard. » Je me précipitai dans ses bras tendus vers rnoi, et j'allai embrasser mes frères.
« Avec quelle ivresse j'échangeai contre ma robe de religieux mes habits séculiers... Heureux, léger, je dépassai en courant la porte du couvent ! Et cependant » lorsque le pied posé sur le bord du versant je me retournai pour saluer d'un dernier regard le vieil édifice, il me sembla que j'y laissais quelque chose de moi-même...
« Ce ne fut que devant la ville de Bard que je rejoignis le quartier-général de l'armée française, qui avait, au pas de course, chassé dans sa marche victorieuse les colonnes autrichiennes devant elle, et déjà prenait ses
dispositions pour faire le siège du fort de Bard , puissamment armé et refermant vingt mille hommes.
« Je m'informai où je trouverais le général en chef, auquel je voulais parler en personne : Sur la montagne d'Albaredo, me répondit-on. « Sa position m'était bien connue. Après une heure de rude montée, j'arrivai au sommet, duquel on domine l'antique fort et ses imposants travaux de défense: A. ce moment , le général Bonaparte, qui avait voulu les reconnaître par lui-même , harassé de fatigue , accablé par la chaleur, s'était endormi assis à terre sous un sapin... A ce même moment aussi, deux divisions d'avant-garde, que j'avais trouvées gravissant devant moi la montagne, défilaient, et les soldats, pour ne pas interrompre le sommeil de leur général , marchaient avec précaution , dans le plus
profond silence... en jetant un regard d'intérêt sur ce chef qui , toujours au milieu d'eux, prenait une part égale à la leur de fatigues et de périls!
«Jenepuisvous dire avec quelle émotion je considérais celte scène si caractéristique, et ce fut avec la résolution au cœur de me vouer corps et ame à la mauvaise comme à la bonne fortune de ces nobles Français que j'abordai le général en chef, lorsqu'après avoir donné ses derniers ordres, il se disposait à descendre à pied la mo'ntagqe.
«Je lui demandai de m'admettre à servir comme volontaire dans les rangs de l'armée française.
— Allez à l'état-major, vous signerez votre engagement, me répondit-il brièvement.
— Non, général. Je ne veux pas signer d'engagement, dis je.
— Ali!... lepiit-il d'un Ion narquois; il faut qu'il en soit ainsi, cependant! Puis fixant sur moi un regard investigateur : « Qui étesvous? ajouta-t-il.
— Un Piémontais... qui réclame l'honneur et s'en rendra digne, répondis-je résolument, de servir comme simple soldat dans l'armée française, tant qu'elle combattra sur le sol de l'Italie.
— Bien, jeune liomme... Berthier, dit-il en se tournant vers son chef d'état-major , prenez son nom : qu'il soit kicorporé dans
la iS^ demi-brigade Je réponds qu'il n'y
fera pas lâche. »
«Je sentis le frisson d'une noble émulation parcourir mes veines : la a8* demi-brigade était une des premières dont nous avions salué l'arrivée sur notre inaccessible pic...!
« Un mois après, j'assistais à la bataille de Marengo, où les Français conquirent d'immortels lauriers l
«Et un an après, jour pourjoui-, poitanl au front la cicatrice d'un beau coup de sabre, je prononçais mes vœux au couvent du Mont Saint-Bernard...
— Connment! comment?... m'écriai-je.
— Eli sans doute I lépondit-il en riant. Les conséquences de cette miraculeuse campagne de deux mois fhwent : le rétablissement de la république Cisalpine ; l'affrancliissement des élats de Gènes, du Piémont, de la Lombardie et de la Ligurie. Tel était le résultat immédiat des conventions imposées après la mémorable bataille de Marengo par la France victorieuse, à l'Autricbe châtiée... E'indépendance de mon j)avs obtenue , ma tâche élait remplie!
« Et cependant en présence des démonstrations de la joie délirante (|ui, dans chaque ville, accueillail Icnlréc lrir>mphalr do l ;u-
mée libéralrice , des acclamations , des frénétiques vivats qui saluaient son passage à travers les populations en habit de fêle , échelonnées sur les routes qu'elles jonchaient de feuillage... j'hésilai... oh oui: il y avait dans tout cela cependant un charme prestigieux 1 j'hésitai bien un peu à quitter celte glorieuse carrière qui m'était ouverte, cette vie animée et aventureuse des camps qui me plaisait... Mais, d'ailleurs, là comme dans le monde, où je n'avais jamais vécu , je me sentais étranger à tous, aux intérêts de tous! Sans parents, sans amis... qui, sur la terre, partagerait avec moi les joies de mes succès , s'enorgueillirait des récompenses accordées à mes efforts?... Qui, à mes côtés, où au loin, s'intéresserait à moi?... Personne... personne! Si vous saviez ce qu'il y a de misère
morale, ce qu'il y a de détresse dans la pensée que : Vous n'êtes rien, à rien!
— Oh! oui, cela doit être adtVeux!!! m'écriai-je; mais, vous si bon, partout, partout vous auriez trouvé des amis... ajoutai-je en lui tendant affectueusement la main.
— Peut-être!... répondit-il avec l'accent de l'incrédulité. Là haut, sur ce pic que j'avais délaissé, ma vie devait s'écouler sans gloire, il est vrai, mais dans d'autres dangers, dans d'autres fatigues, je pouvais là encore utiliser mon courage et ma jeunesse... Et sur ce pic , il y avait des cœurs qui battraient à mon approche , des bras qui s'ouvriraient devant moi... quelques regrets \ du moins m'accompagneraient dans la tombe... Et je suis revenu vivre et mourir au mont Saint-Bernard !
— C'est désolant 1 m'écriai-je involontairement.
— Pourquoi donc désolant? me demandat-il tout surpris.
— Ah! parce que... mais sans doute, poursuivis-je tout à mon idée; pourquoi dès le début , fuir cette société à laquelle vous pouviez vous rattacher par des liens peutêtre... et dans tous les cas , où bien certainement une place distinguée vous était assignée?
— Non ! non ! j'y aurais marché en aveugle... Je ne connaissais ni les choses, ni les hommes; parmi eux, la plus mauvaise place m'y était donc assignée... répondit-il en souriant mélancoliquement. Pénétré de mon infériorité dans le savoir-faire du monde... j'ai abandonné le monde sans regret : les circonstances qui m'avaient jeté en dehors des habitudes de toute ma vie, comme de mon
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caractère naliiiellenient limide , n'existant plus, mes regards se reportèrent avec douceur vers la retraite et le silence auxquels mon éducation m'avait accoutumé.
— Comment fùtes-vous donc blessé , où ? lui demandai-je avec un vif intérêt.
— Au village même de Marengo, et au dernier moment de ce combat de quatorze heures consécutives. Le général Mêlas, commandant en clief l'armée autrichienne, était parvenu par un effort désespéré à se réemparer pour la troisième fois, de ce point si important que, de sa possession, dépendait la perte ou le gain de la bataille. Les Autricliiens s'y défendirent avec une opiniâtie résolution; mais enfin ils ne purent résister à l'impétuosité clés bataillons français et furent écrasés; et c'est dans cet engagement que je vécus lu) coup (le sabre qui uie partagea le
front et une partie de la tête en deux. Je ne repris connaissance qu'entre les mains des chirurgiens, à l'ambulance établie après l'alfaire sur ce lieu, encombré de morts et de blessés,
'( La grande et heureuse nouvelle des conventions signées à Alexandrie , nous parvint à l'hôpital , aida puissamment à cicatriser ma blessure, et aussitôt que je fus en état de me remettre en roule, instinctivement je me dirigeai vers le Mont Saint-Bernard où j'avais laissé les seuls amis que j'eusse sur la terre. J'ai bien des fois remercié Dieu de m' avoir inspiré cette bonne idée,» dit en terminant le vénérable religieux avec cette simplicité parfaite, qui donnait tant de charmes à sa causerie.
J'étais émue, touchée... et dans mes regards attachés sur lui il put lire l'intérêt sym-
palhique que m'avait inspiré son récit : mon roman aux dramatiques aventures rêvé à son encontre, ne valait pas en vérité cette histoire si noblement simple, si naturellement intercalée dans les grands événements qui la dominaient; mais je regrettais bien plus encore que tant de mérite, que ce caractère, ces qualités, ces vertus si admirablement modestes , aient été s'enfouir au désert ! Et comme je ne sais guère dissimuler ce que je ressens vivement, je lui dis les poétiques suppositions dont mon imagination avait fait les frais à son sujet...
— Je ne me serais jamais douté que j'eusse l'encolure d'un héros de roman !.-..» s'écriat-il en parlant de fous rires, et sur ce thème qui le divertissait beaucoup , il s'est bien moqué do ujoi !
Quatre jours pendant lesquels je ne m'étais pas ennuyée , s'étaient écoulés depuis notre arrivée. Peu à peu les vents furieux , l'ouragan neigeux avaient cessé; les montagnards s'occupaient de tracer les voies perdues, encore deux ou trois jours , nous assurait-on, les routes seraient praticables.
Enfin , il était possible de mettre le nez dehors, et je me hâtai de profiter de ce moment de calme après la tourmente pour parcourir accompagnée de M. R** le plateau , qui peut avoir quatre kilomètres d'étendue, je crois : aride partout, dénué d'arbre et de végétation, mais oii cà-et-là cependant l'œil se désattriste quand, pfacé près des versants, des quelques points qui distancent les masses de glaces ou de granit qui l'encadrent , on découvre à desmilliers de mètres au-dessous, s'étendant à perle de vue, de verdoyantes
Vallées, un Irais et riant paysage... Autour de soi : la désolation! Là -bas, toutes les richesses, tout le luxe de la nature, répandu avec profusion sur les belles et fertiles plaines de la Lombardie!
La veille de notre départ , par une matinée presque douce, nous fûmes explorer les sauvages beautés, malgré tout, qu'offrent les anfractuosités des rochers, leurs aériennes et fines découpures, qu'on dirait un merveilleux travail exécuté par la main dès hommes, que l'on croirait toucher en allongeant le bras, et qui semblent moqueusement s'éloigner à mesure qu'on s'épuise à gravir pour admirer de plus près..
Mais je n'étais ni aussi infatigable, ni aussi audacieuse que M. R... , et arrivées au quart à peu près d'un certain roc à pic qu'il voulait escalader pour, à l'aide d'une longue-vue.
découvrir, espérait-il, le MontCenis, je le priai de continuer tout seul son ascension et de me laisser reprendre haleine, dans une petite cavité , que je venais , à ma grande joie, d'apercevoir, et où je me tapis.
J'y étais assise depuis quelques moments , lorsque je vis venir , se dirigeant vers mon rocher, deux hommes. Plus rapproché de moi, je reconnus dans le religieux, le frère Théodose. . . Le jeune homme , le bras passé sous le sien , dont il soutenait la marche chancelante , devait être le comte de Bellamonte, encore convalescent de son affreux accident dans les glaciers.
Ils atteignirent au-dessous de ma niche la
plate-forme qu'abrite le rocher d'un côté , et
qu'échauffaient à ce moment les pâles rayons
d'un soleil d'automne, et s'y promenèrent
longtemps en causant, allant et revenant sur leurs pas, sans quitter ce tertre resserré.
Les voix montaient jusqu'à moi, les paroles m'arrivaient distinctes, et auditeur forcé, invisible à leurs regards , je ne perdis pas un mot de la conversation continuée entre eux. J'aurais dû faire du bruit, avertir de ma présence; je n'y pensai qu'après...
« — La victoire m'est acquise maintenant 1 Heureux, je ne pouvais plus l'être! mais je suis calme... Cette vie périssable finira, et le repos m'attend dans l'autre...» entendis-je.
Sur les traits dévastés de l'infortuné on lisait à quel prix la victoire lui avait été acquise!
« — Mais enfin, avant de prendre ce parti désespéré , dont je ne me consolerai jamais , Piétro, dit le jeune homme avec tristesse, avant d'adopter ce parti extrême , fallait-il donc au moins essayer de tous les moyens d'apporter une diversion à tes cruels cliagrins...
— Crois-tu donc , Giovita, que ce fut avec un parti pris, une résolution formée à l'avance que je vins ici, que je m'y arrêtai pouitoujours?... Brisé, anéanti, mais il n'y avait plus même en moi l'énergie de vouloir, ni de résoudre... Une seule idée me restait distincte : la perte de tout ce que j'avais aimé !.. . de l'irréparable!... ce vautour qui ronge le cœur...
J'ai erré de longs mois, en France, dans ses l'yrénées, à travers les bouleversements, le chaos des siècles... En Suisse, dans ses
hautes montagnes , ses effrayants glaciers. Et dans mes excursions, partout, partout je portais l'écrasant fardeau de mes souvenirs... Combien de fois , pour calmer la chaleur dévorante de ma tête , ai-je exposé mon front nu à la neige glacée, aux vents furieux. Les mugissements de la tempête trouvaient seuls des échos dans mon ame, s'harmonisaient seuls avec l'épouvantable trouble de mes pensées...
— Pauvre ! pauvre Piétro! s'écria douloureusement son ami.
— Quand , couverts des habits de deuil de ma vénérée mère, ma bien-aimée mère... je laissai derrière moi tous les trésors de ma jeunesse à jamais engloutis... que mes premiers pas se dirigèrent au hasard vers le Mont Saint-Bernard, savais-je où j'allais , où j'étais? Lorsque depuis, au retour de mes
courses, je le remontais, je le prenais comnie mon point de repos, je ne savais pas davantage comment, pourquoi! vois-tu...
Je me plaisais sur ce pic âpre et sauvage , déshérité des faveurs, des joies de la création, battu comme moi par d'incessantes tempêtes... Les endroits les plus inaccessibles qui a voisinent l'hospice, je les ai explorés. Seul , un bâton ferré à la main, j'atteignais des aiguilles de rochers où nul homme jamais n'avait hasardé ses pas. J'aimais à apercevoir, à cent mètres au-dessous de moi, cette admirable route du Simplon créée par le géant qui passait à travers les rochers comme il faisait céder les volontés et courber les tèles!...
Oh! pourquoi, pensais-je , pouiquoi ces grandes luttes, ces champs de bataille où j'amais pu trouver uni? niori glorieuse, outils disparu !
J'errais sans avoir de but , el sans le vouloir je me retrouvais à l'hospice. Mon retour était toujours accueilli avec une touchante cordialité par ceux que j'appelais déjà mes frères. Leur parfaite discrétion ne me laissait jamais deviner ce qu'ils pouvaient trouver de singulier dans mes fantasques stations sous leur toit hospitalier.
Peu à peu je ne les quittai plus; je me mêlai à leurs occupations, à eux, sans qu'ils me demandassent h quel titre, sans être astreint à aucune règle, je me trouvais là... Ils me considéraient comme un pauvre être souffrant , dont la charité leiu' faisait un devoir de supporter les infirmités morales.
Peu à peu aussi, le contact, les vertus patriarcales de ces homiyies, exercèrent sur moi leur puissance : en présence de cette sublime abnégation de soi , de ce dévouement de tous
les instants aux malheureux , j'eus honte de moi... de mon lâche égoisme qui absorbait dans mes souffrances personnelles la part que je devais aussi à celles des autres... Je voulus vivre de leur rude vie, partager leurs fatigues et leurs périls. Ils m'en savaient gré tacitement, et sans chercher jamais à m'engager dans les autres pratiques de leurs devoirs religieux.
Cependant cette vie utile et généreusement employée, appaisait mes tourments! J'étais de toutes les courses, et la première fois que je sauvai un homme... Dieu m'avait pris en pitié... car je pus pleurer... je pus prier... promettre du fond du cœur à l'ange qui intercédait pour moi là-haut , dont la dernière parole avait rlé un miséricordieux pardon , lui promettre de subir désormais la vie...
d'expier dignement sa mort... que j'avais causée. . .
Le regard élevé vers ma sainte mère, dans mes» nuits d'insomnies et de désolation , je fuyais ma couche brûlante pour aller me réfugier dans le temple.. . Sur ces dalles froides et désertes... je priais... Longtemps vaipement... La foi ne s'improvise pas...
Insensiblement, je devins assidu aux offices, ma voix, sans m'en apercevoir, s'unit à celles des religieux , et insensiblement aussi j'obtins du soulagement de la prière... De ce moment je fus sauvé! je cherchai à occuper mon imagination, à affermir mes convictions dans la lecture des meilleurs ouvrages de littérature sacrée, que renferme la bibliothèque du couvent.
Ce fui alors que la pensée m'arriva avec (juelque douceur de m'imposer d'inviolables
obligatious, de me créer des devoirs sur celle terre que je ne foulais plus qu'inutile et désespéré. Disposez de moi, dis-je un jour, au digne supérieur, qui est devenu pour moi le plus indulgent, le plus compatissant ami : instruisez-moi dans votre religion, la mienne aussi,* et qui doit être sublime, puisque ses préceptes produisent des hommes tels que vous, tels que vos frères. Rendez-moi bon et généreux , secourable au malheur comme vous; employez, au profit de l'humanilé, ces facultés si vives, si irritables qyi n'ont servi jusqu'ici qu'à me rendre misérable ! Sauvezmoi de moi-même!
C'est ainsi, Giovila, par ces degrés, que je suis arrivé au calme...
— .le remporterai d'ici l'éternel regret de ne |)as y être arrivé trois ans j)lus tôt ! s'é- ( via avrc niurihiinr \r ((uule de Rellamonle.
Un geste triste du frère Théodose indicjiia sa muette pensée...
— Non , non, Piétro... non pas pour combattre ta résolu lion de te vouer à la retraite. Ah! je la comprends! mais partout ailleurs que sur ce rocher meurtrier!... Je t'aurais indiqué en France , près de Grenoble , dans une solitude profonde aussi , loin des bruits du monde, la Grande-Chartreuse, ou dans les même conditions , tu aurais au moins retrouvé presque le doux climat de notre Italie!
— Je l'ai visitée... Mais, au désordre de mon arae, à cette exaltation qui est en moi , (|ui m'aperdu , il fallait d'autres aliments que le calme et la retraite! Pour que je consentisse à marcher encore , il fallait à ma course im nobk' l)ul... Une vie molle et paisible nreùt laissé faible et énervé... une vie de fa-
rigiies et de dîuigers a relevé mon énergie , mon courage abattus I
Dans l'Iiiver, dans les temps d'orages, toujours furieux sui- cette montagne, lorsque l'horizon est chargé de nuages menaçants, ou que les brouillards cachent aux voyageurs les écueils dont la route est semée; fjuand le tonnerre gronde avec un fracas épouvantable ; que les vents mugissent dans les rochers; que les avalanches se détachent et entraînent tout ce qu'elles rencontrent dans leur chute dévastai rice j que la neige tombe et couvre le chemin à la hauteur de plusieurs pieds •„ lorsqu'enfin , tout semble conjuré à la perte du malheureux égaré, il faul du courage, une puissante résolution pour aller à son secours... pour aller alTronter la mort en bravant la fureur des éléments! Mais ces émotions usent et calment les tour-
mentes morales... Quand chaque jour, ou jette pour ainsi dire sa vie en sacrifice à l'humanité, on tient peu de compte de ses souffrances personnelles !
Sur ce rocher... Giovita , j'ai compris qu'il y avait plus de grandeur à utiliser sa vie qu'à s'en débarrasser misérablement . . .
Me» efforts ont été violents, mes combats sans gloire . . . mon corps s'est usé dans la kitte, qu'importe! mon ame a rvtro"'^ ^^'^ énergie première, à présent • • j*^ P"'^ ^^^^ souffrir, tout supporter!»
Ils s'éloignèrent. . .
Mes yeux chargés de grosses larmes les suivirent longtemps. . . Oh ! oui, murmuraije : Pauvre ! pauvre Piétro l Et il n'a pas tout dit. . . Toutes les plaies de sa couronne d'épines n'ont pas été mises, ici , à découvert... toutes ses tortures révélées! il n'a pas pleuré