CHAPITRE lli
DERNIER ACTE DU DRAME SERVIEÎf.
Je reprends le récit du Servie\i. cel lioinme bien supérieur aussi, mais chez lequel les facultés intellectuelles ont été développées par ies bienfaits de l'instruction, dont, comme lui, n'avaient pas été dotés Milosch et Lioubit/a, ces deux magnifiques natures primitives...
« Placée incessamment l'arme au bras auprès du trône de son fils, reprit-il, l'énergique Lioubitza, dont la haute intelligence perçait à jour les menées et les desseins de la Russie, lui était embarrassante, on le comprend!
« Sans cesse occupée à déjouer les intrigues qui sapaient l'ombre du pouvoir laissé au souverain, elle les combattait en entretenant avec habileté des défiances réciproques parmi les fauteurs de la conspiration occulte qui avait amené l'abdication de Milosch, et, sans se compromettre avec eux, semait la division entre ses ennemis.
« Dans la dernière insurrection de IhiUjarie, sa main était partout visible. Sous différents prétextes, elle avait parcouiu la frontière pour prêcher la croisade contre les Turcs, pour dénoncer aux malheureuses populations les influences russes qui, en forçant
le prince Miloscb de s'expatrier, leur avait enlevé l'ami et le puissant protecteur qu'elles eussent trouvés en lui .i,
u Soit qu'elle ait espéré créer des chances politiques à son mari à la faveur d'un mouvement en Bulgarie, ou qu'elle ne voulût que seconder les efforts des oppiimés contre leurs ennemis communs , il est certain qu'elle !i'a pas été étrangère aux événements de INissa et au soulèvements de tous les villages environnants.
« Mais, dans cette circonstance, qui surgissait par ses soins, et pouvait venir en aide à notre situation intérieure, par les embarras qu'elle créait ailleurs à nos persécuteurs : dans celte circonstance, au lieu d'être secondée, si ce n'était acîivement, au moins tacitement par son fils, il eut la faiblesse de désapprouver sa mère...
' ;« A l'instigation de ses ministres, le prince Michel nlla même juscju'à hii dire : ({ifil so venait contraint, par le sénat, de la faire arrêter pour crime de haute trahison... ^ paice cpie , en attimnî h- feu dans les affaires de la liuUjaric , elle compromettait le sort de la Servie
f( IJoiibitza aUaclia sur le jeune iunniue un regard profondément triste : — -lit vous... r-ons ne comprenez rien aux vôtres... lui dit-elle avec l'accent d'un amer découraiiement. Vous ne voyez donc pas que vous n'êtes cpie souffert sur ce ti'ône... et (pie vos complaisances pour les tyrans vous serviront moins, même à leurs yeux, que l'expression des svmpatliies hautement avouées par la Servie poui- les opprimes, ses frèies en l'cligion et en polili(pie... »
« Intimider un caractère de cette Irempe
tétail impossible. Elle n'accepta pas la neutralité ([u'on voulait lui imposer", et ceux qui s'étaient avancés, n'osèrent cependant passer des menaces à l'exécution : emprisonner ou expulser violemment cette femme que protégeaient la confiance et les ardentes sympathies du peuple, eût été d'une imprudence notoire, jusqu'à ce que les intrigues intérieures et ex- ^téi'ieui'es aient amené les choses au point où elles étaient en i843, c'est-à-dire :
« Lorsque, après s'être adroitement débarrassée de l'intervention des puissances européennes dans ces fameuses questions d'Orient, la Russie se trouverait alors en parfaite mesure de Fair-e prononcer par le sénat servien l'exclusion entière de la famille Obiénowilcli au tionc de la Ser-vic, au profit d'un petit-fils de Kara-Georgcs, son protégé, élevé à Sainl- Pétersbour-g, et lequel, dévoué à sa politique.
règne eu effet aujoiircriiui clans nolic inallicnieuse pal rie 1...
K El voilà te que Lioubilza, avec son aiiie, sa sagacité naturelle, avait pressenti el suivi de l'œil pendant ces quatre dernières années, où, seule à lutlei' contre tous et contie lous les périls j)ersonnels , avec un courage, une conslance au-dessus de tous éloges, elle a défendu pied à pied les libertés du pays, a disj)uté par des efforts sublimes sa nationalité qui croulait sous les couj)s portés dans Tombre par la politique, (|ui a besoin de l'asservissemenl de la Servie libie, poui' maintenir les autres j>euples serbes sous sa verge de fer!
(( Qui donc, eut le les hommes de cœui- et de conscience, auiait le courage de reproclier à la princesse Lioubilza les insurrections (|u';i plusieurs reprises elle fomenla à ses propies
risques pour ramener Milosch, celui-là seul, elle en avait la conviction comme nous tous, qui pouvait encore sauver la patrie , lui reconquérir ses droits et son indépendance méprisés !
u Alors que le triomphe de la Russie fût imminent, qu'elle vît que toutes les voies étaient préparées pour la ruine entière de la cause nationale, elle résolut d'appeler le peuple à la soutenir avec elle encore une (ois; il
se leva à sa voix Et dans cette dernière
lutte armée, mollement soutenue , il faut le dire, par le prince Michel, die, la vaillante femme, à la tête de ses braves Serviens, a eu deux chevaux tués sous elle , a fait avec ses amis, liéias! d'inutiles prodiges de valeur î
Et du champ de bataille, où la cause nationale succomba du moins glorieusement, îa fière Lioabitza se diri^jea vers la frontière,
sans rentrer dans Belgrade. — «Suivez-moi, sj vous avez du cœur, dit-elle à son iils ; votre place ni la mienne n'est plus là. où l'on csl en mesure à présent, de nous chasser lionteusement. Allons rejoindre votre pèie : Dieu et les Serviens feront le reste! »
(( Elle n'est plus , celle qu'avait épargnée le feu dans cent combats... La noble femme n a pu survivre au désastre, à l'asservissement de la patrie, la douleur l'a tuée!!!
« Oh! dit avec exaltation le Servien en terminant, tant qu'il battra des cœurs patriotes en Europe, les noms de Milosch et de Lionbllza vibreront puissants et honorés — Les exemples qu'ils ont donnés vivront éternellement dans la mémoire des peuples! »