‹ Le berger roi (volume 2)Chapitre 5 sur 18 · ARGENTAN · texte numérisé non relu

ARGENTAN

J'étais partie pour quelques jours seulement : voilà tantôt deux mois d'écoulés; je ne vous parle pas de mon retour, et vous me demandez ce que je fais donc tant sur les grands chemins?

Les plus délicieuses clioses du inonde ! Et d'abord, je ne fais rien... ce (|ui a bien du charme, pour les gens obligés par métier, de faire toujours (juelque cliose! Je me promène, je respire à l'air libre tant qu'il me plaît; j'ai ma part de soleil, de mouvement, ma part de la vie de tous, enfin ! Que je voudrais avoir le temps d'être souvent sur les grands chemins!

Pour vous, qui toute la journée jetez les heures par la fenêtre, si cela vous convient, ce ne sont pas là jouissances ineffables, je le conçois; mais pour nous, l'une des nombreuses variétés de l'espèce des condamnés aux travaux forcés, pour nous autres, nos jours dan-, de soleil, ce sont de bons jours, et paiciinonieusement comptes encore! '

Je suis ravie de m'èlre échappée de ce côté : vos idées, comme < elles de tant o'aulres sur

ia Normandie manquent d'exaclilude. Indépendamment de la fertilité du sol, de la lichesse des productions que vous voulez bien lui accorder, c'est encore un beau, un admirable pays à visiter : tout parsemé de piltolesques sites , de montagnes couronnées de forêts, et la plupart de ruines romantiques; de monuments historiques, de beaux vieux tchàteaux aux tours féodales, aux gigantesques proportions, aux grands souvenirs.

Partout, d'ailleurs, le terrain es\ entrecoupé par des chaînes de coteaux, bien boisés et bien cultivés; de belles vallées, de rivières; une infinité d'affluents bordés d'arbres qui serpentent à travers d'immenses prairies, les arrosent, les vivifient, et donnent à la végétation une vigueur, une fraîcheur admirables. J'ai retrouvé ici mon beau vert de Suisse, que je n'avais plus revu nulle part.

Et en parcourant, le i au matin, le ravissant paysage qui, à droite et à gauche de la route de l'Aigle à Argentan, se déroulait à mes regards émerveillés, je pensais à vous, à votre air quasi-indigné , en me disant la veille à Paris : « C'est toujours une singulière idée que vous ai^ee eue "là! On ne voit en Normandie que des pommiers et d'extravagants bonnets de femmes. Jolie distraction, par ma foi! »

Cette boutade, à l'endroit des bonnets surtout, était bien drôle dans votre bouche... j'en ris encore!

Vous détestez le cidre et les nourrices normandes, cela est positif, et vous enveloppez dans le même analhème le sol qui les produit; oh! que c'est bien cela! Si vous saviez ce qu'à nous autres, observateurs par devoir, l'étude du monde > l'analyse du cœur et de

l'esprit humains fournissent de précieuses révélations!...

Votre colère contre la ^'o^mandie, que vous ne connaissez pas, me rappelle un autre trait, une autre appréciation tout aussi caractéristiques !

Le 1 août i83o, je reçus d'une bonne, gracieuse et, qui plus est, spirituelle femme que connaissez bien, la lettre suivante :

« Si vous n'avez pas reçu une balle dans la « tête en entrouvrant curieusement vos voit lets, ou si vous n'êtes pas morte de peur, a pauvre chère 1 vite envoyez chercher des (t chevaux de poste, et sauvez-vous ici de <( cette effroyable échauffourée, dont, à cin- « quante lieues de dislance, l'idée seule nie « donne des vertiges!

« Les journaux font frémir. Les émigranU (( racontent des choses à faire dresser les

« cheveux : Les rues dépavées! les réver- « hères brisés! les arbres de nos l)eaux bou- (( levarts sciés, arrachés! ^îa chère, tout cela « ist hoirible! II faut vérilableme»! (jue les « Parisiens soient devenus lout-à-coup fous « ou stupides! »

F)ans cet immense fait du bouleversement n'un état, madame de i\*^* n'avait été frappée qwe du désordre des rues, de la perte de quelques arbres qui ôteraient du charme à ses beaux boulevarts, où elle aime tant à se promener...

INe levez pas les épaules; vous et moi nous savons des personnages importants, placés où lis sont , pour être dos hommes i^raves dans leur conduite et dans leurs actes, qui n'ont pas appiécié avec beaucoiq) moins de légèreté que madame de .\. .., les conséquences de Véchauffouri^r de i83o, et . (pie le

gros temps qui vente en 1840, trouve tout aussi incroyablement inconsistants, tout aussi imperlubablement superficiels...

Ces réflexions et beaucoup d'autres plus ou moins philosophiques, venues à propos de pommes et de bonnets, furent interrompues par l'admirable tableau qui se déployait magiquement à mes yeux, au haut de la rapide côte du Pin.

Il était cinq heures du matin, les rayons du soleil levant éclairaient de leurs teintes vaporeuses, les beaux ombrages, le merveilleux paysage au milieu desquels apparaissait [e haras du Pin. Haras royal s'il en fût jamais I pourvu d'un somptueux château, de princières écuries, où sont royalement logés gens et bêtes!

Le château, d'une construction grandiose, occupe le centre; les écuries sont distribuées

à droite et à gauche sur un plan parallèle et symétrique. La cour, où pourrait manœuviei' à l'aise cinq cents chevaux , est fermée par une belle grille dorée qui règne sur toute la longueur de la façade, et trois larges avenues percées dans l'épaisseur du bois, marquent l'entrée de ce magnifique établissement.

Du côté opposé , on domine à perte de vue une étendue de terrain dont les mouvements otïrent les sites les plus Variés ; et dans le lointain se dessine, comme une aérienne décoration, la belle cathédrale de Séez, avec ses élégants clochers, qui semblent se détàcheide la masse de Tédifice.

Sur un plan plus rapproché, se dérouienl les vastes et verts herbages, splendides jiotagers, où se nourrissent et s'ébattent, comme de grands seigneurs qu ils sont , les beaux

clievaux, les gracieuses et coquettes poulines, les fringants poulains. Des eaux vives partagent en les fertilisant ces riantes prairies, (ju'en cadrent de hauts et vigoureux peupliers; el de jolis abris sont disposés çà et là, pour garantir les promeneurs des ardeurs du soleil et des intempéries du temps.

En considérant toutes ces magnificences, je révais les Invalides, dans ce paradis terrestre, pour tous les malades, les infirmes, les vieillards, tous les souffreteux de la race chevaline, pauvres humbles martyrs, sans «ouronnes ni palmes, destinés à expirer sous le/ fouet des bourreaux! et le cœur me saignait en songeant à tant de misères non secourues, en regard de tant d'abondance, de tant de richesses , le domaine exclusif de (juelques privilégiés!

Las! avec les miettes tombées de la table de ces riches, on ferait tant d'heureux! Nous devrions bien nous deux, bonnes gens, adresser à ce sujet une pétition à la chambie des députés? je la composerais; vous, vous la présenteriez, et qui sait?

Prenez noie de cette idée. Elle n'est pas beaucoup plus saugrenue que mille autres qui ont obtenu les honneurs de la discussion !

Du Pin , toujours en suivant la grande^ route qui traverse le bois, et unie, entretenue comme une allée de parc bien soignée, nous passâmes au Bourg, dont le beau château apparaît à travers la forêt qui l'entoure. Deux lieues plus loin, un peu sur notre gauclie, une masse considérable de maisons s'élevant en amphithéâtre, de hautes tours, des

clochers au\ formes haidies et légèr.;s, nous annoncèrent une ville d'une certaine importance : c'était Argentan.

Vous connaissez les amis que j'allais visiter : chez eux, c'est chez moi; même liberté dans mes habitudes, même indépendance de mon temps, de mes heures; et il fallait bien tout cela, pour que je me décidasse à ([uitler mon nid !

C'est donc à Argentan qu'est établi mon quartier- général . — Il n'en émanera pas , soyez-en sûr , les prodiges ni les merveilles de celui que vous savez... — Mais enfin, c'est de là que, sur bonnes indications reçues, mes amis et moi, nous courons chaque joui' à la découverte , non de l'ennemi , mais d'une quantité de curieuses et intéressantes choses à voir el à connaître.

Maintenant, s'il vous plaît d'être en tiers

dans nos excursions, je vous décrirai, du mieux que je le pourrai, les lieux que j'ai visités ; je vous redirai ce que j'ai observé de remarquable, ce que j'ai appris; et avec un ])eu de bonne volonté, vous aurez vu ce que mes yeux ont vu, vous aurez entendu ce que mes oreilles auront entendu , vous aurez parcouru avec moi un des coins les plus poétiques de notre belle France.

Tout d'abord, comme il est juste, je vous parlerai d'argentan : c'est une jolie petite ville située sur une hauteur; la rivière de l'Orne la sépare en deux parties inégales, nie est propre, bien percée, d'un aspect gai, ais<''; nulle part de fastueux bôlels, nulle part non plus de misérables demeures. Ici, rien n'attriste les regards de l'étranger. Si ce n'est pourtant, il faut bien vous donner raison au moins sur un point, si ce n'est les bonncla de

colon C'est la coiffure nationale : les

hommes le portent le lioupelte rejetée en arrière ; les femmes, la houpetle jetée en avant : voilà la seule distinction ; et, ce qui, affublées (Je l'horrible bonnet , les fait ressembler , vieilles et jeunes indifféremment, à pe vilains garçons. C'est bien pire encore que les exlravagants bonnets! Ceux-ci sont léservés pour les jours de parure.

Que voulez-vous? c'est là un de ces déplaisirs de voyage, dont il faut savoir prendre son pai'ti , comme des mauvaises auberges par les chemins 1

Ce qui n'empêche, toutefois, (pie la modeste petite ville d'aujourd'hui ne fut jadis une place forte importante, et qui soutint bravement plusieurs sièges. Elle vit dans ses murs Guillaume-le-Conquéiant, son fils, Henri V, presque tous les princes de celte vaillante li-

gnée; plus lard, Henri-lerBé^rnais , el plus tard encore, les derniers descendants de sa royale famille, sur laquelle, depuis un dennisiècle, semble peser une fatale exhérédalion.

Ce sera encore un souvenir historique attaché à la petite ville d'àigentan; on y montrera la maison de simple apparence, oîi, en l'ait i83o, le roi Charles X et ses enfants, j)assèrent une des nuits de l'exil recommencé pour eux — la petite place plantée d'arbres qui sert comme de péristyle à cette maison , el sur laquelle bivouaquèrent , l'arme au ])oing , les gardes du corps , l'impuissante mais dévouée escorte du souverain déposé par le peuple.

L'histoire impartiale ajoutera : que, sous la neule sauvegarde de son malheur, la famille bannie quitta la France, sans qu'aucun acte de violence exercé à son éijrard vint contiister

les âmes généreuses; que ks ressenlimenls populaires se turent noblement, devant la Meillesse et l'enfance aux prises avec les douleurs de la proscription.

Et ce fait de haute dignité, acquis à la nation française, sera une des belles pages de ses révolutions.

Mais voyez donc où je vais me fourvoyer. Il n'est question, Dieu merci! aujourd'hui pour moi, que de rôder en désœuvrée, dans les lues d'Argentan, où rien n'indique plus que par les traditions qu'elle fut une ville de guerre.

De son ancien château-fort où jadis le roi d'àngleterre Henri II reçut en i iG8 les légats tlu pape, il n'existe plus qu'un bâtiment fornianl trois pavillons assez irréguliers; dRu^ l'un est établi le tribunal, les autres servent de j)ii.s()n; ses fortifications ont entièrement

disparu ; et le fossé profond qui le défendait, a été transformé en une promenade humide et enfoncée, fort triste. Des murailles flanquées de tours (jui ceignaient la ville, il n'esl demeuré qu'un seul pan que l'on nomme le donjon; il est situé un peu au-dessus du château, et la piété des habitants a fait disposer un calvaire au sein de cette ruine, dernier vestige de l'ancienne importance de leur cité!

l]n peu plus loin se trouve une immense place où se déploie un vaste et moderne hôtel de ville, qui a fort bon air; et de l'autre côté une promenade spacieuse, bien plantée, dont la vue s'étend sur la campagne, (lelte partie forme une des extrémités de la ville.

.riiahite au centre, dans l'aristocratique quartier qui renferme les seuls monuments remarquables qu'elle possède. Mettez-vous

avec moi à la tenétre de la chambre que j'occupe, dans une niaison de la rue Saint- Martin (qui ne ressemble en lien à notre sombre, sale et bruyante rue de ce nomj; en face de nous, tout près, séparée seulement par quelques jardins, voici une belle tour bien intacte, bien conservée : c'est la Tour couronnée. Son crénelage , la forme de son toit pointu, hardi, accusent seuls l'âge de la coquette. Il y a cependant tantôt 4oo ans qu'elle se pavane là, fière de sa beauté; et, défiant les vulgaires outrages du temps, elle a traversé les siècles en bravant leurs lavages !

Dans ses murs, raconte-t-on, a langui el gémi longues années une belle princesse, j)auvre victime de l'amour! emprisonnée en la Tour eouronnèej pour expier le crime d'avoi»

préféré simple écuyer, à son noble seigneur ef maître!

Mais, comme on n'a pu me dire le non» (le oelte grande coupable, je suis tentée de soupçonnei que c'est un conte mécliamment inventé à plaisir , à Tenconlre de Tlionneur des princesses.

Toujours ost-ii que depuis longtemps la lour ne renferme que des poudres; et à cause du voisinage, j'aimerais bien autant qu'elle renfermât tout autre chose...

A présent, regardez à gauche, sur le même plan que nous; un peu en saillie, se dessine l'église Saint-Martin, avec ses flèches élancées, découpées à jour comme par la main des fées; avec ses grandes fenêtres à compartiments et leurs beaux vitraux coloriés. Voyez les choux frisés sur les corniches, les clo-

chetons, les pinacles chargés de crochets, les petits personnages qui en forment le caiaclère principal, tout cela est bien du gothique pur avant son altéi-ation, et, si je ne me tronape, doit appartenir au treizième ou quatorzième siècle. Les balustrades sont de la renaissance; il est évident qu'elles ont été refaites.

Au-dedans, lîélas! la belle vieille église porte les slygmates des inintelligentes colères populaires : pendant la révolution elle a servi d'ignoble magasin à fourrage! Depuis, elle a été rendue au culte; on Ta rappropriée ; mais l'on n'a pas réparé des dégradations qui attristent les yeux. C'est qu'aussi elle n'est qu'une humble succursale!

La succursale de l'église Saint-Germain, dont vous apercevez à notre droite et sur la même ligne que la tour couronnée, les colossales tours qui s'élèventorgueilleusement dans

les aiis; et pour Saint-Germain sont réservés toutes les somptuosités!

C'est la magnifique cathédrale d'Argentan,

dont la construction, conçue dans des proportionsgrandioses, date du quinzième siècle ; au -dehors ses nombreux clochers artistement travaillés, son haut portail à double ouverture avec des frontons triangulaiies, ses fines découpures excitent l'admiration des connaisseurs.

A l'intérieur, oli! qu'elle est belle! avec sa nef à hauts piliers garnis de colonnettes liées en faisceau et surmontées de balustrades et de pendentifs délicatement sculptés; avec ses côtés latéraux offrant de riches arcades de gothique quaternaire, d'un aspect sévère, imposant; et le chœur avec ses grilles d\\n travail exquis; le maître autel tout resplendissant de dorures; les chapelles et les orne-

inentsquilesdécoreiitd'unerichesseextréme!

Tout cela est plein de majesté, de poésie! En contemplant ces merveilles de l'art , l'ame recueillie s'élève vers le créateur, lui en reporte la gloire, reclierclie l'empreinte d'uiie main divine sur ces miraculeux travaux exécutés ])ar la main des bommes.

Dans une des chapelles est renfermé le cœur d'une princesse de Lorraine, Marguerite, duchesse d'Alençon, morte en iSai, religieuse à Argentan. Ce qui ne vaudrait guère la peine de m'occuper, ni vous, s'il ne :.e rattachait à ce souvenir, un épisode historique et un vieux document cuiieux, l'un et Tautie pleins d'intérêt et de couleur locale.

Je vais tâcher d'analyseren quelques lignes, ce qui n'est pas trop facile, les traits les plus saillants d'une longue et belle histoire qui m'a vivement intéressée.

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