‹ Le berger roi (volume 2)Chapitre 6 sur 18 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

JEAN V. — LA BELLE MARGUERITE , DUCHESSE d'aLEJVCON.

Le fameux Jean V, duc de Normandie el d'Alençon , que Jeanne d'Arc n'appelait que son beau duc, et qu'elle voulut accompagnet au siège de Gergeau, dont il se rendit maître après un rude assaut , était né au château d'Argentan. Et pour ne plus revenir sur sou

comple , attendu qu'il y en aurait trop long à dire ici , je ne vous citerai plus de lui que sa réponse liardie au connétable Arthur de Piicliemont, envoyé par Charles Vil pour interroger le fier duc Jean dans la prison de Melun , où il l'avait fait jeter par traîtrise : « Hora d'ici! fit-il avec un geste impérieux à son interrogateur, allez tôt reporter au roi, que lui dirai mon fait, et non à d'autres. »

Je pouvais, à la rigueur, me dispenser de vous parler de Jean V, qui n'a pas grand'cliose à faire dans ce qui suit, mais c'est que, tout simplement, je voulais par occasion vous donner sa réponse qui, j'en suis sûre, vous plaira autant qu'à moi.

D'ailleurs aussi, j'arrive en droite ligne à Kéné, duc d'\lençon , qui était le fils de ce terrible Jean V , et le mari de iVJarguerite , surnonmiée la belle Marguerite, princesse de

Lorraine, iille de Ferry H, comte de Vaudtmont.

Et, nous apprend la clnoïiii^iue, il chassait «le race! Lui aussi, ce duc René, était un turbulent, qui eut maintes fois maille à partir avec la couronne : Louis XI s'en saisit par surprise, et le fit eufeinier à Cliinon dans une cai^e de fer, d'un pas et demi de long (ï), où il fut six jours pendant lesquels on lui donnait à manger avec une fourche. Après ces six jours, on le lirait de sa cage pour le laisser maiclier pendant une heure, puis on l'y faitiait rentrer, ce qui dura douze semaines

Le duc d'Alencon , en outre de ses méfaits politiques, était un débauché, un dissipateur qui se ruinait et rendait la belle et tant sage l'Or;:;.;'

(V VuG (le CCS (viycs iippellét' Haine, du èom do l'invon- }*Mir, rinfarac cardinal Balue.

Marguerite la plus infortunée de toutes les créatures! Tandis que le duc René allait par mon! s et par vaux, guerroyant, et menant vie de démon, elle, la noble femme, soutenait haut l'honneur et la dignité de son rang, et pour pouvoi)' subvenir à la représentation cpi il exigeait, rétablissait l'ordre dans les affaires de sa maison, l'économie la plus éclairée dans l'administration du domaine de ses enfants ; et en exerçant elle-même des ceuvres de piété et de charité, veillait encore avec la plus sévère attention à ce que la justice fût rendue par des hommes intègres, remplaçant sans miséricorde les mauvais juges, des sièges de ses juridictions.

Va quoique bien jeune cncoie, la duchesse d Wlençon était l'amour et l'orgueil de la province, dont le gouvernement était bien plutôt exercé par elle que par son mari.

Cependant le temps avait marché ; le duc René se faisant vieux s'amenda, et redemanda à celle qu'il avait tant outragée du bonheur : « Mon seigneur, lui dit elle fièrement, demeurerai toujours votre servante, mais voire mie, ne le serai plus jamais ! »

Réué mourut quelques années après. Alors l'éclat des vertus de la duchesse d'Âlençon, la haute renommée dont elle jouissait, valuiept à ses enfants de grands établissements : sa fille aînée , Françoise , épousa Charles de Bourbon, duc de Vendôme; Anne, la cadette, Guillaume Paléologue VI , duc de Montferrat.

Elle avait fait élever soigneusement son fils loin de la dissipation et des mauvais exemples, au beau château de Mauves, près Morlagne. L'époque de sa majoiité arrivée , elle lui remit l'administration entière de ses biens, ne

se réservant pour son douaire et ses droits , (jue la ville d'Essey (i) et le domaine de Graville : « Et maintenant, dit Marguerite à s<^^>n fils, vivez en homme de haute lignée, et en honnête homme f si vous voulez honorer votre mère. » Charles IV , héritier de la valeur de ses pères , mais plus modéré dans ses actions , plus réservé dans sa conduite, fut un des grands seigneurs les plus remarquables de son temps. Chargé par Louis XÏI de conduire en Italie une armée pour soumettre Gènes, qui s'était soustraite à son obéissance , il se dislingua de la manièi-e la plus brillante. Après la mémorable bataille d'Agnadel, dans le Milanais, où à la tête de ses troupes il se couvrit de gloire, il épousa à son retoui- Mar-

■1 1 Jadis ville romaine où habita G'sar

i^uerite d'Angouléme, si célèbre par son espiit et sa grande beauté : elle était sœur de François, comte d'Angouléme et duc de Valois, qui monta sur le trône à la mort de Louis XII , et déclara aussitôt prince du sang , le duc d'Alençon , son beau-frère.

Le soir de la bataille d'Agnadel , rentré sous sa tente , la première pensée du béros victorieux fut un bommage à la providen<;e de ses jeunes années ; Cbarles blessé écrivait à sa mère :

'( Dieu protège les armes de la France, nous u avons la victoire; ïnais point ne m'enorgueillis « de mes miens succès , c'est à ma tant vénérée et « sainte mère qu'attribuerai éternellement , en « toute rencontre, ma bonne chance. »

Alors, quand tous ces devoirs eurent été accomplis , sa tàcbe de mère si largement remplie, terminée, la noble Marguerite quitta

sans regret ce monde qu'elle avait traversé, jeune, belle, le cœur déchiré, le front meurtri sous la couronne ducale, pour aller se reposer de ses grandeurs dans la retraite , et cacha pour jamais les restes de son éclatante beauté sous l'humble voile noir des filles de Sainte-Claire d'Argentan.

Bien des années, des siècles, ont passé sur ces faits, et l'empreinte angélique de Marguerite d'Alencon est restée srravée dans la conscience, dans la vénération publiques! On a conservé, comme chose sainte et sacrée, et bien curieuse de nos jours , la copie du règlement qu'elle fit et écrivit de sa propre main pour fixer les dépenses journalières de sa maison, alors qu'elle résolut de mettre de l'oidre dans ses affaires et qu'elle prit les rênes de leur administration. On y voit ce qui devait être servi au dîner de la duchesse.

aux genlilshommes, aux quatre dames d'honneur et aux demoiselles , aux femmes-decliambre et aux officiers de bouche; et la dépense pour toutes ces tables ne dépassait pas neuf livres dix sous par jour.

Ce règlement était affiché dans la grande salle à manger du palais, afin que chacun eût h s'y conformer dans ce qui le concernait. Je vous le copie mot à mot :

<( Sur la table de madame la duchesse : (( .4m dîner, deux potages, deux chapons bouillis, <( une pièce de bœuf, une haute côte de mouton. « Pour rùl : un membre de mouton, un démise chevreau, quatre poulets ou pigeons, ou lape- <( reaux, ou autre chose pareille. Les dimanches , <( mardis et jeudis , des assiettes de pâtés : le (( dessert, des fruits de la saison; et au souper, '( une langue de bœuf, un membre de mouton,

« un demi-chevreau, quatre poulets on pigeons, ^ ou lapereaux.

<( La desserte formera la table des genliUcc h&mmes, avec une pièce neuve de bœuf ou de « mouton.

« La table des dames et demoiselles d'honnexir « sera servie : d'un potage, un chapon, une pièce (( de bœuf, tme pièce de mouton ; le rôt, un membre « de mouton et quatre poulets. Au souper : deux a membres de mouton , deu-x pièces de veau et (( quatre poulets.

« La desserte des différentes tables servira à « la réfection des filles de chambre et des officiers « de bouche, »

Le prix de chaque objet était soigneusement annoté , et l'addition présente le total de 9 1. lo s., ce qui de nos jours paraît fabuleux !

Il est bien remarquable qu'il ne figure sur ce menu aucuns légumes, soite de nourriture qui n'était consommée exclusivement, alors, que par les petites gens, La stricte économie qui réglait ces dépenses en avait exclu le superflu , mais aussi la vulgarité.

Et ce qu'il faut ajouter , c'est que la duchesse d'Âlençon, pénétrée du principe, que l'instruction est la base de la moralité du peuple, entretenait à ses frais de nombreuses écoles gratuites, dotait les hôpitaux, et tous les ans, la veille de Noéi , elle faisait elle-même, accompagnée de ses enfants, des distributions considérables de vêtements, de farine et de bois aux pauvres

En visitant Saint-Germain la première fois., j'étais passée, froide et désintéressée, devant

la chapelle qui renferme le cœur d'une pruiresse tle Lorraine; depuis, je suis revenue m'agenouiiler devant le haut et grand cœur de la noble Marguerite.

Et voilà tout ce que je sache à Argentan , en monuments, qui mérite la faveur de vous être sij^nalé. Je ne vous dirai rien, parce (jue <eta ne vous sert pas plus qu'à moi , de ses fabriques et de son commerce. La seule chose que j'en aie appris à mon grand désappointement , c'est qu'il ne s'y fait , ni ne s'y vend plus de ce joli point d'Alençon , que j'aurais voulu y trouver.

INous avons visité cette semaine le pittoresque château de Bernay; aussi, le vieux et liistorique château de Carrouges , un des b( aux restes de la puissiuice féodale : au noni (le sa châtelaine, Marie de Thibouville, la célèbre (lame de Carrouges, se rattache une la-

menlable histoire; je vous raconterai de tout cela un peu, dans ma prochaine lettre : je veux vous donner l'envie de venir me rejoindre en Normandie.

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