‹ Le berger roi (volume 2)Chapitre 7 sur 18 · LE CHATEAU DE CARROUGES · texte numérisé non relu

LE CHATEAU DE CARROUGES

Je voulais bien vous écrire tous ces jours; mais, dans la disposition d'esprit où je me trouvais, je n'aurais pu m'occuper ni vous parler de ces choses auxquelles on n'a de goût que quand le cœur est satisfait.

Et je suis triste, triste à la mort! La polé-

jiiiqne établie depuis quelques jours dans les journaux, à l'occasion de révénemenl qui pioduit une si universelle, une si vive sensation li Paris, dans les provinces, partout, jjaitout ! tu'a jetée dans un de mes plus amers découraj^ements; ce qui se passe à ce sujet a tué toute la joie que j'avais ressentie de la liienlieureuse nouvelle!

.l'ai appelé de mes vœux les plus ardents, vous le savez, ce patriotique hommage rendu aux mânes de l'homme, dont le nom résonne dans tout l'univers , vibre si grand dans toutes les âmes intelligentes en P'rance; j'ai im- ])loré de toutes mes forces, celte tardive réparalionenvers le supplicié de Sainte- Hélène. , . Eh l)ien! le croiriez- vous, je voudrais être à désirer encore!...

A ])ropos d'une ovation : nous avon^ se-

ooué les toicbes de la discorde devant ces toiches funèbres...

A propos des titres de gloire du héros : nous avons lappelé les fautes de la victime...

^ous avons discuté longuement le lieu où ses cendres reposeraient chez nous, et nous 11 avons pas su leur tiouver une place!

(]e n'était : ni sous la colonne, où déjà pose sa géante statue; ni à l'A-rc-de-ïriomphe, où déjà tout parle de lui; ni à Saint-Denis, ni au Panthéon, ni aux hivalides .. Non, non, non!

A l'une des extrémités de Paris, à l'écart de ses bruits, de ses mille clameurs, de la dissipation de la foule, se trouve un magnifique emplacement, recueilli, comme il convient au silence de la mort; isolé, connue il convient au respect dû aux tombeaux.

C'était sur celle pittoresque hauteur, à la-

quelie se raltachent de sympathiques souvenirs, déjà revêtue de beaux ombrages, qu'il fallait, non pas faire construire un fastueux cénotaplie, il n'en est pas besoin : la magniiicence du nom de Napoléon défie toutes les magnificences de l'art! C'était là... qu'il fallait édifier une simple chapelle funéraire^ placée en vue des regards de tous, des hommages (le tous, mais religieusement renfermée par une haute grille posée au bas du vaste et poétique tertre, et qui eût défendu la grande tombe des approches profanes de tous.

Qui sait! si la dernière étincelle qui anima î'ame du proscrit à son heure suprême, ne ne lui représentait pas son tombeau, élevé près des bords Je la Seine, sur ce terrain, ac- (juis par lui avec l'or de ses concpiêtes, mat - (jué par lui, pour y faire construire un palais à son fils bien-aimé, en face du chanip

de manœuvres de ses soldats, en legard du palais de ses compagnons d'armes mutilés?...

Et personne n'y a songé!

Personne, pas d'avantage, n'a songé que la place où il reposera .parmi nous, devrait être une place unique, commfe celle qu'il y occupa de son vivant, comme celle qu'il occupe déjà dans notre histoire.

Il n'est venu non plus à l'idée de personne, que le lieu de la sépulture de Napoléon, sur la terre de France, devait être, au moins, ce qu'il était là-bas... chez ses bourreaux... un lieu vierge, un lieu consacré par lui seul!..;

Et il s'est trouvé un liomme, un Français, ? qui a eu le courage de marchander le prix de ces nationales funérailles ! . . .

Oh! honte! honte! désolation!

Et des amis maladroits, des ennemis pas-

siennes ont mêlé ce grand nom, sanctifié par la mort, dans leurs querelles de partis. D'iniprudentes démonstrations, d'un côté, ont renouvelé d'odieuses récriminations de l'autre; d'irréconciliables haines, de vieilles rancunes sont venues rejeter leur venin sur cette tombe .. . et, dans ces tristes et déplorables débats, ils ont les uns et les autres , livré aux dédains de l^urope, de nos ennemis, le caractère, la dignité de cette nation, que lui, Napoléon, le grand cœur! avait appelée \a première nation du monde!

Nous avons tout profané! tout, jusqu'à la sainteté de ces dépouilles 1 jusqu'à la majesté «le ce cercueil !

Et voilà pourquoi mon cœur déborde d'amertume! pourquoi les plus pures joies sont empoisonnées, pourquoi toutes les âmes iières sont profondément contristées, pour-

quoi de nobles fronts s'abaissent humiliés vers la terre...

Ces souffrances, vous les avez éprouvées avec moi, n'est-ce pas? — Brisons là,

30 mai 1859.

Il m'aurait été impossible hier de continuer ma lettre. Je me suis enfuie dans la campagne. J'éprouvais le besoin de rafraichir à l'air vif ma tête brûlante, de calmer par la marche mes angoisses intérieures. Que voulez-vous? je suis ainsi faite; moi aussi, j'ai du sang français dans les veines! et tout en devisant avec mon frère sur l'inépuisable thème des misères de notre pauvre humanité, nous nous dirigeâmes vers un petit coin bien relire, bien mystérieux, appelé les bains sacrés, on , à vingt minutes au plus de la ville, on se croirait au bout du monde.

L'origine de celte pompeuse dénoiiiinalion , que lien ne justifie d'ailleurs, doit remonter aux usages romains : c'est tout simplement un délicieux endroit , bien à l'écart, où l'Orne , en passant au milieu des beaux bois loufTus, décrit une espèce de cirque entouré de belles et fraîches prairies.

Au reste, partout dans ce pays, on retrbu\e les traces des anciennes voies romaines; et quand on a un peu de poésie dans l'imagination, ce n'est vraiment pas sans quelque émotion qu'on foule d'un pied léger, inotfensif, ce sol, qui a tremblé sous des pas de géants, si souvent couvert de cadavres, d'armes brisées, et seul témoin demeuré, de ces sanglantes luttes, de tant d'événements depuis longtemps oubliés : comme tout passe, tout s'oublie dans ce monde!

J'aurai occasion de vous repailer i)lus taid

de quelques camps romains bien conservés , dit-on, qui existent encore dans les environs, et que je suis bien curieuse de visiter.

Maintenant , tout d'un bond , je vais vous transporter à c6 kilomètres d'ici, au château de Bernay; et si je lui donne la préséance sur le vieux château-fort de Carrowjes et sa dame, c'est que je ne veux pas, qu'après ces sombres j'écits, il ne reste plus de place dans votre intérêt pour l'objet de ma prédilection particulière.

Pour aller d'Argentan au château de Bernay, — qui n'a rien de commun avec la ville de Bernay que le nom, — on passe à Écouché, petit village célèbre par les combats dont il a été le théâtre dans les guerres de !Normandie. Huit kilom. plus loin, on prend sur la droite un chemin de traverse, ou bien plutôt une ravissante allée de jaidin , qui ser-

pente, tantôt formant une voûte de verdure, tantôt à ciel découvert , au milieu de cliarmants sites. On fait ainsi à travers champs, et sans rencontrer aucune habitation, bien près de 4 kilonA.; puis, sans aucune transition, la voiture s'arrête au pied d'un joli perron : c'est le château.

Il n'est pas entouré de larges fossés, il n'est pas précédé d'une cour d'honneur , fermée par de hautes grilles ; il n'a rien de grandiose, rien d'imposant : c'est comme une délicieuse chartreuse, dérobée aux regards des profanes, posée là, une belle nuit, par quelque enchanteur, au milieu du plus ravissant paysage!

D'i m menses roches, viei lies commele temps, couronnées de bois, se trouvent là, on ne sait comment, mais enfin elles y sont, et placées en regard du château, impriment à îa perspective de ce côlé , un aspect sévère et mé-

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lancolique ; à quelques pas , sur la droite , vous voyez un joli moulin , placé si près de vous , que vous cherchez à en entendre les gais clapotements.

De l'autre façade du bâtiment , la vue s'étend sur de vertes pelouses , des parterres oii s'épanouissent à profusion de belles fleurs; tout autour des bois, à travers lesquels, par des trouées habilement ménagées, apparaît la rivière de l'Orne. Elle traverse le parc, marque son cours par les hauts peupliers qui la boi'dent, et ne fait que le séparer de vastes et verdoyantes prairies , où paissent de belles grosses vaches , des chevaux , des moutons , voire même des poules; et tout ce gros et menu monde, vivant là en commun, dans la meilleure intelligence, fraternellement. C'est à en faire honte aux hommes !

Ces vieilles roches , ce moulin , celte ri-

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vière, ces prairies, ces potagers, ces parterres, les magnifiques ombrages plantés en amphithéâtre, et sons lesquels, commodément assis, vous embrassez à perte de vue ce merveilleux tableau; tout cela, c'est le parc, toujours le parc , car nulle part de vilains murs ne le renferment, ne le limitent à vos yeux.

Et c'est au milieu de celte pittoresque solitude, dont aucun voisinage, aucun bruit étranger ne viennent troubler le calme et le recueillement, que se trouve une charmante habitation; oui, charmante, en vérité, parce qu'il existe une parfaite harmonie, entre les choses du dedans et celles du dehors : lout y est confortable, gracieux; rien n'y est fastueux, apprêté. Un tact exquis se révèle dans celle élégante simplicité.

Le même cachet d'esprit, de distinction, est empreint dans les manières des maîtres de

la maison. Che* eux, l'hospitalité est exercée avec les cou lu mes traditionnelles des nobles châtelains d'autrefois : ce n'est jamais quelques heures que vous êtes invité à passer sous leur toit , c'est toujours pour quelques jours que vous êtes courtoisement engagé à liaire partie de la famille. Et ici, cette simplicité apparente qui frappe vos yeux , n'exclut ni la délicatesse des habitudes, ni la profusion bien entendue qui constitue le luxe d'une existence riche et parée : les journaux, les revues, les nouveautés littéraires; ces distractions, devenues des besoins de tous les jours, se trouvent rassemblées là sur la table d'un salon, au fond des bois; çt tout ce (jui peut vous intéresser, vous être agiéable à voir, à connaître au dehors, est deviné et satisfait.

MA

Je voudrais dire toirl le bien que je sais, d'ailleurs, de celle honorable famille; mais..', madame de C***, ses fds, ses (illes, sonl si modestement parfaits, si discrètement généreux ! Il n'y a que les paysans de leur terre, les pauvres d'Argentan, les malades de l' hôpital, qui osent se permettre de soulever un coin du voile qui recouvre leurs évangéliques vertus. rrMy.iùilvA^ 'M) '5:'^'î*^'^i!' 1» ri in «

Ne trouvez-vous pas(juc ce soiit là de moraux et utiles exemples à signaler? Les nobles caractères, lès bons riches réconcilient les pauvres avec les impitoyables inégalités de la fortune... On n'y songe pas assez! et pourtant, c'est un moyen qu'on devrait employer par calcul, quand bien même ce ne serait pas un devoir social, une obligation d'humanité.

Il est bien sévère, bien imposant, en rc-

gard de celui que nous venons de quitter, Of vieux chateau-fort de Carrouges, aux étroites fenêtres, à la haute toiture perpendiculaire, à l'entrée en forme de donjon , majestueusement flanquée de quatre tours, également surmontées de toits longs et pointus, et orîiées de frontons élancés et fleuris.

Comme il porte bien le caractère de défense particulier aux grandes demeures des seigneurs féodaux des treizième et quatorzième siècles. On y arrive par un pont en pierre, qui n'a pas moins de trois grandes arches de longueur; il remplace le pont-levis, qui autrefois donnait entrée au château, bâti sur pilotis. F.t quels pilotis ce doivent être, bon Dieu! pour supporter, depuis six cents ans, cetîe énorme masse conslniifc alors au milieu des eaux.

\ujOurd'lun les fossés sont h sec; on a lé-

duit en prairies le vaste bassin, dont les eaux venaient battre les quatre faces de la forteresse, et en défendaient l'approclie. Vous pouvez vous faire une idée de l'inexpuiijnable obstacle que présentait jadis la largeur de ce fossé circulaire, lorsque le pont-levis était relevé.

Les distributions intéiieures ont subi les modifications apportées par les siècles, dans les mœurs comme dans les usages.

Toutefois, à la place qu'occupe l'escalier j)rincipal , les arcbitectes de Paris trouveraient le moyen de construire une fort jolie maison, avec cour, remises et écuries peutêtre. Dans les tours, les escaliers qui en dis- Jril)uent les étages sont taillés dans l'épaisseur des murs, et l'on peut les gravir deux ])ersonnes de front.

En parcourant ces gigantesques construc-

lions, dernier vestige de la puissance féodale, on comprend bien comment renfermé là avec ses hommes d'armes, le fier suzerain ne relevait que de sa propre volonté; contraignait les rois à compter avec lui, et imposait ses conditions aux partis qui réclamaient dans leurs querelles l'assistance de sa bannière.

Les hauts et vaillants seigneurs sont depuis longtemps couchés dans la poussière, mais les monuments qu'ils ont édifiés, restés debout, attestent leur redoutable autorité et leur puissance de fait.

Tel qu'il est demeuré encore de nos jours, le château de Carrouges est une tradition vivante de ces temps, tout empreints d'une grandeur sauvage, et à jamais disparue.

Le château de Carrouges était l'apanagf des sires de ce nom, qui s'éteignirent vcms

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1 395, après le fameux duel de Jean de Carronyes avec Jacques-le-Gris. Depuis il a apj)arlenu au sénéchal de INocmandie, Jean de Blossel; eL ensuite la teire de Carrouges, par suite d'une alliance avec les Blosset, est enttée dans l'illustre maison des le Veneur, (jui la possède encore. î ?n;.,>

On y voit la chambre qu'occupait Louis XI en se rendant au mont Saint-Michel, et ensuite Marie de Médicis, dans son voyage en INorniandie. Louis XI offrit aux le Veneur, eti témoignage de sa satisfaction de l'hospitalité qu'il avait reçue au château de Carrouges, une chasuble pour l'ornement de la chapelle. Ce présent royal est, du reste, fort beau et fort bien conservé.

La galerie est intéiessante; elle possède une (juanlité de portraits de souverains et d« personnages hislori([ues et la collection coin-

plèle de porlrails de la famille le Veneur, lioiU deux sont d'une fine exécution : celui de la comtesse de Fiesque et de Jean le Veneur, tué à la bataille d'Âzincourt.

L'armure complète de Jean, posée sur un mannequin en pied, est placée derrière une grille que Ton voudrait bien voir s'ouvrir, parce que c'est la porte d'une bibliothèque qui renferme des autographes et des manuscrits, et dont, pour mon compte, je priserais bien fort la possession.

Dans cette galerie se li-ouve aussi un portiait de femme, d'une merveilleuse beauté, et conservé là , dit-on , de siècle en siècle : c'est celui de la dame de Carvouges, et voici le récit des tragiques événements qui lui va Jurent sa triste célébrilé!

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