‹ Le berger roi (volume 2)Chapitre 8 sur 18 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

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LA DAME DE CARROUGES. - — JACQUES-Ll-GRIS.

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Àùisi le raconte la curieuse chronique de sa noble maison :

« Jean, sire de Carrouges, chambellan de monseigneur lecomle d'Âlençon, avait épouse eu premières noces la fille du seigneur de Tilly, et en seconde noces, Marie de Thibou-

ville, renommée par ses grâces et la rare beauté de son visage.

« Quelques années après, en f385, le sire de Carrouges eut fantaisie d'accompagner l'amiral de Vienne, en sou voyage d'Ecosse et d'Angleterre. Avant de partir pour ces lointaines contrées, il donna force instructions et recommandations à ses valets et autres gens, et mit en bon ordre la défense du château, où il laissait sa noble dame, dont ti était grandement épiis : « Madame, lui ditil la veille de son départ, pendant mon absence mes serviteurs veilleront à la sûreté de votre personne; ils en répondent suv leur tète! Mais vous, ma belle Marie, avez en ^arde mon honneur; conservez-moi souvenance en votre cœur, fidélité jusqu'en vos pensées, vos paroles, vos regards... comme moi, vous promets n'avoir ni pensées^ im pa-

rôles, ni regards pour aucune femme, si tant belle qu'elle soit!

<( — Monseigneur, lui répondit-elle, vous

arderai mafoiel mon amour, jusqu'à l'heure

le mon trépas : Partez en confiance, que

n'aurai plus ni joie, ni divertissement, jus-

ju'au bien heureux jour de votre retour. »

Mais la nuit porte conseil. Le seigneur Jean songea probablement que le pont-levis qui allait se relever derrière lui, pouvait aussi se rabaisser. . . car la chronique reprend :

<( A l'aube du crépuscule, le sire Jean donna l'oidre de seller la haquenée de madame sa femme, l'y Ht monter incontinent, et la conduisit au château de Capomesnil, chez ma- <lame sa mère, à qui il confia, pour plus de sûreté, son plus cher trésor.

«< Après plusieurs mois, son voyage étant terminé, il s'achemina en toute hâte vers Ca-

pomesnil, on il relrouva madame sa femme. L'accueil qu'il en reçut le jeta tout d'ahonl en grande consternation. Elle était dolente, accablée de tristesse, et fuyait ses embrassements. Il l'inîerrogea en premier avec douceur, ensuite en époux irrité; à tout elle ne répondait que par des pleurs. ;

ij.« O que voyant il assembla ses paientset ses amis, et somma sa femme, en leur présence, d'avoir à lui apprendre le sujet de ce grand chagrin, si obstinément tu, et si otfensant pour lui.

« Alors la dame de Carrouges se leva pâle, le front abaissé iiumblement vers la terre, les deux mains jointes en signe de détresse, et au milieu des sanglots qui brisaient sa voix, laissa écliapper ces fatales paroles :

'ri»V'^— Ne suis plus digne de vous, seigneur Jrau... votie couclie a été déshonorée...

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« — Intame! s'écria-t-il en se précipitant vers elle.

« Mais la tète liante, le regard élevé veis le ciel, la main posée sur le cœur, elle répliqua : Devant Dieu qui m'entend... je suis innocente!

>'« — Le nom! le nom du misérable? htrria le sire de Carrouges en écumant de rage, et l'épée flamboyante au poing, ti'hi:— Le sire d'Aunoiv, répondit-elle.

iii4 -^— Jacques-le-Grisî mon ami ! mon com père! qui a donné no«i à mon premier né? Non, non! La preuve, madame, si voulez donner créance en mon esprit à celte nionstiueuse accusation?. £- .' ...!'■•'' ' ' ' ,.;<(. La dame de CarrbïîgeS déclara alors (jue, trois semaines environ après le départ de son mari, madame sa mère ayant éié obligée de se rendre à Sainl-Piei re-sui-Dive, avec la

aieilieiue partie de son monde, el même sa demoiselle à elle, madame Marie, pour une alTaire importante, elle était demeurée seulf au château, avec le tisserand et deux femmes seulement.

« Qu'à la ituit tombante, étant dans sa cl»£^mbre au premier étage , le sieur Louvet, aîni de Jacques-le-Gris, était entré chez elle sous le prétexte de lui demander uu délai pour le paiement d'une somme de loo livres qu'il dit devoir au seigneur Jean; qu'ensuite il lui fit part de l'amour qu'un seigneur avait conçu pour elle, et la faisait supplier de lui accorder une entrevue, ce qu'elle refusa avec indignation ; qu'alois il s'en alla ; qu'au moment même, Jacques-le-Gris survint, la salua, lui prit les mains, la cajola, et lui fit offre de tout l'argent dont elle pouvait avoir besoin pour payer les dettes de son mari.

« Elle ajuuta, qu'en femme lionnéle, elle avait arraché ses mains des siennes ; reçu , comme elle le devait, ses discours et ses offres ; qu'alors il l'avait saisie dans ses bras, en jurant qu'elle lui appartiendrait morte ou vive; qu'elle parvint à s'échapper dans une chambre voisine, proche du pallier, en criant de toutes les forcer de son gosier : Haro ! haro ! tu secours! et menaçant l'infâme de tirer raison en justice de cette insulte; mais tju'il l'arracha de celte chambre , la ramena dans la sienne, dont il verrouilla les portes et châssis, et qu'enfin il l'avait réduite à merci

« Le sire de Carrouges, transporté de fureur, jura d'exterminer le misérable auteur du déshonneur de sa maison , et de mettre tout à feu et à sang dans ses terres, s'il n'obtenait prompte et bonne justice de monseigneur le comte d'\lençon. El sui- l'heuie, ac- T. u. 9

compagne de ses parents et de ses amis, (jui priienl sitôt fait et cause dans sa querelle, il s'en fut droit à Âlençon, où il arriva vers dix heures du soir; quoique le couvre-feu fût sonné, il se présenta au palais, entra de primeabord dans la chambre où le prince était déjà couché, et lui demanda justice pleine et entière.

« Or, Jacques-le-Gris possédait aux environs d'Argentan les terres d'Aunou, du Goulet et plusieurs autres; il était un des gentilshommes et des chambellans du comte d'Alençon, et capitaine du château d'Hiesmes ; de plus, il était devenu le favori du prince, (jui avait acheté de ses deniers la terre d'Aunou pour lui en faire présent. Mais cet événement menait trop grand bruit j)our qu'il fût possible de temporiser. Dès le lendemain, Louvet fut enq)risoniu'.

« Jacques-lfî-Gris, Je son côté, protestait de son innocence, et, sur sa demande même, le prince fit sans délai assembler les prélats , chevaliers et conseillers qui formaient le conseil, tribunal destiné à juger provisoirement, dans l'intervalle des séances de l'échiquier.

« A la surprise générale, le sire de Carrougesne se présentant paspoursoutenirl'accusation, tous, d'une voix unanime, accordèrent défaut contre Jean de Carrouges , et renvoyèrent Jacques-le-Gris absous. Le comte d'Atlençon informa le roi et les princes du sattg de cette affaire.

« Mais le sire de Carrouges, qui se méfiait sans doute de la justice du prince , se pourvoyait devant le roi, qui renvoya l'affaire de vant le pailement de Paris.

« l^es séances en furent des plus solen-

nelles ; les princes el princesses , tous les i^rancls seigneurs, les dames de la cour, toilellés les uns et les autres avec apparat, emplissaient à comble la grand'chanibre du parlement. Jean de Carrouges , comme mari malheureux, avait les hommes de son côté; lacques-le-Gris , portant grand air et belle prestance, et à son titie d'accusé par ailleurs, avait pour lui les dames qui, discrètement à part elles, faisaient des vœux à l'enfet qu'il fût reconnu innocent du grand crime pour lequel il était poursuivi! »

Mais je m'aperçois que ma lettre est déjà démesurément longue, et comme les séances du parlement se prolongeraient plus que de laison, je vais, à la manière de la Gazette des Tr-.ibunaux, qui oncques n'enregistra dans ses colonnes plus sombre drame, remettre à demain les plaidoiiies el Icjwjemcnl de Dieu 1

€H4PrJRE V.

PROCES DE TE4N DE CARROUGES ET DE JACQUES- LE-GRIS. — LE JUGEMENT DE DIEU. LE CI- METIÈRE DES INNOCENTS.

Nous devions aller ce matin au beau château du Bourg , que je me meurs d'envie de voir, et je m'en suis privée, pour ne pas vous faire soupirer davantage après la fin de la belle Marie de Carrouges, cpii, je le parie, vous intéresse. La voici :

« Les deux adveisaiies plaidèrent leur cause en personne ( dit toujours la chronique ) : Jean de Carrouges exposa les choses que nous avons" rapportées; il ajouta que toutes les circonstances requises pour jeter et recevoir le gage de halaille se rencontraient; qu'il élait constant que sa femme avait été indignement outragée , avec tant de précautions néanmoins, qu'il était impossible de convaincre le criminel par témoins; mais que, de notoriété publique , Jacques-le-Gris était bien connu pour un homme singulièrement adonné aux ItMumes; et, en terminant, il jeta son gage de balaille.

« Jacques-le-Gris répondait : qu'il avait toujours vécu en homme d'honneur, et que rien ne prouvait le crime dont il était déloyal( ment accusé : il exposa avec niodération et (oi( (• à la lois : que ('nponjcsiiil n'est éloigné

de Saint-Pierre-sur-Dive que de deux lieues ; que madame INicole de Carrouges devait être de retour avant la nuit; qu'elle avait commis à la garde de madame sa belle-fille, le tisserand et deux femmes.

<t Qu'ensuite, il prouvait évidemment qu'il n'avait pu se trouver à Capomesnil dans un jour de la semaine articulée , puisqu'il était allé: le lundi i5 janvier, d'Argentan, chez un un de ses amis uomtné Beloteau, écuyer, qui en demeurait à deux lieues; qu'il y resta jus- ([u'au mercredi 17, qu'il se trouva au souper du comle d'Alençon ; que le lendemain 18, Beloteau et un autre écuyer, nommé Taillepied-le-Hardi, le vinrent prendre au litj qu'il lés présenta au prince, alla ensuite entendre la messe, dina avec ses amis, et fut avec eux jusqu'au soir; que le lendemain, il mena ses au»is en son château d'Aunou , où

ils s'aiimsèiciU , cl ne rcviiU vn vill(^ (juc le samedi suivant.

<( — Il y a, ajouta t-il, d'Argentan à Caporiiesnil, neuf grandes lieues, des chemins affreux, et les jours étaient courts. Qu'on articule l'heure où j'ai commis le crime dont on m'accuse, il en résultera palemment l'impossibilité. D'ailleurs, est-il viaisemblable que la dame de Carrouges, femme grande et adextre dans ses mouvements , ne se fut pas fermement défendue , qu'elle n'eût pas laissé la moindre égratignure ou autre marque de bonne résistance, et que si elle eût crié haro, les trois gens laissés près d'elle, ou quelqu'un des habitants des dix ou douze maisons voisines, ne fussent pas accourus à son secours?

« Qui donc ignore dans le pays, dit-il en terminant, (|uc .h-an de Carrouges a toujours passé pour un honmie inquiet , jaloux , mé-

lancoliquc, el détianl à l'excès i^ (juc sa mauvaise humeur a avancé les jours de sa première femme? Celle-ci, ajoula-t-il , ne me connaît, ni moi elle; je ne l'ai jamais vue qu'une seule fois chez le chevalier de Crépin, où son mari l'engagea à me saluer ; il l'aura effrayée pour en obtenir celle déclaration en ma défaveur et me perdre ! »

« Nonobstant : le parlement ordonna avant tout que le sieur Louvel et la demoiselle de la dame Marie de Carrouges seraient appliqués à la question. >»

Mais quelle abomination ! Vous avez vu que, d'après le dire même de sa maîtresse, la pauvre fille avait été emmenée par la dame Nicole de Carrouges à Saint-Pierre-sur-Dive. J'en suis hors de moi ! Concevez-vous la justice rendue de cette manière? La chronique repiend :

« Les deux patients n'ayant rien confessé, Jacques-le-Gris , à qui ses amis conseillaient de se servir du privilège de la cléricature, s'y refusa, et se borna à soutenir qu'il n'estait pas dans le cas de recevoir le gage de la bataille, mais bien au contraire de l'offrir, puisque le crime n'était pas certain, et qu'il n'y avait ni indice ni présomption contre lui.

« Il conclut à ce que la cour condamnai sa partie adverse, indigne et calonuiiatrice , et à lui faire amende honorable , et en 4o,ooo écus d'or ; puis se redressant de toute la hauteur de sa taille , le poing posé sur la liancbe, il termina en disant : que tout ce que Jean de Carrouges lui inqiutait était faux ; fpi'il en avait menti par ki gorge ; qu'il était prêt de le maintenir en duel ; (pi'il offrait de se battre en champ clos, on personne, el jeta fièrcmcnl son gage de bataille.

« Le parlement, après avoir consulté plusieurs membres du conseil, déclara, par son arrêt du i5 septembre i386, que la plainte de Jean de Carrouges était bien fondée, qu'il y échéait gage de bataille de son côté , et le lui adjugeait, mais qu'il s'en rapportait humblement au roi pour fixer le jour et le lieu.

« Charles VI était alors à l'Ecluse, dans le dessein de passer en Angleterre. Les princes et le connétable qui étaient auprès de lui, et ne voulaient pas être privés du plaisir d'assister à ce grand spectacle , l'engagèrent de toutes leurs forces de faire différer le duel jusqu'à son retour; ce qui fut décidé.

« L'absence du roi dura deux mois. Pendant ce temps, on prépara des lices dans les terrains par-derrière le Temple : on dressa un immense échafaud niagnifiquement tendu de velours cramoisi aux armes de France, et re-

levé de crépines d'or , pouvant contenir le roi, la reine, les princes et princesses et toute la cour. Tout autour des barrières, en dehors des lices, on construisit des gradins pour les gens de roljc et de finance , et distancés iea ' uns des autres, de manière à ce que le menu inonde trouvât place aussi pour assister à la solennité du jugement de Dieu.

« Tout étant préparé et bien orné, 1« roi, de retour en sa capitale depuis huit jours, se rendit sur le lieu du combat , accompagné de madame la reine Isabeau, des princes et des princesses du sang , et de tous les seigneurs de la cour.

« DèS' les sept heures du matin , malgié la rudesse de lai saison, et la. brwme épaisse qui répandait une grande tristesse sur le jouir ^ les dames en pai'urej* à granil tracas étaient arrivées se ranger sur les «[radins , tant était

grande la peur d'être IVustiv de la place, (jiie quel({ues-iins,. dit-on, avait aclictée jusqu'à uo livres.

« Les alentours du cliainp clos , à demilieue à la ronde, étaient couverts d'une multitude de populaire accourue à ce spectacle, tant de Paris que des provinces. Toutes les hôteUeiies regorgeaient de voyageurs; on n'avait jamais vu une afïluence pareille.

« Le roi ayant pris place, Jacques-Ie-Gris, conduit par les gentilshommes du ci>mte d'Âlençon , fut fait dievalier en présence du roi , po»ur pouvoir se mesurei- avec Jean de Caprouges, que conduisait lui-même le comte ôe Saint-P^jul.

« L^ clame de Carrouges se présenta à l'entrée de la liarrijère sur un char de deuil, vêtue de grand noir de la lêle aux pieds, au moment où son mari entrait dans \e cliamp de

balaille. Il s'approcha d'elle, abaissa la pointe de sa lance vers la leire : — Dame, lui dit-il à haute voix, pour voire querelle, je vais avenlurer ma vie , et combaltre à outrance Jacquesle-Gris. Vous savez si ma cause est juste et loyale. »

« — Il est ainsi, monseigneur, répondit-elle, combattez tout sûrement, car la cause est bonne. »

«( Il la baisa au front, se signa , et s'avança résolument au milieu des lices.

(( A l'apparition de la dame de Garrouges, tous les yeux se portèrent à sa rencontre ; mais un long et épais voile recouvrait la belle Marie, et nul ne put lire sur son front les angoisses de son cœur. Le roi détacha un de ses gentilshommes pour l'engager à venir prendre place sur l'estrade royale : — Non , ditelle, la place la plus humble est celle qui convient à ma haute infortune ! »

'.( Alors les deux champions, armés de toutes

pièces, furent assis sur une cliaist-, l'un visà-vis de l'autre, suivant l'usage, ^u\ côtés de cliacun piaffait un puissant cheval couvert d'une housse magnifique, le poitrail bardé de fer, et tenu en respect par un écuyer.

u Les hérauts d'armes proclamèienl la iice ouverte; le roi donna le signal.

« Les deux champions s'élancèrent sur leur monture, et se ruèrent l'un sur l'autre avec un furieux acharnement. Longtemps ils combattirent avec un avantage égal à cheval , et étonnèrent les spectateurs par la vigueur de leur attaque et la prestesse de leurs mouvements. A. plusieurs reprises, des applaudissements partirent de l'estrade royale et de la foule, à la vue de ce beau combat.

a Voyant qu'ils ne pouvaient s'entamei- de la sorte, ils mirent pied à terre, et là encore

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nue lulte terrible s'engagea. Eu ce moment, on aurait entendu un oiseau traverser les airs, lant l'attention faisait tenir toutes les bouches closes. Le cliquetis des armes était le seul biiiil qui se fit entendre dans ce lieu , où étaient rassemblés, aussi drus que des épis de blé, des milliers d'hommes.

« Enfin, Jacques-le-Gris, d'un coup si vigouieusement porté que son épée s'en brisa , blessa son adversaire à la cuisse ; mais en même temps la force du choc le renversa à terre. Jean de Carrouges se précipita sur lui , et, le genou appuyé sur sa poitrine, le pressa d'avouer son ciinie.

« Jacques-le-Gris , quoique vaincu , persista à protester de son innocence; il le jura sur Dieu et la dauniation de son anie. Jean \ «le Carrouges, sur-le-champ, lui plongea son épée dans le corps.

" A ce moment, il partit un grand cii , étrange, surhumain, qui glaça d'effroi tous les spectateurs. Les regards se dirigèrent du côté d'où était venue cette clameur singulière : on ne vit qu'un écartement dans la foule, qui se referma sitôt.

<( Jean de Carrouges se releva , et l'épée haute à la main , teinte du sang de Jaccjuesle-Gris , il demanda à l'assemblée : s'il avait fait son devoir. Tous crièrent : oui. Après , il s'approcha de l'estiade royale , ploya un genou devant le roi , qui lui ordonna de se lever, lui fit compter looo écus d'or, et le retint au nombre de ses chambellans, à 200 liv. de gages. Ensuite il alla rejoindre madame sa femme, et ils se rendirent iuconlipent à l'église Notre-Dame pour y faire leur offrai de.

« Cependant on avait tiré le cadavre de Jacques-le-Gris hors du champ de bataille .

on le livra à l'exécuteur, qui le pendit au gibet préparé à Monlfaucon pour le vaincu.

« Le jugement de Dieu était rendu ; quoique cela, cbacLin , petit comme grand, s'en alla triste : il y avait dans toutes les âmes comme un regret.

« Le corps, qui devait rester neuf jours accioché en vue du public, le lendemain avait disparu, sans ({u'on ait jamais pu savoir comment ; car il y avait deux ballebardiers de garde en l'endroit : tout ce qu'ils purent dire, c'est qu'une femme avait passé la nuit au pied du gibet, en poussant des sanglots et lamentations à attendrir les pierres; que la neige, qui tombait grosse et drue, leur dérobait ses mouvements, et que vers les quatre beures du matin ils n'avaient plus rien entendu.

« On se ressouvint du cii de détresse (jui avait retenti si épouvanlablement, à l'instant

où Jacques-le-Gris rendait l'ame. Cuacun devisa diversement de cette aventuie.

« A l'époque qui coïncide au fait , il disparut des environs d'Alençon, où elle liabitait en son château, une dame de haute lignée, et oncques depuis, parents ni amis n'en entendirent reparler : le corps de Jacques-le- Gris ne fut jamais retrouvé.

« On a relaté qu'on voyait, en i4oo, dans le cimetière des Innocents à Paris, deux tombes d'égale grandeur, placées côte à côte, et (pï'une large traverse, aussi en pierre, assujétissait l'une à l'autre. Sur ladite traverse, il y avait écrit en caractères en relief : Ne pouvaient être réunis que là et au ciel.

« Le parlement , par arrêt du 9 février suivant, adjugea à Jean de Carrouges la somme de 60,000 écus d'or, à prendre sur les biens de Jacques-le-Gris. Ses héritiers , pour ac-

(juitler la somme, furent forces de vei)clie les terres et baronies d'Aunou , de Goulet , de '4'anques, de Saint-Loyer et de Fontenay, an comte d'Alençon, qui fit bâtir une maison de plaisance à Goulet.

<( Aussitôt après le duel, Jean de Carrouges et sa dame étaient repartis pour leur château. Le bonheur n'y rentra pas avec eux 5 on remarqua que l'humeur de Jean était devenue presque farouche; il fuyait ses égaux, se montrait dur, trop sévère envers ses vassaux; une agitation , qui se décelait dans sa marche et dans ses propos, ne lui laissait pas le loisir de rester en place. Son fils unique, qu'il avait eu de sa première femme, un bel enfant bien venu, âgé de neuf années, mourut de violent mal. Après cette mort, dont il eut un terrible chagrin, le seigneur de Carrouges s'en alla en Afrique.

« La dame de Carrouges, restée seule en son château, menait triste vie. Obsédée pat des songes et visions qui lui ramenaient sans cesse sous les yeux le corpssanglantdeJacquesle-Gris, elle ne pouvait plus goûter un moment de repos. On la voyait la nuit errer dans la grande galerie, monter et descendre les degrés des tours, occupée à fuir ce lanterne qui s'acharnait à ses pas : tant il y eut que de la belle Marie de Thibouville, dont les peintres fameux d'alors s'étaient disputé en féraillant l'honneur de retracer l'image, il ne restait plus qu'une ombre méconnaissable , qui excitait la compassion de tous.

« Quelques années après, on arrêta un écuyer accusé de plusieurs forfaitures; il déclara au supplice qu'il avait trouvé le moyen de se glisser clandestinement sur les pas de Louvet , dans l'appartement de la dame de

Cai rouges, et qu'après le reirait dudit Louvet, c'était lui qui avait commis le crime imputé au malheureux Jacques-le-Gris. »

C'est horrible, cela! savez- vous?...

'( A la réception , dit en terminant la chronique, de celte nouvelle qui parvint en Afrique au sire de Cariouges, il passa en Terre- Sainte, d'où il ne levint pas,

« Dès que sa veuve eut appris sa mort, pénétrée d'une profonde douleur, et en expiation de la témérité de son accusation , elle termina ses jours dans une cellule miirée, où elle se renferma volontairement. »

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