‹ Le berger roiChapitre 14 sur 18 · UN DISCOURS ROYAL, MODELE · texte numérisé non relu

UN DISCOURS ROYAL, MODELE

<( Frères ,

« Ijiie année s'est écoulée depuis que nous « nous sommes trouvés réunis en même nom- « bre et dans une circonslance aussi impor- «i lanle. Notre intention élait, lorscpie nous

« nous sepaïames , de nous assembler à la

<f Saint-Georges, mais le manque de fourra-

« ges nous a obligés de ne tenir (ju'une pe-

<( lite réunion un peu après celte époque;

<( pendant Tété et l'automne, il nous a été

« impossible de convoquer une assemblée

« nationale, parce que, par suite de l'extraor-

<( dinaire sécheresse , un surcroît de besogne

« ne permettait pas aux cultivateurs , sans

<( éprouver un grand dommage , de s'absen-

« ter de chez eux. De notre côté, malgré tous

« lous nos elTorts, nous n'avons pas pu en-

« core terminer les travaux qui devaient être

u soumis à l'assemblée i^:;énéra1e, et même,

« jusqu'à ce moment, il n'a pas élé possible

« de compléter le recensement de la popu-

;( lalion et de fixer le cliilTre du revenu tiré

'.< des dîmes et des auties souices de recette.

"i II n"a pas été ncii plus en nin»i poinoir.

« dans un si court espace de temps, d'établir " plusieurs des institutions dont je sens en- « core l'urgente nécessité.

« Il n'y a que deux ans que nor.s sommes « bien les maîtres chez nous et que la Servie « est devenue un état. Or, en jetant les fon- « déments d'un nouvel état, il faut travailler « lentement et prendre garde de ne pas pro- « noncer une seule syllabe, qu'il faudra peut- « être rétracter le lendemain , au grand dé- « triment de l'intérêt public et à notre pro- « pre confusion. Des siècles se sont écoulés « depuis que les difïérenls étals du monde « ont atteint la position où vous les voyez a maintenant, et pourtant, chaque jour, leurs « institutions réclament quelques modifica- « tions. Telle doit être la destinée de la Ser- «* vie. ï.a Servie ne peut pas, dans mie aimée,

<( devenir un pays si pailailenienl adiiiiiiistié, <( (ju'il n'y ait rien à repiendie.

« Plusieurs particularités distinguent en- « core la nation servienne , et elles devront « être sacrifiées à la civilisation et aux lu- « niières qui caractérisent les nations de <( l'Europe, avant que nous puissions espérer a nous ranii;er parmi elles, et surtout, nous <{ ne possédons pas encore parmi nous un « nombre suffisant d'hommes capables de di- « nger l'administration du pays, comme dans « les autres pays de l'Europe. Ça été là le « srand obstacle aux établissements de ces « institutions (pie nous désirons donnei- à « notre patrie.

« Dans une occasion aussi solennelle que « celle-ci , environné des membres les plus « cbers de la grande famille servienne , des <( niombics du «oi jis législatif, ceux des Iri-

v( hiiiiaiix provinciaux , des capitaines tics « diHeionls dislrios , des doyens des didléc< rentes communautés el du clergé, je me « présente devant vous, frères, pour vous « rappeler le discours que je prononçai l'an- « née deinière à la Saint-Tryplion, en asseni- « blée générale, et <pie j'ai fait imprimer et '( distiibuer parmi le peuple. Dans ce dis- « cours , je vous communiquai le désir que « j'avais de formel- une administration régu- « Hère, et en second lieu, d'asseoir les iniu pots d'une manière à la fois équitable et (( simple en même temps que conforme aux « intérêts du trésor; troisièmement, de payer « les dettes de nos anciens évêques , qui « étaient un grand fardeau pour les province ces depuis peu incorporées à la Servie « J'ai pendant toute l'année conslamment « llxé mon attention, soil dans le conseil, r. I. 18

« tioii on consnilani la lr<,'islati(jii il»- iwiirc V pavs , sur les moyens de fixer le svslcnu' « administratif le mieux adapté et le plus « avantageux à notre pays, et j'en suis venu « à la ferme résolution :

M 1° De promulguer un statut p(»ur la Sei - (( vie, définissant soigneusement les droits et « les devoirs du prince, les droits et les de- « voirs des magistrats serviens , aussi bien c( que ceux de tout Servien. Ce statut sera (i lu en votre présence; vous y verrez que les '< droits nationaux, ceux dont tout Servien « doit jouir, sont tels que l'humanité les de- « mande : que la personne de tout Servien « est libre, — que tout Seivien est maître de (( sa propriété, ^ous jurerons tous obéis- « sance à ce statut, non-seulement nous qui « sommes ici assemblés , mais aussi ceux de « nos frères qui pourraient être absents, ^ous

« jurerons les uns aux auK autres, — le prince (1 aux magistiafs el au |)fuj)le. — les magis- « Irais au prince el au peuple, — le j)euple n au prince el aux njagijBtrats, — de consi- « (lérer ce statut comnme sacré et inviolable, « comme nous tenons l'Evangile sacré et in- (( violable; de ne jamais nous en éloigner u d'un pouce, de n'm pas altérer une seule t syllabe , sans avoir préalablement obtenu ■< le consentement de toute la nation.

« 9." ,]'ai résolu de former un conseil d'é- « lat, formant la première el la plus baule '( magistrature de notre pays, après moi, le " prince : il sera composé de six ministres, '( chacun desquels présidera à un liéparte- « ment de l'administration, et de plusieurs « conseillers privés. Les ministres fourniront <( des rapports sur les affaires, les conseilleis « les examineront et autoriseront les actes

" qui devroiil èlre soumis à mou appioba- V lion. Les ministres aussi bien que les conu seilleis sont icsponsables au prince el an « peuple pour leurs actes , et spécialement <{ pour les abus dont ils j)Ourrout se rendre « coupables dans Texercice de leur pou- « voir.

« 3" J'ai ordonné que notre Code civil et « crimuiel, à la rédaction duquel quatre aii- « nées ont été consaciées, fût encore revu, «( amélioré et rendu plus intelligible : ces K Codes seront confiés à nos ju^es, afin que, « selon leur contenu, ils puissent proléger K rinnocent el jiunir le coupable. Doréna- H vaut , chaque Seivien trouvera protection <( el justice , non comme auparavant dans « l'opinion du juiie , niais sous l'égide de la '. loi. Par de seud)lables institulions . I adu nunisfration inlérieure sera, je 1 espt^re ,

« luililiée ei coiniiu' Jice par une chaîne « étioiie. Le peuple seia placé sous les aii- « cieiis, les capitaines et les juges; les juives « sous le coiiseil-d'élat, le conseil-d'état sous a le prince; le princp. lui-même sous la loi et « dans de constantes relations avec le con- « seil. Une pareille insiitutian formera comme « un cercle qui enceindra la volonté arbitraire « de tous en (jénêral cl de chacun de nous en par- <( ticalier. Il est possible que, même clans ces « institutions, des imperfections puissent être « découvertes. A mesure que le temps s'avan- « cera, elles apparaîtront et on y remédiera. « IVi mon propre jui^ement, ni les informa- (« lions que j'ai recueillies, ni le temps que « j'ai pu consacrer à leur étude , ne m'ont <( suffi pour amener à perfection une si im- (( portante tache et me permettre de dire : « — Nul ne trouvera une faute dans mou

« œuvre, — ou bien : — C'est l'œuvre la plus M parfaite (jui existe sur la terre.

«( Ayant ainsi accompli les promesses que « j'avais faites relativement à l'ordre à intro- « duire dans Tadministration intérieure, j'aj)- « pelleiai maintenant votre attention sur '( une autre (juestion importante mention- « née dai)s mon discours de l'année passée, « à savoir comment les contributions seront « levées sur le peuple.

<( La nation servienne se trouxe dans la « nécessité de faire tace annuellement aux « dépenses suivantes : le tribut au sultan, le « salaire du prince et de sa famille , le sa- « laite des employés du gouvernement, le « salaire des évèques, les dépenses pour le <( maintien dune force militaire, l'élablisse- « ment des postes, rétablissement des qua- '! raiilainrs. la mission h (>>nstanlinîiple, les

« ageiils coiisulaites dans dilTéreuts endroits, « et enfin les dépenses imprévues.

(( Jusqu'ici les revenus liiés de ditYérentes

« sources nous ont permis de défrayer ces

« dépenses indispensables. A l'avenir, la na-

(( lion servienne doit, comme par le passé,

•( nous fournir les ressources nécessaires pour

« ces dépenses. J'ai, de concert avec le corps

« législatif, recherché les moyens de satisfaire

« ces impérieuses nécessités de la manière la

« plus douce et la plus équitable jîowr le peuple,

« et en même temps la plus comniode pour

a le gouvernement, ^ous avons eu, pendant

« le courant de l'année passée, plusieurs dis-

(( cusssions à ce sujet , les uns entretenant

« une opinion, les autres une autre. J'ai re-

«. connu à la fin qu'il était plus convenable

« de faire une appréciation générale de toutes

« les dépenses de la Servie et d'en recueillir

(I le montant directement et en somme ronde,

{<■ du peuple servieii. La collecliou tie celle « l;ixe sera faite à deux dilférentes époques « de l'année : la première, à la Saint-Georges, « le -23 avril; Taulre, a la SaiiU-Démétrius, M le 9 novembre, afin de faciliter au peuple " le moyen de réunir la somme nécessaiie « pour le paiement au jour fixé.

« l'our délivrer le peuple des tracasserie» « de tous les instants que lui causent de pert tiles contributions indirectes , je n'ai éla- <( l)li qu'une seule taxe, à savoir : une taxe '« de trois dollars tous les six mois, par per- '( sonne. Je dis : Payez trois dollars deux fois « par an, et vous êtes exempts de payer (|uoi- « que ce soit : capitations. taxes ecclésiasli- " (jues. taxes sur les mariages, impôts sur les « boissons et sur le blé, sixième sur le sar- " rasin. l'oriie. l'avoine et le Iromenl. si\iènu>

sur le miel el Ir \ in.

' r.nlin 1<' (>rii|)l( soia ^\empi de toute es-

w espèce de service ol)ligal(>ii'e ci) vers les « lioinnies vu place (excé[»té dans le cas où « le gouvernement requieit les Iravailleurs </' j"/6ur cause d'utilité générale, et même, « dans ce cas, le gouvernemeiît paiiera le sa- « laire à chaque homme qui travaillera au (( moins un jour). Les routes et les ponis « seulement seront construits aux frais des <( différents villages. Les forêts et les pâtura- (I ges seroiit à l'avenir propriétés nationales : (( toute la nation payant des contributions « pour leur entretien, il est bien juste que " tout le monde en jouisse. Maintenant, si « Ton examine les nombreux avantages qui (f résulteront de ce nouveau mode de taxa- « tîon , l'on avouera qu'aucune nation n'est a taxée d'une manière plus libérale que la (( nation servienne.

(' Reste à savoir si le produit de cette laxe

n seia suffisant pour nos dépenses annuelles. « Noire administration doit voir maintenant , •< si c'est ainsi ou non ; et ce seia le devoir '< du ministre des finances, à l'expiialion de « la piésente année, de mettre sous mes yeux w et sous ceux du conseil et de rassemblée na- « tionah , le relevé des recettes et dépenses <( du gouvernement.

« Toutefois , pour que l'assiette de cette " taxe se fasse de telle manière que les plus « liches comme les plus pauvres Serviens <( puissent être satisfaits, je vous communi- « querai le recensement de la population , •( où est marqué le nombre des mariés et des « non-mariés; la fortune de cliaque Servien « y est aussi marquée; ce sera conformément « à cette liste et au revenu de chaque homme, « ([ue l'assiette de la taxe sera faite. Déter- « miner quelle portion de cette taxe chaque

iiulividu aura à payer, n'est pas mon affaire, ni celle du gouvernement; c'est aux anciens de cliaque municipalité à faire cette détermination. Us examineront cette liste, compareront le montant des dîmes payées par cliaque individu, et, de concert avec les capitaines et les juges du district , ils feront l'assiette de la taxe, de n^anière à ne pas donner aux pauvres des motifs de les accuser de partialité.

« Je vous adresse ces paioles , fières et gentilshommes, et vous requiers de me faire entendre ou de me communiquer par écrit votre opinion sincère et sans déguisement sur ce sujet , pour que je connaisse sivous approuvez les institutions auxquelles j'ai fait allusion , et si vous êtes d'accord avec moi sui- le montant de la taxe et le mode de la lever, Faites-mni entendre votre

ClIAPSTRi: XVIll.

Mir.OSCH KT MAHMOUD.

Peu (le temps après la grande réunion nationale du i6 février i835, le prince Miloscli reçut du sultan une gracieuse missive qui l'engageait , dans les termes les plus pompeux du slyle oriental , à se rendre à Constan tinople : h Sa I/aulesse eonsidhcrait, disait-elle,

« tummc un des jours heureux de sa vie, celui <( où il lui serait donné d'exprimer personnelle- <( ment , au glorieux prince de la Servie , les <( hauts sentiments dont elle était animée à son (( égard. »

Le temps n'était plus où , sur un signe , l'esclave servien eût été amené pieds et poings liés devant son maître, pour qu'il en disposât suivant son bon plaisir' il ne pouvait plus même être question d'intimer un oidre auquel, celui à qui il serait donné, ne se croirait pas tenu d'obéir: maintenant, il fallait employer des foinies vis-à-vis du (jlorieux prince de la Servie, pour en obtenir la faveur d'un rendez- vous...

Miloscli ne fut pas ébloui par cette nmnicence de courtoisie de fà Porte à son encontre il en apj)récia tout d'aboid et la

valeur, et les motifs, aussi bien qu'il devina

a quelle iusligalioii il élevait riiomieu!' irèlic appelé auprès du sultan... Mais, avec sa sagacité ordinaire, il entrevit également le paiii qu'il y aurait à tirer de ce rapprocliement qui, de sa part, n'avait été ni recherché, ni mendié. Dans le huis- clos du cabinet de IMahmoud , beaucoup de choses pourraient

êtie expliquées et discutées utilement le

voyage de Constantinople fut arrêté dans la pensée du chef de la Servie.

Cette détermination rencontra de l'opposition parmi ses conseillers. Les mêmes craintes qui lui avaient été exprimées quelques années auparavant, poui' le dissuader de se rendre au camp de Kourschid, furent reproduites, et cette fois , elles se trouvaient appuyées par l'autorité d'un teirible souvenir... ^îais Milosch n'a jamais guère tenu compte des considérations qui lui sont purement persou-

nellt'S , ([uaïKl il s'est agi de rinlérêt de la pallie : <( Kh bien! leur dit-il, nous avions tous raison : vos défiances étaient fondées, comme aussi ma confiance en Dieu a été justifiée! Il est des cas où la témérité tourne mieux à profit que la prudence, et, de même que je suis revenu du camp ottoman, je leviendrai de Constanlinople! »

î)e magnifiques honneurs l'y attendaient. Mahmoud, cet autre homme si extraoïdinaiie, comprit toutes les ohlii^ations que lui imposait la généreuse confiance de son ancien ennemi, et il la reconnut noblement.

Il faut dire également à la louange du [)euple turc, que, partout sin- son jiassage , le héros sei vien recueillit les plus vifs témoignages d'admiration et de respect.

J.e voyage en Turquie du populaire chef de la Servie, a été une ovation perpétuelle

dans tous les lieux placés sut- sou ihuéraiic; plusieurs (bis il dit avec éuiolion : x Je ne me serais jamais attendu à tant de bienveillaîice. // y a du bon dans ce pauvre peuple d'enclaves! »

\ Cons!'antinople, la léception du jji ifjce Milosclî fut des plus solennelles : il tfaversM la ville pour se lendre au palais, monté sur un cheval orientalement caparaçonné de velours, d'or et de pierreries, que lui avait envoyé le sultan; il était escorté par les principaux officiers de sa garde , et entouré de personnes de marque. ÎMilosch est de taille moyenne, sa tournuie est militaire, ses manières sont simples, jamais vulgaires, quelquefois très-dignes : il a le front développé, le regard perçant; sa physionomie est empreinte d'un mélange singulier d'audace, d'énergie et de douceur, mais par-dessus tout

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d'une expression tle finesse niO(|ueuse. Son air, liahitnellement calme et froid, est imposant, et la belle el longue barbe qu'il porte, donne à l'ensemble de cette tête un remarqua])le caractère de fierté.

Tel apparut , aux yeux émerveillés de la foule qui tapissait les rues sur sou passage, le paysan servien, ]e soldai heureux ^ qu'environnaient à celte beure les hommages des 31usulmans , jadis ses maîtres ! et , lorsque par un enthousiaste élan le peuple le salua des plus vives acclamations, le regard de Miloscb lefléUi une de ses orgueilleuses joies, un de ces bonheurs infinis, qui paient en une minute les labeurs de foule une vie d'honmie!...

Arrivé au palais, où le divan avait été con- Ao(jué, le prince de la Servie fui introduit avec le céiémonial d usage : après que ces

formalités eurent été remplies, Mahmoud déploya vis-à-vis de son vassal toutes les coquetteries de la plus exquise politesse; avec une grâce parfaite , il lui réitéra publiquement les assurances de la haute estime et de Vadmiralion cjue, depuis longtemps, il professait (( pour un des hommes les plus étonnants du siècle. »

Milosch, vivement impressionné (et cela se conçoit), déguisait de son mieux le trouble qu'il éprouvait. Pendant quelques instants, son regard expressif demeura arrêté sui- le sultan... puis il lui dit avec un accent, un ton, une manière intraduisibles :

— Je suis bien embarrassé pour répondre à Votre Haulesse... elle m'a volé le peu de mots que je pusse lui adresser et (|ui dans ma bouche auraient été l'expression de la vérité comme de ma pensée!

MabinoLid sourit et lui tendit afleclueuseincut la main.

Milosch était l'objet de ratlei)ti(jii et de la curiosité générales; il s'en apercevait bien et jouait sérié. Ses gestes étaient épiés, ses moindres paroles répétées; mais ie paysan, resté noblement lui-même, sut imposer le respect, même pour sou ignorance des belles façons du monde, ainsi qu'il s'en accusait spirituellement. Kl, dans cette cour aux formes craintives et serviles , son attitude pleine de dignité sans raideur , vis-à-vis du sultan , était le sujet de l'étonnement de gens accoutumés à ne jamais élcxer le regard jusquau front du maire!

En se montrant constamment à la hauteur de sa position , le prince de la Servie convertit à son mérite tous les liommes de quel- <|ue Naleur. et des ip-loinialioiis de toute exac-

liliide nratiloiiseiit à diio (|ut' Milcxscli conserve encore à Conslantinople de nombreux et dévoués partisans...

Mahmoud, très-certainement, était supérieur à Milosch sous le lapporl de l'instruction; mais bientôt il dût reconnaître qu'il avait affaire à un adversaire aussi redoutable dans les escarmouches diplomatiques ijue suiles champs de bataille.

Depuis son arrivée, le prince voyait fréquemment le sultan en audience privée, et aucune communication impoitante ne lui avait été faite. Le temps s'écoulait fort agréablement en fêtes, en hommages et en compliments pour le fidèle et honoré allié de la Turquie; cependant, celui-ci soupçonnait qu'il ne devait pas avoir été appelé à Constantinople, unicpiement pour recevoir des conq^liments et en rendie, ou pour traiter

de ces litiix-comiiiims de détail, ((ui eussent pu l'être tout aussi bien de chancellerie à chancellei'ie! Plusieurs fois, dans les causeries intimes dont il été favorisé , Mahmoud , en lui parlant des affaires en général de la Servie, avait bien jeté quelques mots ambigus sur ces institutions; niais, sur ce sujet, Miloscli se donnait bien garde de comprendre, de relever aucune insinuation; et, en tacticien consommé, il opposait aux manœuvres ennemies , cette force d'inertie, la plus désolante de toutes les lésistances! Alors, il fallut que le sultan se décidât à exécuter les ordres (ju'il avait reçus d'ailleurs du cabinet russe.

Une personne, placée très-avant dans la confidence de l'un des deux interlocuteurs, m'a transmis ces curieux et amusants détails :

— P.'ince, dit enfin un joui- Sa Haulesseà

Milosci» , lesadiiHialeiirs les plus sincères de votre rare mérite, voient avec peine, que votre gouvernement si excellent en beaucoup de points, s'engage dans une route pleine de dangers!

— AIj! mon Dieu! s'écria Milosch d'un ton alarmé, eh ! comment Votre Haulesse qui me comble de tant de témoignages de son précieux intérêt, ne m'en a-t-elle pas fait prévenii- plus tôt ?

— Ce sujet est grave ! répondit le sultan , il ne pouvait être traité par des intermédiaires. J'ai pensé qu'il était préférable qu'il fût examiné et discuté entre nous, prince , dans l'abandon de la plus entière confiance.

Milosch (jui ne comprenait pas trop ^ qu'entre un Turc et un Servien, il pût exister de ces épancbemenls de cœur à cœur, se conlenl;» rie s'incliner silencieusement.

tzco

— Les iiislilulioiis doiil vous permelle/. l'élablissemeiilen Servio, continua Malinmud, en vous dépouillant delautorite souveraine, NOUS conduiraient infailliblement à votre perte, prince. L'expérience de ce qui se passe chez d'autres nations autorise ces ciaintes!

— Pour ce qui nie regarde, il en sera ce qu'il plaira à Dieu! Quanta l'autorité souveraine , elle ne m'appartient pas , ce serait une trop lourde charge pour un pauvre ignorant comme moi ! dit Milosch humblement , aussi, Lai-je pailagée entre moi et ceux (|ui peuvent m'aider de leurs conseils et de leurs lumières, et nous exerçons le pouvoir en famille , au plus grand avantage de toute la nation.

Ce fui au tour du sultan de ne pas comprendre cette délinition si simplement parfaite du système représentatif.

— Vos instilulioiis lellcs (|u elles exislenl , reprit-il, renferment trop d'éléments démagogiques.

— Qu'est-ce cjue \eiîl dire cela? ilemanda IMiloscli d'un air inquiet.

— Prince, répartit Mahmoud avec une irritation contenue, vous concédez au peuple des droits excessifs : votre constitution lui donne, en un mot, une trop large part de liberté !

— Le peuple sei vien n'a que la pari qu'il s'est faite par quarante années de douloureux sacrifices , dit Miloscli du ton le plus naturel; il trouverait bien dur aujourd'hui, de se voir petitement mesurer le bonheur et la liberté par celui de ses frères quil a choisi pour chef.

— Le {)euple servien n'est pas encore assez façonné aux changements (|ui se sont opérés

'iC'2

ilaus sa silualioii, poiii (ju'om puisse, sans un Irès-grand danger, le faire jouir d'une liberté aussi absolue et dont il ne tarderait pas à abuser. Knfin, prince, ajouta le sultan, votre manièie de gouveiner inspire des alarmes sérieuses aux puissances qui (înt accédé à reconnaître l'indépendance de la Servie !

Cette expression entra aiguë dans l'ame du patriote, résonna mal sonnante aux oreilles du chef de l'héroïque Servie. Mais Miloscli exerce un grand pouvoir sur lui-même, son tliême, d'ailleurs, était fait à l'avance; il répondit avec calme ;

— On n'abuse d'ordinaire que de ce qui ne nous appartient pas, répondit-il. Pourquoi le peuple servien abuserait-il de cetju'il possède en vertu de ses droits? Son organisation actuelle lui convietit appaiemment, pw^V/îj'// a posé le fusil pour reprfndrr la hkhr.

AJaliiHoud sentit le trait... — Piiiice, repril-il vivement, vos institutions renferment des principes destructeurs de la prérogative royale, que tous les souverains cherchent à maintenir fermement et à faire respecter. Je me vois forcé de vous rappeler, prince, que les puissances protectrices de la Servie ont le droit de conseil , en ce qui touciie les intérêts réciproques établis par les traités.

— Je ne me souviens pas, dit Milosch d'un air de doute, d'avoir jamais conclu de traités

avec d'autres puissances que la Turquie

Est-ce que la Servie n'acquitte pas avec probité les engagements qu'elle a contractés avec la Sublime-Porte ?

— Le discours du trône que vous avez prononcé le i6 février dernier, continua Mahmoud, a été l'objet d'une critique très-vive de la pari de la Russie, prince.

— Mais iKnis n'avons rien a df^mèler avec la Russie, nons anlifsi^ inlenonipit .Miloscli en souriant.

r.t le sultan , sans répondie à l'interrogation ni a Tinterpellation narquoises qui lui avaient été adressées, reprit avec une impatience que Milosch n'avait pas I air de remarquer :

— Ce discours a provoqué des réclamations de la part du cabinet impérial, d'après lesquelles j'ai reconnu la nécessité, prince, d'avoir avec vous un entretien.

— Je ne sais pas ce fju'on entend par un discours du trône, moi, répondit le prince avec une adorable malice ; je ne croyais pas avoir fait rien de semblable! à moins qu'on ne nomme ainsi le compte-rendu de nos Iravaux en commun, que j'ai présenté, effectivement, à noire assemblée nationale!^ Je suis

bien fâché de ne pouvoir mettre à l'instant sous les yeux de Votre Hautesse cette espèce de pièce comptable, que j'ai fait imprimer poui* être distribuée à ceux de nos frères qui n'assistaient pas à l'assemblée , Votre Hautesse verrait que ça ne peut intéresser que nous!

— Vos institutions intéressent les puissances, si elles sont de nature à troubler leur

tranquillité interrompit le sultan. Mais à

son tour Milosch continua :

— C'est, tout bonnement, l'état de la situation de nos affaires , lequel , eu même lemps, détermine les devoirs du chef du iJ^ouvernement , comme il indique au peuple les siens : voilà tout! iNous autres paysans, nous nous arrangeons du mieux que nous pouvons! On a fait bien du bruit pour peu, à ce que je vois.

Qu'on imagine, pendant ces réponses faites T. I. JO

2bG

(lu ton de bonhomie dont Milosch &ait tirer un merveilleux parti, l'attitude de Mahmoud qui, les yeux fixés sur le paysan, l'observait de l'air le plus étrangement étonné... et Ton aura une idée de cette divertissante scène entre ces deux hommes qui se comprenaient sans vouloir s'entendre , et dont la pénétration de l'un ne pouvait l'emporter sur celle de l'autre !

— Prince... répondit le sultan avec un ton fort radouci, la constitution que vous avez donnée à votre pays est infiniment plus libérale que celle des autres gouvernements de l'Europe , et par des motifs politiques que vous apprécierez, cet état de choses ne peut subsister sans inconvénient.

La Russie croit, ajoula-t-il, que par rapport aux peuples placés sous sa protection , elle a à redouter la contagion des principes

adoplés par la Servie. La Moldavie et la Valacliie, par exemple, pourraient, par imitalion , vouloM- opérer des changements dans les institutions qui les régissent , ou élever des prétentions, auxquelles la Russie ne serait

pas disposée à obtempérer Enfin, cette

puissance voit avec inquiétude ce qui se passe en Servie , et j'ai dû m'engager à obtenir de vous, prince, quelques modifications reconnues nécessaires.

— La Servie est trop cliétive, dit Miloscb , pour que personne songe à imiter ce qu'elle fait! Il m'étonne bien que la Russie, qui étend ses grands bras sur plus de cinquante millions d'esclaves, prenne souci de ce qui se passe dans notre pauvre petite principauté!

Le sultan ne put s'empêcher de rire ; il n'aimait pas plus la Russie que Milosch ne l'aimail , et à pari lui, la résistance de son

vassal à rcmlioil de celle puissance, lui convenait f'oil... mais la Tiiicjuie élail sous le joug t/fr l'amilié de la Russie, et il (allait la satisfaire! La glace était rompue; Mahmoud cessant d'employer les ruses et finesses diplomatiques auprès de l'homme le plus lin et le plus rusé, des explications très-neltcs, Irèspiécises, apprirent à .Milosch (jue la puissante alliée de la Tur([uie exigeait qu'en sa qualité de suzeraine, la l'oite intervint, et imposât à la Servie Vobligalidn de modifier ses institutions qui renfermaient des principes trop dèmafjogiques.. .

Celte déclarai ion ne prenait pas .Milosch au dé[)ouivu. Il savait depuis longtemps à (juoi s'en tenir, et il était en mesure de soutenir les discussions auxquelles cette ouverture allait donner lieu. Il se contenta de répondre au sultan , par des assuiances générales, (le faire, à la considération de Sa Hau-

lesse, loiiles les concessions qui seraient compatibles avec les (utérèls de la Servie.

— Prince, lui dit Malimoiid en terminant cet entretien remarquable, vous ne trouverez pas en moi un ennemi des institutions qui donneni nu\ peuples tme somme de droits el de sage liberté. Chaque chose fait son temps... Il faut reconstruire la maison avant qu'elle ne croule, sous peine d'être enseveli fous ses ruines... » Il porta la main à son front, absorbé dans' ses pensées; puis, s' apercevant que Milosch , le regard arrêté sur lui, cbercbait à saisir le sens de ses paroles, il lui dit en souriant : « Dieu seul est grand... la vie de l'iiomme est trop courte...

La vie de .'*]abmoud aurait-elle été en efVet trop courte pour produire au joui' et recueillir la gloire de lœuvie immense que peutclie il avait préparée? S'il était vrai... Honneur à sa mémoire!! !

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