CHAPITRE PREMIER
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Les Seiviens, pendanl quarante atméca, ont rougi de leur sauiî la Icne de la pairie j)our lui leconquérir ses libertés. L'iiisloiie n'otTre pas d'exemple d'une aussi héioique résistance, ni de plus dramatiques événements, et il nous faut remonlet à près d'un demi-
siècle poiii parcourir l(\s clifCci'eiUes phases tic la révolulioii de Servie, ({iii a fait passeï' (les esclaves au lang d'iioninies libres.
A travers ces luîtes acharnées, ces scènes de carnage , (jui déciment la niallieureuse Servie sans lasser sa constance, les détails qui se rallachenl aux mœurs patriarcales de ces populations primitives , aux individualités placées sur le premier plan de ce sombre tableau, sont pleins d'une poésie douce et sauvage tout à la fois. C'est la nature vue à l'œil nu, avec ses perfections et ses dill'ormilés, avec ses contrastes heurtés du sublime et de riiorrible.
Kara- Georges et MiJoscli, ces deux grands instruments dotit Dieu se servit successivement pour accomplir le rachat iVuue nation chrétienne : ces pauvres paysans , sans insliuclion aucune, tout-à-coup lévélanl d'ad-
mii'ables aplEtiides dans 1 ai'! de la giicne , daiJS l'ail du i;<>iiV(Miiciiu'nt, el biisaiil dcNaiit eux tous les obslacles, juscju'à ce (|u"ils aient rencontré un Irûnc pour s'y asseoir : Kara- Geoiges et Milosch oITrent à Télude une source inépuisable de riches el cuiieuses observations.
En ces deux bommes se résume toute l'insuiTection scrvionne, ses prodiges, ses merveilleux succès, dont les résultais furent : rarfranchissement de la patrie, son indépendance reconnue par ses anciens maîtres , et enfin son organisation conslitutionnelle : conquête miraculeuse sur la terre d'Orient!
Mais avant d'entrer dans la Servie régénérée, avant de parler de Milosch aux mœurs douces, au caractère modéré, à 1 esprit profond; guerrier magnanime, roi pacificateur el législateur; noble expression sur ilje trône
tlii j)ali iotisine le j)liis j)Ur, le plus éclairé; avant, il me faut faire mie lialle dans la Servie esclave , arrachée pour la première fois à la domination ottomane par Kara-Georges , ce type saisissant, tout empreint de grandeur sauvage , de farouches vertus , d'audace et d'irrésolution, de ibrce et de faiblesse, de liaidies conceptions et de vulgaire poitée politique : « Kara-Georges , un de ces géants qui ébranlent le sol partout où ils posent le pied, et tout à la fois inhabiles à rien récdifier , à rien fonder! » disait Napoléon à Vienne en 1809, en parlant du chef de l'insurrection servienne, qui, après vingt années de combats consacrés à l'émancipation de la patrie, n'avait pas su lui donner une forme de gouvernemenl stable, cette première condition de vitalité.
Geoi'ges Petrowisch, si célèbre sous la dénomiuniion de Kara-Georges, est né en l'jjo
ail villa«;e «.le \Vicliev\/i, de pauvres parenis. C'était une de ces oii^anisatioiis ardentes, sombres et silencieuses, (jui semblent nées j)()ur l'agitation et le commandement, pour épuiser toutes les prospérités ou toutes les adversités. Quand la nature crée un pareil homme au milieu d'une nation esclave, elle lui met en perspective le trône ou le gibet... C'est qu'en 1800 à 181 r , même à travers nos grandes scènes de l'empire, la renommée du noir Georges, Kara-Georges , s'était fait jour, avait conquis une place dans l'attention publique. Son nom circulait dans tous les salons attaché à des exploits inouis, à des fabuleuses témérités, et à des actes à la manière des Spartiates, où l'horrible se mêlait au sublime! Delà Servie, ce coin de quelques lieues de territoire, ce point à peine indiqué sur les cartes, personne ne s'en souciait alors,
mais (le Kai'a-G('or«,'e*s, loiil le inonde s'en ocenpail : le (jarcleuv de pourceaux, à la lèle (le (jnelques milliers de pauvres paysans comme lui, rcsislant quinze années durant à toutes les forces ottomanes commandées par les meilleurs a^énéiaux, et les repoussant, pied à pied, du sol de sa pal ne asservie, excitait une vive curiosité, un sympathique intérêt. ...:.,
A réta]ao:e des marchands d'estampes, la foule se pressait devant son portrait aux (rails fortement caractérisés, au regard terrible, au Iront allier, à l'air du maître du monde entier , sous son pittoresque costume natif qu'il ne quitta jamais!...
Sur les places publiques, dans les carrefours, autour des chanleuis ambulants, qui lacontaient à leur manière, dans dinterminables complaintes, les hauts faits du gar-
tJeijrdob(\stiau.\, le po{)nlaiiv éiucivfillr l)altail des mains !
L'enfancr de (ieorij^os s'écoula Irisie cl solitaire. Il ne connut ni les amusements, ni les joies de la jeunesse. Des inslincls indomptables de liberté lui faisaient tiouveidu charme aux grossières occupations de bouvier, dans lesquelles il avait su se créer une indépendance absolue Tout jeune garçon, h l'aspect d'un Turc, ces maîtres détestés, son sang bouillonnait, ses giands yeux noirs étincelaient; il fuyait leiii approche, et c'était toujours dans les pàtuiages lointains, inaccessibles, hors des habitations des hommes qu'il conduisait ses troupeaux. 11 v passait des semaines, quelquefois des mois entiers sans reparaître à son village.
Que rêvait déjà cet enfant? L'ombre de l'antique Seivie, autrefois libre et guerrière,
lu
se levait-elld devant lui, aux (évocations de (a muse nationale, dont il faisait retentir les nobles chants, dans Cfs lieux âpres et sauvages? Ou bien, pendant ces poétiques et lumineuses iiuils d'Orient, quelque douce et gracieuse W'iUs des forêts de la Schumadia venait-elle murmurer a son oreille les rêves brillants de l'avenir : lui pitdire des combats, de fabuleux expl<jits, ceindre son orgueilleux Iront du Le couronne?...
El quand, à sotî retour dans la maison paternelle, sa mère lui demandait pourquoi il préférait cette vie rude et agreste aux habitudes de la famille, le fier enfant, le sourire du mépris sur les lèvres, répondait : « Parce (jue là, V esclave fs< libre. »
Ainsi se passa la première jeunesse de Georges. Plus tard, son humeur inquiète et indépendante le poussa, quoique sans aucuns
moyens j3éciiniaires, à entreprendre le cotnmerce des porcs. Il réussit, et à vingt ans il était liche pour un paysan. Mais la richesse sans liberté, il la méprisait : « Je ne fais cas de cet argent qu'autant que je pourrai l'échanger bientôt contre du fer et du plomb! » répondaitil à son vieux père Pétroni , qui l'engageait à vivre désormais en meilleure intelligence avec les Turcs, desquels dépendait leur sort.