‹ Le berger roiChapitre 3 sur 18 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

K VHA-GEOlinUS.

Un soir d'hiver, la famille rassemblée veillait dans la grande salle basse de la cliaumière; les femmes filaient, rangées aulour d'une table, au-dessus de laquelle une lampe, appendue aux solives, éclairait le reste de la pièce, où les hommes s'oocupaiejJ à cou-

slniiic «1 M laccoiimindci Icms iiisli imicnls (!(• Ia])(>iii;i.i,'c. Dans un des coins du lovcc. assis siu un escabeau clevc, Pëlroni, couinic il (iait (l usage, clianlail aux sous mélaucoli(jues de la guzla, une ancienne ballade nationale (jui ietiaeail les exploits de la Servie, roul-à-couj) la porte s'ouvre, un homme de liante îaillc, enveloppe' d une pelisse, la télé couverte d'un cliapeau à larges bords rabattus sur son visage, ])arail sui- le seuil: avant de le irancliir il écoule, regarde de droite et de gauche au-del:ors, puis, après s'être assuié qu'il Ji'a pas été suivi, i! entie, refeiine la j)orte eontie lacjuelle il reste ad(»ssé, un poignard d'inre main, l'autre posée sur un des pistolets d'arçon passés dans sa ceinture de cuir.

— Père, btni.s-nioi, meie. prie mon s;unt p.Uron rîeorges le bon icueiiiei, (pi il me muI

en aulf dans mon c\il, dil riioiiiiiie [nescjuc gaiement.

— Georges! leriihlc garçon', qn as-lii i'ait? s écria le vieillard en étendant ses bras tremblants vers son fils,

— J'ai tué un Turc, réj)ond-il d'un ton résolu.

— Mallieurl malheur! exclama douloureusement la mère éperdue, »en joignant les mains; ô Christ! prenez pitié de mon enfant!...

— En revenant de Chiprovati à Wichewzi, reprit-d, le démon a jeté sur mon chemin un Âga de janissaires ; il était à cheval , moi à pied : « Chien de chrétien, arrière, me crie-t-il, et découvre-toi devant tes maîtres ! » J'ai enfoncé mon chapeau sur ma tète et Tai regardé lixemenl. H m'a ajusté au bout de son pistolet; je lui ai cassé la tète avec celui-

IS

ci. Maintenaiil, je iic [>uis plus tenir le pav:» ; je \ais cbc/ nos fièies des montagnes y mener la vie ti'Heidouque. Si les Turcs te poursuivent à cause de moi, père, je leviendrai me livrer.

— Je le le défends sous peine de ma malédiction ! s'écria le père; pais , malheureux enfant, et que Dieu te protège ! !

A cet instant des pas précipités avertissent de l'approclie de quelqu'un... On frappe à la porte...

F.e vieillaid s'élance de son escabeau vers le lit, fouille la paillasse, en retire un Iromhlon, et va se placer près de son fils... Les hommes armés de leurs fanix se groupent j)iès d'eux, tandis que, simultanément, la mère, avec l'élan du désespoir, saisit un long manche, en airache les brins de bruyère qui recouvrent une lanie a deux tianrliants, et,

les yeux bagaids , fixes sur son mari cl son fils, tient de ses faibles bras la lance en aiiéL au-dessus des têtes!...

Un silence de mort régnait pendant les quelques secondes qui avaient sulïi à dessiner cette scène pleine d'angoisses et d'borreur!

Aucun de ces malheuieux ne se rendra vivant... dans leurs regards est écrite la détermination que leur bouche ne prononce pas.

Un second coup, plus articulé, retentit...

— Il faut en finir! dit Georges; et, soiï poignard entre ses dents, un pistolet au poing, il ouvre la porte avec violence en se présentant sur le seuil.

Une jeune fille se précipite dans l'intérieur de la chambre,

— OChrisl! soyez béni 1 murmure la pauvre mère en tombant à genoux.

— C'est moi, mes amis... c'esl ta fiancée, mon brave Georges!...

— Jélitza! ma belle Jélitza! dil en la pressant avec amour sur sa poitrine, le jeune liomme.

— Je guettais.ton arrivée, je t'ai vu entrer... Et vous autres, ajouta-t-elle, ne craignez rien : mon père et mes frères sont postés à l'entrée du village : à un signal convenu nos voisins seront avertis, et vous préviendront de l'approche des Turcs.

— Pars, mon fils, pendant qu'il y a encore sûreté pour toi '. Pars, Georges... ajoute avec autorité le vieillard.

— Mon pauTre enfant ! je t'en conjure au nom du ciel', dil la mère d'une voix suppliante en étendant ses mains jointes vers son tils.

— Éloigne loi, Georges, il le Taul! dit la jeune fille en soupiranl.

— Jélitza ! . . . en te disant adieu ! je te rends ta foi... dit avec un accent bref et saccadé le jeune homme.

— Et moi, Georges, je ne la reprends pas. . . Je te conserverai ma foi jurée dans les mauvais comme dans les bons jours.

— Mais je suis proscrit... et pour longtemps !

Oui, tu es proscrit... pour avoir tué un Turc, un de nos maîtres exécrés!... Honneur 1 honneur à toi, mon brave fiancé 1

— Mais tu ne sais pas que je vais me réfugier dans les bois... faire la guerre avec nos frères contre nos persécuteurs?...

— Je t'y suivrai... Veux-tu que le pope bénisse cette nuit notre union, le veux-tu, Georges?

— Moi? pour présent (le noces, le donnerla misérable vie de la femme d'un heidouqne. . . Pauvre fille! dit Georges en adoucissant sa rude voix; puis il ajoute avec fermeté : Reprends ta foi, Jélitza! .. pour les proscrits il n'est plus de fiancées.

— Jamais !

— El) bien donc! à toi dans cette vie et dans J'éternité, ma Jélitzal

La jeune fille se jeta sur le sein de son fiancé.

— Mais, songes-y, après mon départ, ces maîtres maudits poursuivront tous ceux qui m'aiment... S'ils allaient, pour se venger sur moi, te faire violence! articula impétueusement le jeune homme, que celte pensée venait de mordre au cœur...

— Par-s sans crainte, Georges... voici qui me mettra à l'abri de leurs violences! répon-

dit tranquillement la jeune fille, en tirant à demi un poignard cacbé dans son corsage. a C'est là le seul joyau resté aux doigts des femmes de la Servie esclave ! » ajouta-t-elle en souriant amèrement.

Des larmes, les premières peut-être qu'eût versées l'indomptable jeune homme, coulèrent sur ses joues bistrées en étreignant dans ses bras ses vieux parents et sa fiancée. (( Adieu! je veillerai sur vous, malbeur à celui qui fera tomber un clieveu de vos têtes! Et a présent, ajouta-t-il avec une sombre énergie , le sort en est jeté : Guerre éteinelle! guerre à mort aux Ottomans! » Et il disparaît.

Cette action a décidé du sort de Georges PetroNvisch; cet événement a décide du sort de la Servie.

Hélas l sur tout le sol de la malheureuse

Servie, livrée ;ui eiinelère ture, sons toules les formes, tous les jouis, a loules les lienii-s se reiiouvclaieul ces déchiranles scènes!

CHAPIIRE III.

K\BA-GF,ORGF,S.

Les heidouques, appelés vulgairement brigands des montagnes, se recrutaient parmi les Serviens des plaines, poursuivis à tort ou à raison par la police musulmane. L'homme accusé se réfugiait dans les antiques forêts de la patrie, y trouvait une indépendance sauvage.

en s associai) I à ceux (jui, jxmi nue raison senil)lal)lc, liabitaient ces lieux; leur malheur était commun, ils faisaient cause commune et vivaient fraternellement entre eux! Les heidouques ne faisaieiit la guerre qu'aux Tui'cs, auxquels ils enlevaient fréquemment les envois d'argent expédiés de Belgrade à (A)nstantinople, et ils n'étaient pas considérés comme des ennemis par leurs compatriotes. En hiver, on les accueillait dans les villages; les habitants les cachaient dans leurs chaumières; quelques-uns même ne retournaient dans les bois qu'avec le printemps , à moins qu'une expédition importante ne nécessitât l'assistance de toutes les bandes.

Depuis, pendant les luttes incessantes de l'insurrection, les familles des malheureux révoltés y trouvaient un refuge; les vieillards, les femmes et les enfants abandonnaient leurs

chaumières, s'établissaient dans les bois avec leurs bestiaux, et de là, en bravant mille périls, apportaient des vivres à leurs époux, à leurs enfants, à leurs frères qui se battaient dans les plaines!

Une année, après son arrivée parmi les lieidouques, Georj;es était en possession du commandement en chef, et dirigeait les attaques avec uiu' luiiîiKlc' (t une intrépidité, qui firent reconnaître aux Turcs que les lieidouques avaient à leur tête un chef redoutable. Jusqu'alors, leurs exactions s'étaient bornées à dévaliser les voyageurs et à enlever de temps à autres les caisses publiques sur les grandes routes; maintenant, l'agression s'étendait sur les personnes et les propriétés jusque dans les villes. (Chaque jour I évélait à la police luique une iniluence occulte (pu soufflait i esprit de révolte parfui

les populations avoisinaiil les iiiuiilagDes, el de coiiliiiuels soulèvements parliels venaient, d'ailleurs, confirmer la présence d'une vaste conspiration ourdie contre les autorités turques.

Dans les engagements qui avaient lieu entre les iieidouques et les troupes en\oyées pouî les combattre, Georges déploya toutes les fjualités du plus habile chef de partisans.

A la tète de ses bandes parfaitement armées et disciplinées, l'intrépide chef, par la sûreté de ses manœuvres, l'audace de ses attaques jetait le désordre et l'épouvante dans les rangs ennemis; et, profitant de la confusion cju'il occasionnait, il le poursuivait l'épée dans les reins, et jonchait le terrain de cadavres tuics, sans perdre, de son côlé, beaucoup (le monde. lamais il n'accoplail de ba-

laille rangée où l'efVrayante disproportion du nombre eût porté de l'hésitation parmi les siens , et relevé la confiance des Musulmans.

Monté sur un puissant cheval noir à tous crins, Georges, au noir visage, aux traits fortement caractérisés , qu'encadraient des flocons de boucles de cheveux d'un noir d'ébène; le front menaçant, le regard terrible, le geste impétueux, la parole altière; dominant de sa colossale stature tout ce qui l'entourait, Georges, le paysan servien, sous ses grossiers habits qu'il ne quitta jamais, semblait né pour imposer sa volonté partout, et à tous !

Toujours invincible, toujours victorieux, le clief des heidouques devint la terreur des soldats turcs. Dans leurs idées superstitieuses, ils lui allribuaient le pouvoir de la fascina-

lion, ci le snrnoiiiiTHMciit Kara-(ieoiges fi), iVIais bieDlol l'aïUorité turque (lui rccoiinailre aussi que l'aggression avait pris décidément un caractère politique. Depuis quelque temps, dans tous les engagements sérieux, les habitants des plaines venaient donner un coup de main à leurs frères des montagnes, puis, après lavictc^ire, ils retournaient à leurs travaux de labourage.

La Porte comprit qu'à moins de faire usage d'un grand déploiement de forces, elle ne pourrait réduire ces bandes, qui devenaient de plus en plus audacieuses et se renforçaient à volonté d'auxiliaires insaississables. Alors elle résolut de temporiser, et le pacba de Belgrade, siège du gouvernement

(-1) Le Noir-Georges . il iic lui counu (|uo sous iillo détiominatiou.

Uni, it.'çul tlu siillan I ordic de (aire secretf ment des olfics brillantes au redoutable chef des lieidouques.

On lui fit proposer, pour prix de sa soumission personnelle : la remise de la peine de mort qu'il avait encourue pour le meurtre commis sur l'aga des janissaires, une forte sonnne d'argent et un grade élevé dans l'armée turque de l'intérieur.

Mais Georges refusa ces offres avec dédain : « Dis à ceux qui t'envoient, réponditil, que je ne veux ni de leur miséricorde, ni de leurs largesses. Tant que ce bras pourra seconder ma baine, je combattrai les oppresseurs de ma patrie; tant qu'une goutte du vieux sang servien qui coule dans mes veines ne sera pas refroidie, je resterai leur implacable enneuii. »

Alors la Itte de Kara-Goorges est mise à

un très-haut prix; sa maison rasée; le champ paternel confisqué; le vieux Pétroni, son père, poursuivi, a trouvé un refuge chez le père de Jélitza. . .

L'hospitalité accordée à Fétroni pai les amis (jui l'ont recueilli et caché, les compromet et ne le sauvera pas. La police turque est vigilaiile! C'est à la terre étrangère que Georges est résolu de confier son vieux père, le seul bien qui hii reste. Trois auiiées se sont écoulées depuis ses adieux à la chaumière; sa pauvre mèie esl morte, la douleur l'a tuée; son père n'a plus une pierre où reposer sa tète blanchie; son jeune frère est en fuite... Ce désastre complet , celte affreuse solitude du foyer paternel, tout cela est son ouvrage'.... En contemplant ces ruines, le cœur du brigand de la montagne déborde d'amertume; sa haine contre les Turcs d(îNienl hé-

lu'lique; eux! eux seuls, sont ie principe el la caiise de lanl de maux!... Cesl à eux que, jusqu'à son dernier soupir, il demandera raison du malheur de tous les siens!

Il est minuit, une lune piÀle éclaire de ses mélancoliques rayons, un homme qui prie, agenouillésur unehumble tombe du cimetière de Wichewzi. Des sanglots convulsifs s'écliappenl de sa poitrine, à plusieurs reprises il se jette sur la pierre tumulaire déjà recouverte de mousse, qu'il baise, cju'il inonde de larmes. Enfin, d'un mouvement brusque et heurté il se relève. « Adieu, ma mère... tu sera vengée! » dit-il avec une expression terrible, puis il s'élance sur le ciieval dont la bride est restée passée à son bras, et se dirige à pas lents vers une chaumière située à l'extrémité du village.

A un signai donné, la poi te .s'ouvic, p!u-

sifiiis horiunes se pKcipitcul dehors en eiitouranl nii vieillaid effaré qu'on place en croupe deriière le cavalier; celui-cisepenclie, embrasse ses amis : « Merci, frères; à loujours, ma Jélitza! » dit-il à voix basse, puis il enfonce les éperons dans les flancs de son vigoureux cheval , et s'éloigne avec la rapidité d'une flèche.

Arrivé à quelcpie distance des bords de la .Sare,qui sépare la Servie de l'Autriche, Rara- Georges met pied à teire, et se dirige avec son père dont il sou'.ient la marche chancelante, vers une barque artiarrée au rivage, el montée par deux heidouques.

Mais, au moment de (piitter ces lieux qui l'onl vu naître, les bords des ruisseaux témoins de ses jeux, de ses premières amours, les cliauij)s qu'il a arrosés de ses sueurs, le sol où reposent les ossements de ses pèies ,

de sa compngne cliriio ; I esclave sopluai;»'naire, si longtemps façonné au jouijj, ne veiii pas de la liberté à ce prix. Des larmes couvrent sa figure vénérable : — <i (ieorges, dit-il,

à mon âge, le pain de l'étranger est amei-

l'ail- qu'on y respiie est mortel. Restons ici, mon enfant; j'irai moi-même trouver le Pacha; je le supplierai, par les mânes du fils bien-aimé qu'il a perdu, de te laisser à moi. Fais ta soumission aux Turcs , mon enfant... Que veux-tu, ils sont nos maitresl... »

Ces deinières paroles ont ébranlé toutes les cordes qui vibrent déchirantes dans l'ame du patriote, une nouvelle douleur vient traverser son cœur : lis ont dégradé juscjue dans son père le sang seivien! — Guerre! guerre éler nelle à ces maitres exécrés! crie-l-il en rugissant de rage. Partons !

A ce moment , des coups de feu se font eji-

tendre : ce sont les Bosniaques nnisulmans qui approchent en coml)attant contre les lieidouqiies, qui, postés en tirailleurs, protègent la fuite de leur chef...

Il n'y a plus un instant à perdre.

— Père, dit Georges en adoucissant sa rude voix, au nom de ma sainte mère qui nous voit de là haut... viens, viens, je t'en conjure, et il l'entraînait vers le rivage.

Mais le vieillard résiste. Il jette un long et douloureux regard autour de lui. « Sur cette terre j'ai vécu , sur cette terre je mourrai , » murmure-t-il, et il se cramponne à un arbre qu'il étreint avec force.

Des pas de chevaux retentissent; une balle, dirigée sur le triste groupe que forment les proscrits, vient frapper l'arbre que l'inflexible vieillard entoure de ses bras. Maintenant la fuite est impossible'....

Alors Kara Georges, les cheveux bérissés , le Iront couvert de larges gouttes de sueur, le regard empreint d'une horrible expression, hurle ces elTioyables mois : « Qu'il meure ! plutôt que de tomber vivant aux mains des Turcs l » Il se jette à genoux devant son père , lui demande sa bénédiction.... lui enfonce son poignard dans le cœur... et l'arme sanglante à la main, ivre, égaré, insensé de douleur, il gagne en bondissant le rivage, et disparaît dans les eaux de la Save

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