MILOSCH
Celle exaltation, ce sentiment précoce de patriotisme, étaient entretenus chez Milosch par son frère. Le caractère fier et impétueux de Milan supportait avec peine les entraves de l'esclavage; d'ambitieuses idées le débordaient de toutes parts, et l'enfant de douze
ans était le contidenl des piojets, des espérances hardies, du jeune honnntie de vingt ans.
C'est que, dans cet enfant au large front, au regard méditatif, aux penchants sérieux, il trouvait uneorganisation en tout semhlable à la sienne : une ame impatiente, des facultés énergiques, l'intelligence instinctive d'autres hommes, d'autres choses, d'une autre destinée que celle de courber éternellement la tête devant les lâches persécuteurs du foyer domestique, les farouches oppresseurs de la patrie;
Dans les enseignements (juil reçut de l'ardent jeune homme, qui devait l'un des premiers se soulever contre les Dahis, et arriver, par sa valeur, au poste élevé d'hospodar de Rudnick, Poschega et Oussitza, Milosch puisa une haine profonde contre l'oppression. La longue soumission de ses pères à l'odieux
joug qui, coriuno mi manteau de ploinl), pesait sur la nation depuis tant de siècles, le révoltait, il ne la eouiprenait pas... et Milan entretenait dans renfanl ces dispositions à la révolte, le songe de la vie!
CViaque fois qu'ils entendaient parler de (juelques soulèvements paitiels, le cœur des deux frères s'élançait vers les contrées insurgées, et l'espoir éclaircissail leurs fronts attristés; puis, lorsque le cimetère ottoman avait rélabli l'ordre parmi ces malheureuses populations soumises aux terribles lois de la conquête, un morne désespoir remplaçait ces fugitives joies.
Et ces dispositions étaient celles de toute la jeune génération servienne! Ces obsessions, ce malaise, chacun l'éprouvait. Tous sentaient renaître déchiiantle souvenir de l'aneietine indépendance de la nation et le sen-
limenl profond de la servitude actuelle. Dans les dernières années qui venaient de s'écouler, la guerre entreprise par les lieidouques , leurs iuccès contre les Turcs, avaient relevé bien des espérances! mais depuis la perte de leur audacieux chef, Kara-Georges, qui avait soustrait au supplice, sa tête mise à prix, les lieidouques , découragés, avaient repris leurs allures accoutumées de partisans , et les habitants des plaines livrés à leurs seules forces, étaient retombés dans le néant.
Mais indépendamment de l'esprit de révolte qui, chaque jour, faisait des progrès parmi les Serviens, un autre élément de révolution existait parmi les Turcs eux-mêmes; c'était l'insoumission des janissaires établis dans le pays. Le pacha de Belgrade les craignait autant dans son pachalik, que le sultan les ledoutait à Conslantinople.
Depuis la dernière guerre outre l'Aulricbc et la Porte, où les janissaires avaient rendu d'éminents services et s'étaient distingués avec éclat, ils étaient devenus plus arrogants que jamais , et ils ne reconnaissaient plus d'autre autorité que la leur, surtout dans les provinces éloignées de Constanlinople.
S.U fond de la Bulgarie et dans les montagnes de l'ancienne Macédoine, s'étaient formées sous les ordres de janissaires, ayant à leur tête le fameux Passwan-Ogloii , pacha de Widdin, des bandes recrutées soit parmi les heidouques ou les Kleplites grecs , soit parmi les Turcs mécontents, qui, accoutumés au métier des. armes, vendaient leurs services tantôt à un pacha rebelle soulevé contre la Porte, tantôt à une province révoltée contre le pacha. C'était un ramas de partisans mercenaires de toutes nations, chrétiens el musulmans.
eu
(les bandes laisaieiil la i<neir<' pour leiiipropie compte ; pillaient et saccageaient sans miséricorde dans tous les endroits où elles passaient; dans ceux qu'elles choisissaient pour le tliéàtre de leurs opérations ' elleslevaienl des impôts arbitiaires, exigeaient des corvées , et les populations serviennes, qui. souvent se trouvaient les victimes de leurs exactions, n'en restaient pas moins écrasées d'autre part, sous le joug de fer de la domination des autorités turques.
La malheureuse Servie avait atteint le dernier degré de la misère matérielle , de l'oppression morale; elle en était arrivée à n'attendre (jue des clfets de son désespoir une condition moins intolérable!
Aussi, d'inexplicables mais puissants indices révélaient que l'heure de la délivraiice a|)procl!ait. ..
lîepuis quelque temp^ un souille mvsté-
rienx, venu de rOccideiil , ni^ilail les clièncs séculaires (]e^ loièls de la Schumadia, pénétrait âpre et dévoiaiit dans tous ces cœurs brisés! Les vieillards eux-mêmes, cliez qui la longue habitude du malheur avait amené la résignation, celte mort de l'ame, laisaienl entendie des ])lainles amères, d'étranges discours... Les ballades nationales, qui d'ordinaire se redisaient timidement dans les veillées, se chantaient actuellement, d'une voix éclatante dans les chaumières , dans les champs, dans les lieux publics; et au lieu des mélancoliques regrets que ces cliants faisaient naître jadis, ils apportaient à celte heure, la joie et la confiance dans tous les âmes. La guzla, harpe plaintive du peuple captif, se montait à un mode guerrier; des prophéties annonçaient des batailles où le sang musulm.'ui coulerait à torrents...
Don élail venu ce soLilfJe qui éleclrisail loules les imaginations, qui infiltrait dans toutes les veines une lave dévorante, une soil immodérée de liberté, de vengeance; un irrésistible besoin de changement, d'agitation, de bruit? Nul ne le savait, et tous étaient soumis à son influence. Chacun entendait au-dedans de soi, cette voix secrète qui dit aux peuples opprimés : Levez-vous, il est temps
La nation servienne respirait la guerre pai tous les pores : ce n'était pas encore la révolte échevelée, furieuse, rugissante; c'était le bruissement lointain de voix irritées, de clameurs menaçantes, le murmure inqualifiable qui précède l'explosion des colères populaires L'année 1792 venait de commencer
Les grondements de l'ouragan terrible qui
éclatait en Fiance retentissaient même en Orient, ébranlaient jusque dans ses entrailles le sol brûlant de la Servie...
L'insurrection servienne fut une des immenses ramifications de cette grande révolution française qui devait faire le tour du monde!!
CHiPlTRK \l
L INSURRFXTION.
L'insurrection de la Servie , qui retentit dans toute l'Europe en 1796, est une des époques les plus intéressantes de l'histoire de tant de nations subjuguées par le droit irrésistible de la force, et qui n'ont cessé de protester les armes à la main contre la tyrannie et la perle
(ic Iriiih lihfilt's. Diiu cssiuiks c()iis|>ir;Uions, des lévollts, des soulèveiiieiils , soûl j)om- Miiisi dire loule 1 liisloiic des j)eu|)les ojjpiinus; loin le icsie nesl qu'un i^'éiiiisseiueiil éloullié . un biuil riionolone de eliaiiies, un loDii; cri de désespoii-!
Kniin le jjen])le seivien en niasse a levé la lète. Llieure de l'insuirection générale, préparée jadis par Kara-Georges dans les ibiéls de la Scliuniadia , a sonné. Tout ce (jni est en étal de porter un fusil est debout, larme au bras: Ions ont juri' sur le Clnist, au pied des autels, de ne déposer le i>laivc exteiminateui que (juand le sol d<' la pairie sera délivré du jouii impie du Croissant 1 ,,
Les cruelles exactions des janissaires ont fait déborder la mesure de lésignatioii du troupeau d'esclavoi. l n cri (eiribie a retenu dun bout à l'autre de la Ser^ie; à joui fixe,
lies soldais miraculeusemeiil arnu's, couvrent les plaines, les villes , jusqu'aux plus j)e!ils villai^es, el partout des rangs du peuple surfissent des cliefs habiles et intiépides, de ces "géants cpii, aux temps des grandes commotions politiques, semblent sortir de dessous terre, et ètie exclusivement appiopriés aux besoins du moment , à Tinimensilé de Tenlieprise 1
I.e eouibat a commencé, un combat à outrance, à mort, sans trêve ni miséricorde, entre les esclaves et leurs maîtres. De paît et d'autre, les représailles sont impitoyables, l/air est obscuici par la fumée de la poudre , le sang coule à flols. Les prédictions des
vieillards sont accomplies
Kara-Georgru reparait .
Il a été chercher un asile en Hongrie; de là. ii a pu entretenir lacilemenl des inlelli-
TU
gences avec les hommes d'action et de résolution de son pays ; mais en même temps il a pris du service comme sous-officier dans un régiment hongrois, pour acquérir toutes les connaissances qui lui manquent dans l'art des manœuvres régulières : son exil n'aura pas été inutile à la cause de la patrie. Aux premiers coups de fusil qui ont été tirés, Kara- Georges s'est trouvé dans les rangs de ses frères, et alors, comme auparavant, chez les heidouques, personne ne pense à lui disputer le commandement.
Auprès de lui se sont aussitôt groupés les hommes qui, ayant levé les premiers l'élentard de la révolte, réunissent déjà sous leurs ordres divers corps d'insurgés : Milan Obrenoicisch, de Pozerge ; les chefs les plus entreprenants des heidouques : Glmcasch et }yeUco, Jacques Nèdadowitch , el le Pope Luca Lazare-
wiich, (jui, lui, avait soulevé le pays de l'autre côté (le la Kolubrara, et tous ceux enfin qui ont organisé partiellement des bandes de partisans.
Kara-Georges commande en chef" l'insurrection.
D'éclatants succès signalent les premières opérations des insurgés , dirigées avec une précision, une entente merveilleuse du métier de la guerre : elles décident du sort de l'insurrection. Dans toutes les rencontres, dans toutes les batailles livrées , les troupes musulmanes sont défaites, écrasées; les autorités chassées des villes ; chaque jour fait perdre aux Turcs du teirain et fait chanceler leur établissement en Servie.
Ce ne sont plus des bandes isolées , détachées de la nation , que la domination ottomane a à compiiFTier, à faire rentrer sous le
("oiit't , et (jue <|ii(I(|iies millieis d'Iioiimies envoyés de Conslantii)Oj)le metlionl à la raison, (juand on ie voudra bien : c'est la nation entière , debout , regaidant en face ses maîtres ! Ce sont des corps d'armée parfaitement ort^anisf's , moins formidables, moins inviîicibles par le nombre d'hommes que par la constance de leurs effoits, (|ue par l'iiéroïsme désespéré avec le^piel ils jettent leur vie en liolocausle à la cause de la patrie !
Pendant les dix années de i^uerre. de combats consécutifs, qui s'écoulèrent de 1796 a i8o(), un soldat, un homme avait grandi , son nom s'était popularisé, pres(|ue à l'égal de celui de Kara-Georges, Des derniers rangs de l'armée, où il avait piis place avant l'âge de seize ans, bientôt il était devenu un des premiers lieutenants de l'insurrection : brave mire les plus braves, doué du eomage à
froid, (lu coiip-d'œil rapide et sin-, (jui fait les ijjrands capitaines , il avait conquis la confiance et l'admiration de ses compagnons d'armes, et dans les conseils une autorité que justifiaient et ses hautes facultés et ses brillants services. Même à côté de Kara-Georges, Milosch Obrénowisch avait été dislingué, s'étail fait remarquer par les Ottomajis, qui le considéiaient comme un des plus habiles et des plus redoutables chefs de l'insurrection.
Cependant tant d'héroïques efforts, tant de sang versé n'ont pas été inutiles. En 1806 les Turcs repoussés pied à pied n'occupent plus que les forteresses d'où ils ne peuvent plus sortir; les insurgés sont maîtres des villages et villes non fortifiés; la Servie respire!
Alors, se fit sentir le besoin d'une organisation civile légulière, (pii marchât de concert avec faulorité militaire, la seule qui eût
c.xislt' jiKscju'alors. Kara-Geoiges, par Fascentlanl de son grand caiaclère, par la puissance de sa renommée, doininail lout ce (jui l'entourait; l'auréole à travers laquelle il était apparu à la nation dès son début chez les lieidouques , les éclatants services qu'ils venait de rendre dernièrement à la patrie , avaient depuis longtemps marqué sa place; Kara-Georges fut élu tout d'une voix chef du gouvernement.
— Mais, je ne sais ^as gouverner, opposa-t-il de bonne foi. Car, dans cet homme, tout était vrai et sincère, le beau comme le laid.
— i\ous vous conseillerons, dirent les knèses (i).
— Mais mon humeur colère me rend peu propre
(\) Anciens clicfs des disiricts ou maires.
d commander à d'autres hommes qu'à des soldais ; je ne m'amuserai pas à parler beaucoup. Mon pistolet me fera justice plus d'une fois des raisonneur s , je vous en préviem !
— La sévérité est nécessaire, lui répoii- (Jit-on.
' — Alors, soit!... Milosch, ajoula-il, en appuyant sa large main sur l'épaule de celui-ci, toi, mon enfant, qui es sage et prudent, tu m'aideras .
Les acclamations, les cris de joie du peuple accueillirent les paroles de Kara-Georges , qui fut investi à l'instant de la dictature absolue, civile et militaire, de toute la Servie.