‹ Le berger roiChapitre 6 sur 18 · K\R\-GEORGES SUR LE TRONE · texte numérisé non relu

K\R\-GEORGES SUR LE TRONE

Et c'est une étude bien curieuse que celle de celte nature sauvage et indomptée aux prises avec les entraves de la civilisation , avec les exigences d'un ordre de chose régulier!

Kara-Georges sur le trône resta lui-même

su

^i()It■lll fl (aible, s<)iiil)ie on tl Une (olle «;ail(', généreux et parcimonieux . é(juilable el injuste, bon el ciuel, toujouis ("aniasque, toujouis extraordinaire.

Quelquefois on le voyait pendant plusieurs jours replié sur lui-même, sans proférer un seul mot, se rongeant les ongles. Lui parlaiton, il tournait la tête sans répondre. Le lendeniain, à une fête champêtre, il dansait le kolo avec l'abandon d'un enfant. Il méprisait le luxe et l'éclat ; et, à l'apogée de sa fortune, il continuait à porter ses grossiers habits, sa pelisse usée, son bonnet noir. Fendant qu'il exerçait le pouvoir suprême, sa fille, >ausicaa , allait puiseï- de l'eau à la fontaine avec les autres jeunes filles du village. A Topola, on l'eût pris pour un simple paysan; il défrichait la Icrie avec ses gens, ou diriyeaif leau vers ini moulin; d'autres lois il

pèchail avec sos voisions dans la Jasénilza; il labourait et semait.

Georges aimait l'ordre et la régularité; il ne savait pas écrire (à peine lire), et tout était classé dans sa lête avec la plus minutieuse exactitude. Il supportait impatiemment les lenteurs de la chancellerie; cependant, il leur laissait un libre couis ; mais lorsque les affaires, après avoir passé par les divers degrés de judicature, arrivaient enfin, à lui, sa justice était violente et terrible. Son frère unique , espérant sans doute l'impunilé , commit un crime sur une jeune fille... Kaia- Georges le fit pendre à la porte de sa maison, tt INous n'avons pas fait une guerre à mort aux gens qui outiagenl les femmes, pour les outrager à notie toui : il a, ce (ju'il a mérité, dil-il. »

l n jniH, il était à table dans inie salle basse

oïl il prenait babil iicllenienl ses repas. Des gémissements parviennent jusqu'à lui; et à travers plusieurs voix confuses qui prononçaient son nom, il distini^ue qu'un de ses serviteurs engage les plaignants à revenir, lorsque le maître aurait dîné. Mais , ce terrible Kara-Georges , à quelque heure que ce fût, accueillait toutes les réclamations qui lui étaient adressées, y faisait droit sur-le-cbamp' si faire se pouvait , et ne renvoyait jamais personne sans l'avoir entendu; il se lève, s'élance à la poite qu'il ouvre avec violence...

Aussitôt une fenmie toute en pleurs, entourée de cinq petits enfants , se jette à ses genoux en criant : — Justice, Georges! justice à nous autres pauvres gens!

— Relève-toi , femme; il ne faut s'humilier que devant Dieu, lui dit-il sévèrement. Puis, lorsque la femme effrayée à ce rude comman-

dément lui a obéi, il reprend avec douceiii- : — Que veux-tu de moi? qui t'a fait du mal? Alors la pauvre affligée, à travers les sanglots qui brisent sa voix , lui laconte que le pope a refusé les prières et les honneurs funèbres à la dépouille mortelle de son malheureux mari, parce qu'elle n'avait pas d'argent pour payer les frais de l'église, et qu'il a été mis en terre comme un chien.

— Est-ce bien viai, cela? demande Georges.

— Je le jure devant le Christ ! s'écrie la pau vre femme.

— Retournez chez vous, mes enfants : justice sera faite !

Il envoie à l'instant chercher le prêtre. — Père, lui dit-il, d'un ton narquois, vous n'avez pas voulu, à ce que j'entends dire, laisser frustrer les droits de notre sainte mère l'église, c'est fort bien à vous. . . Aussi, comme le clergé

lie cioil lien perdre, je mempresse d'acquitter la (lelle de notre IVere (|ui vient de mourir sans laisser de quoi se faire inhumer. — Et il tira de sa poclie quelques pièces d'argent, que le pope reçut en s'inclinant jusqu'à terre.

— Et niainlenanl , ajoute-t-il (Tune voix tonnante, prêtre sans entrailles et sans miséricorde , indii^ne par ta sordide avidité de porter le nom de chrétien, lu vas recevoir le salaire dû à ton action impie, — Puis s' adressant à ses nomkes, qui ne le quittaient jamais et qui étaient à la fois ses gardes-du-corps et les exécuteurs des jugements qu'il rendait comme dictateur : — J'ordonne qu'on entene tout vil ce prêtre à côté du cadavre de l'homme à qui il a retusé l'aumùne de .ses prières.

loul rela c^l lioi I ihic. . . 1,1 c »">! \iaiincnl

une elTrayaiite éiucle que celle de cette indécliifiVable énigme (jifoii appelle le cœur humain... ]N 'est-il pas bien remarquable que ce fut toujours un sentiment instinctif de justice et d'humanité qui dictait à cet homme ses épouvantables arrêts!

La colère, comme la vengeance, cette passion si puissante dans le cœin- de Kara-Georges, le rendait féroce. Habituellement il était bon; revenu à lui-même, il pleurait et maudissait ses fureurs ; il savait oublier et pardonner les injures qui lui étaient personnelles, et se montrait implacable pour le tort causé aux autres , ainsi que le prouve le fait suivant :

Pai- une de ces sereines et magnifiques soignées de l'Orient, Kara-Georges et sa famille se trouvaient réunis sur un tertre de gazon entouré d'un épais fouiré de chêne et de

liantes bruyères en fleurs , descendaiU en peiile douce jusqu'à la rustique liabitalion (lu souverain de la Servie , qu'il abritait des vents du noid : Kara-Georges , à demi couché sur la pelouse , la léte soulevée par un de ses bras accoudé, son lévrier couché à ses pieds , fumait sa Ionique pipe , poitant fréquemment, d'un ail- gai el satisfait , son regard sur legroupe gracieux que formait à quel ques pas de lui Jélitza, sa fidèle fiancée, qu'il avait épousée, el encoie bien belle ; ^ausicaa, sa fille, la blonde enfant aux yeux noirs, occupées à tresser des lapis de joncs; et Tzerni, son plus jeune fils, debout au milieu des deux femmes, s'exerçant à tirer au javelot les oiseaux perchés sur les arbres.

Deux nomkes , tenant en respect , placé entre eux, un honuiie, au cou duquel étaient alta("hés deu\ ]»aqiiels de gerbes de blé, gra-

vissent la montée et s'avancent en disant : — uNons tenons ton voleur de liié : le voilà, » Kaia-Georges, d'un ton calme, demande à riiomme pourquoi il a volé le blé ([u'il a semé pour nouirii- sa famille?

— Pour nouirir la mienne , repond-il résolument.

— il fallait venir me dire : Georges, j'ai besoin, et ce que tu as lâchement dérobé, je te l'aurais donné. — Et par un geste de dédain il indique à l'homme qu'il peut se retirer, en ajoutant : — Va, et n'y reviens plus.

— Mais, l'autre paquet, sont des gerbes volées aussi sur le champ de Suican .. dirent les nomkes qui avaient été chaigés de surveiller activement les voleurs de blé.

A cette nouvelle déclaration, Kara-Georges bondit, se dresse de toute sa haute taille devant cet homme, et les yeux llambovants,

cl une voix loiiiiiiiilc , il lui dit : — MisiMable* voler plus pauvre que toi!

— J'ai pris où j'ai trouvé pour donner à manger à ma femme et à mes enfants, répond riiomme sans s'émouvoir.

— Wuk, dit Georges à l'un de ses nomkes, à dater de ce soir, chaque jour, tu porteras de ma maison un pain à la veuve et aux orphelins de cet liomme. — Puis arrachant de sa ceintuie un des deux pistolets qui ne le quittaient jamais, il l'arme, couche l'homme en joue, et, avec un accent terrible, lui jette ces mots : — « Tu as transgressé la loi de Dieu : le bien d'autrui ne prendras... Que justice donc soit faite du larron ! »

La balle part, frappe sur un arbre placé un peu sur la gauche, et vient ricocher sur le beau lévrier qui tombe moitellemenl blessé.

(Test .lélilza, qui s'est élancée enlie la victime et son juge, ((ui a détourné le bias i\ui n'a jamais visé sans atteindre son bul...

A la vue de son cliien , son inséparable compagnon, t{ui se débat à ses pieds en pous sant des géujissements plaintifs, Kara-Ceoiges jette au loin le pistolet décbargé, saisit l'autre, et crie en rugissant à sa femme : — A genoux, esclave ! tu vas recevoir le prix de ton audace î

— Oui, sur moi, ton esclave, tu as le dioit de vie ou de mort , mais non pas sur un de les frères, Georges... lui dit-elle courageusement.

Les deux enfants entourent de leurs bras leur mère, tombée à genoux au commandement de son mari...

Le bras de Georges est retombé. Immobile, les yeux fixés en terre, il lutle contre sa nai. I. y

Ime sauvage. . (Juelquos niiiinfcs s'écoulent aii^si. Enfin, quand son regard va se reporter sur sa femme et ses enfants (jui sangloltent dans les hias l'un de l'autre, il semble sortir d'un songe, va droit à eux, les relève, les presse sur son cœur en leur disant : « — Je donnerais tout mon sang pour toi , Jélilza... mais je ne sais pas me dompter... Par le (>hrist 1 soyez donc prudents vous autres ! »

lîien rarement, elle parvenait à contenir les écarts de ce caractère fougueux. Comme toutes les femmes de l'Orienl , profondément soumise à son mari, elle supj)orfait sans se plaindie ses emportements. Souvent elle implorait sa miséricorde pour autrui, s'exposanl généreusement ainsi à ses fureurs , dans la noble pensée de lui épargner un tort public 1

Sur les champs de bataille , Kara-Georges ëlait un géant; rentré dans les conditions de la vie privée, il se rapetissait aux proportions les [)liis vulgaiies.

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