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CHAPITRE VIII

K.VRA-GEOnCrS ET MILOSCH

La nation serviemie avait reconquis une parlie de son teniloire , elle renaissait à sa nalionalilé, mais rien n'était organisé chez ce peuple soumis depuis des siècles à un joug étranger. Tout était à créer. C'est dans ce travail d'organisation intérieure que Milosch

rv\v\i\ loiil à-(()H|. (riidiiiiiaMes Mprihulos adriiiiiislratives.

In poiuoir de fail établi pendant la guerre existait, c'était celni des woiwodes ou chefs militaires. Cliac un d'eux était entouré d'une troupe plus ou moins nombreuse d'hommes d'armes appelés nomkes , qui ne recevaient d'oidres que de leuis chefs respectifs ; ils avaient également sous leurs ordres un ou plusieurs districts , et reconnaissaient la suprématie de Kara-Georges. Pour empêcher l'autorité de ces woiwodes de s'étendre et de devenir nsenaçante , Kara-Georges ciéa un sénat composé d'autant de "membres élus [)ai les districts qu'il y avait de woiwodes, et il se réserva de ratitier les élections. (]e contrepoids, conseillé par Milosch, eut dans le principe un bon lésultat, mais il finit pai être neutralisé, des coalitions se formèrent

entre des woiwodes ambitieux et des sénateurs mécontents contre l'autorité de Kara- Georges.

Tous ces détails sont bien sérieux , bien ingrats , et pourquoi ne le diiai-je pas , ils sont difficiles à coordonner ; ce n'est pas la lettre, c'est l'esprit (|u il me faut analyser, et je sens mieux ces choses que je ne sais les expliquer; aussi, ai-je besoin de beaucoup d'indulgence. Mais qu'y faire! l'bistoire vraie ne se compose pas seulement d'anecdotes , d'épisodes saisissants, il faut subir ses longueurs, et je ne puis détacher absolument la curieuse et poétique figure du berger-roi, des accessoires historiques qui forment son piédestal.

Kara-Georges n'était pas homme à temporiser avec les agitateurs. Plusieurs fois, mécontent de quelques ordonnances du sénat, il

réuiiil SCS luniikcs el leur oiclcjnna de diriger leuis fusils sur la salle des délibérations : (( Failes-moi déguerpir ces bavards, mes enfants^ leur dil-il, j7 est facile de faire des lois daus une chambre biev. chauffée; mais qui rnarcJtera à l'armée turque si elle reparaît? ce sera nous... »

Cependant les intri<^ue.^ ne diseonlinuaienl pas; elles minaient incessamment le pouvoir exécutif. Georges qui, tl'ailleuis, avait h repousser les hostilités incessantes des Tin es, conçut alors la pensée de chercliei' un appui contre ces ambitions qui menaçaient son autorité, et il tourna les yeux vers la Russie.

Ici, se manifesta le premier dissentiment entre Kara-Georges et IMilosch qui , malgré sa jeunesse, éîait devenu l'un des hommes les plus influents du jjjouvernement.

L'opinion formelle de Milosch était de s'appuyer uniquement sui la nation, sur le

peuple, et au besoin de négocier avec la Tinquie, découragée parles pertes qu'elle venait de faire, un arrangement loyal qui, tout en lui laissant la suzeraineté sur la Servie, permit à celle-ci, comme condition première, de se gouverner d'après ses lois et avec des magistrats de son choix. Mais il ne voulait pas que la Russie, dont il entrevoyait l'ombre à travers les intrigues qu'on voulait déjouer, fût appelée à s'immiscei- dans les alTaiies privées du pays. Miloscb avait de l'avenir dans l'espril —

Kara-Georges au contraire n'avait que de la spontanéité dans ses aperçus. En voyant l'opposition fomentée parmi le sénat et les woiwodes par les influences russes , il voulut couper le mal dans sa racine, et mettre cette puissance dans ses intérêts, en se plaçant sous sa protection. O fut le tort inuuense de Rara.- Georges, celui cpii causa sa perle.

Va (Ml ef'fel , en se li;iii)aiil ;i lj lemorque lie la Russie, la nalioii scivioniie était destinée à être constamment sacritiée en cas d'hostilités entre la Kussie et la Porte, peut-être à être le prix de leur réconciliatio!i , ou l'appoint de leurs transactions, mais bien certainement à n'y rien gagner jamais. C'est ce qui arriva ! et ce qu'avait admiral)lement bien compris Miloscli.

Kara-Georges fut cruellement déçu des espérances qu'il avait mises dans l'intervention officieuse de la Piussie. On dirait (ju'un mauvais génie est entré en même temps qu elle par la porte qui lui a été imprudemment ouverte... La discorde est partout , l'opposition semble avoii- recruté des forces , et quand l'administiation intérieure en est ai rivée à ce déplorable étal d'afl'aiblissemenl , alors l'espèce de protectorat , exercé moralement par

la Russie, cesse en même temps que la Porte se ravise.

Les évéuemenls qui renversèrent le Irône le plus puissant de la terre, devaient entraîner la chute de celui où venait de s'asseoir cet autre soldat heureux, Kara-Georges! La Russie, à l'alliance de laquelle Georges avait sacrifié, en i8i I , sa popularité parmi le peuple servien , qui déteste les Russes ; la Russie , menacée par Napoléon, fit, en mai i8f2, la paix avec la Turquie. Celle-ci, dont les forces n'étoient plus employées à maintenir cette puissance , dès-lors formidable en Orient, eut le champ libre, et les malheureux Serviens durent songer de nouveau à défendre leur indépendance si chèrement acquise, à reprendre les armes.

Aucune stipulation n'a été faite en leur faveur par la Russie dans le traité de paix, et

la Vor[(; \'wn[ de repionclK' l'iiiilialive tic la guerre contre la Seivie...

Mais cette fois, le sultan a résolu de tenter un grand eiïort pour reconquérir la Servie. Cinquante mille hommes entrent en campagne, commandés par le fameux Kourdschid-Pacha . Kara-Georges ne peut lui opposeï' que vingt mille soldats de tioupes régulières. A cette heure la fortune le traliit. Depuis 180G, son étoile a commencé à pâlir ; les dissensions intestines n'ont fait (jue gi andir et s'accroître; l'enthousiasme qui a enfanté les prodiges des premières guéries s'est ralenti tians les cœurs. Comme il arrive toujours , avec le bonheur l'égoïsme est arrivé chez ceux (jui se sont élevés, et ce n'est plus que dans ceux qui sont restés en bas, que se retrouvent l'abnégation et le dévouement à la patrie!

Les années 1 81-2 et 181 '5 n<- sont pour la

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Servie (|irune srric de calamités, les Turcs ont repris les positions qu'ils avaient perdues, et annoncent de terribles représailles, [.a peur entre dans l'ame des chefs; et par peur, il faut entendre celte lassitude , cette démoralisation qui ôtent à la fois le désir et l'espoir de vaincre. Aujourd'hui , chacun d'eux a quelque chose à perdre... Tous avisent aux moyens de mettre à couvert les richesses qu'ils ont acquises, et leur personne en sûreté; de séparer tout cela, des intérêts communs, de la cause nationale...

Mon Dieu ! que ces choses sont tristes à dire! Qu'il est désolant de les voir se reproduire à toutes les époques, comme pour bien constater que les peuples sont éternellement destinés à servir de marche-pied aux ambitieux!...

Tous les chefs de rinsmrectli>n . tous les

liospoclars sorlis de ses laii^s , cl (jiii avaient profité de ses liiomplies, un seul homme excepté, Milosch, qui refusa avec indignation de fbrfaire à l'honneur, tous s'enfuirent en Auliiclie, où ils mendièrent auprès du cabinet autrichien la permission d'y vivre humiliés et méprisés.

Kara-Georges, lui-même, qui ne devait son élévation qu'îi la nation , Kara-Georges fuit lâchement son pays; il abandonne le poste (|ue ses frères lui uni confié ; il les laisse exposés à la férocité d'un vainqueur irrité. Il s'enfuit en Russie!

Il y fut bien reçu. La chute d'un seul homme entraînait la ruine de tout un peuple libre... Kara-Georges, le malheureux! est fêté, choyé, décoré, pensionné...

Mais son humeur inquiète, peut-être le remords, peut-êlre une tjerrible fatalité, ou

plutôt le bras vengeur de Dieu, le poussa à revenir en Servie. Les uns disent pour essayer d'v ranimer l'insurrection ; les autres poiuretirer une grosse somme d'argenl (piil avait cachée dans un champ.

Soigneusement déguisé , le héros déchu rentre honteusement, la nuit, sur la terre de la patrie! Avait-il été dénoncé à l'avance ?...

Le lendemain, Kara-Georges fut pendu à Bele^rade

(jitï>iTitî: i\.

LE DIMANCHE DES RAMEAUX l8l5,

K.ara-Georges, le colosse de l'insuirection servienne, est abalUi... L'Aiilricbe a sons sa garde les anciens chefs (jni, tant de fois, conduisirenl les insurgés à la victoire; ils sont devenus les prisonniers de fait de la sainte aîlinme... ï.a Turqjjie a rétabli sans contestera

dominaliuii de iw en SeiNJi-, cl clésonnais les Turcs ])eu\et]t se croiie à jamais rentrés en possession de lenrs esclaves : la légitimité est à l'ordre du joui !.. .

Et aussi, jamais, an plus loi L de la {guerre, pendant ces longues et sanglantes luttes passées, de plus atroces représailles n'a\ aient été e.\ercées par les Turcs sur les malheureux Serviens!

Les années !8i3, i8i4 et j8i5 ont étépour riiéroïque nation une période de malheurs, d'humiliations, de tortures inouies. I/omhre même de la justice, du droit des : ens avait disparu. Ce n'était pas uu peuple \aincu sur (jui s'appesantissaient les exigences du Nainqueur, c'étaient des esclaves insuhordonnéscpielebàtonlurcramt nait àlachaîne. ..

Au( unepuissanceclirétienne néleva la voix eu iaveui des inailV;S eluéfiens. La Kussie

ne s'interposa pas eiitie les bourreaux et les victiiues; il fallail faire expier aux Servieus le crime d'avoir combattu durant vingt annëes pour reconquéiir leurs libertés.. Tout fut permis aux Turcs; ils purent impunément fnassacrer les vieillards, les femmes et les enfants de ceux qui avaient combattu dans les rangs de l'insurrection, incendier, raser les maisons, enlever les jeunes gens pour les armées, les jeunes filles pour les harems, emmener les troupeaux, exiger des travailleurs d'écrasfmtes corvées; la plainte était répriujée par le fouet , le murmure [)ar la mort.

Que pouvait la malbeureuse nation contre ses persécuteurs, abandonnée qu'elle était par ceux qui jadis l'avaient excitée à la révolte! en livrant leuis frères aux injpilovables venj^eances des Ottomans , ces honnnes eux-

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mêmes n'avaienl-ils pas désespéré du pavi^ , tué la cause de la lil)erlé?

Et cependant , il arriva un moment où l'oppression devint si intolérable qu'elle devait succombe)- sous ses piopres excès. Ln lon^ cri de désespoir s'éleva jusqu'au ciel , n tentit de nouveau d'un bout à l'autie de la Servie : « Guerre! guerre d'exleiminalion aux Turcs!:! »

Tous entendirent ce cii, tous le répétèrent : la nioit sur les champs de bataille, c'était le seul lefuge contre tant de maux! et la nation entière réclamait la guerre, appelait de ses vœux ardents un chef. Ce chef, Dieu le lui envoya.

Le jour des Rameaux de l'année i8i5, le peuple était réuni en prières dans l'église de Takovvo. Toul-à-coup , un homme couvert d'une armure brillante, agitant un drapeau louge sm- le({uel i^st éciit en lelhes blanches :

Pairie, liberté, apparaît sur le seuil du temple : — (( Frères, s'écrie-t-il, la mort est préférable à l'esclavage. Relevons nos fronts abattus ; encore une fois, présentons nos poitrines à l'ennemi; aux armes! aux armes! »

De frénétiques acclamations accueillent ces paroles. « Aux armes ! aux armes ! répète le peuple en délire. A toi, Miloscli, le commandement; conduis-nous aux Turcs. »

~ Frères , répond Miloscli , je marcherai devant vous. Si je tombe , passez sur mon corps et ne vous arrêtez que quand le dernier Servien ou le dernier Tuic aura succombé. C'est une guerre d'extermination que nous commençons , c'est l'indépendance ou la mort (|ue nous allons clierclier : réflécliissez

Le cri : a Aux armes! aux armes! » fait de nouveau irembjer les voûtes du temple: les-

Ma

lidimnes enlMiiiciit , j)ivsî>t,iiL Miloscli ; h'S vieillards, moulés sur les bancs, éteiidenl les hnis vtis lui el le bénissent; les femmes, pâles, muettes, le regard empreint d'une déchirante expression, envoient à Dieu, du Tond du cœur, de ces piières (jui ne se tiaduisent dans aucune langue Ces hommes, impatients de combats , de péi ils , de caiiiage , c'étaient leurs (ils, leur maii , leur père ou leurs fières , el à ce moment solennel , chacune d'elles se sentait frappée dans l'objet de ses affections! pour chacime d'elles venait de se dérouler la longue série des tortures de l'inquiétude, de l'attente... une longue suite d'aIVreux sacrifices!... Dans le cœur d'une fenmie , la patrie n'occupe pas la première

place une tenune , elle aussi, dans une

circonstance donnée, sait mourir pour son pays, mais c'est tmil

— Amis, rcpiviul IMilosch , loul esl piél ; (jwe cbacuii de vous en instruise les absents, cjue tous se préparent à rejoindre le drapeau au premier avis. Les femmes et les enfants, les vieillaids hors d'état de porter les armes se lelireront dans les foiêts au milieu de nos frères les U cidouques . ils ont j)ris l'engagement de les nourrir, comme aussi de nous donner la main tout le leuips de la guene ; ils l'ont juré par le Christ, et nous aussi, jurons tous de ne poser les armes que quand nous aurons reconquis la liberté. »

Ce serinent est prononcé avec l'exaltation du dc'sespoir, et cbaque lionmie en dépassant le seuil du temple jure de n'y rentrer <|ue vanujueur; partout la levée en masse s effectue avec ardeur, avec un enthousiasme qui

tient du délire. Dans la lutte terrible ({ue brûlent de recommencer les Sei^iens, à leur hra\ ((lire iMtureHf se joinl 11 cniifiancefiuen-

laiHe le i'uiiatistne : le cleigé , loul jjuissaiil sur Tespiil du j)eujjle, lui montre du doigt le ciel pour récompense de ses saints efforts, appelle la protection divine sur les soldats de l'insurrection , et leur prédit l'invincibilité î Huit jours se sont écoulés depuis l'apparition de -^Jilosch au temple. Les préparatifs, exécutés dans le plus profond secret , sont terminés. L'heure fatale du départ est arrivée les femmes et les enfants quittent le

toit domestique pour aller se réfugier sous les tentes des Heidouques. Chaque famille emporte ce qu'elle peut soustraire au pillage ; les bestiaux, sous la conduite des jeunes garçons, précèdent le tiiste et silencieux cortège , qu'escortent jusqu'à la inoutagne les hommes armés, ((ui, demain, rangés dans la plaine, se formeront en bataillons pour marcher contre les Tut es.

r.Vst la nnit rjr 'm irtr ^^if^r)plle rie pHf|ue>.

La pieuse pi)|)iilali()n rutïilive se clirit^e veis l'église (le Takowi), on elle tail une halle. La grande poile du temple est ouverle. Les femmes se précipitent dans l'intérieur, et se jettent à genoux ; les hommes , restés sur la place, se découvrent devant le saint lieu, et en gardent les avenues. La lune, voilée par les nuages, éclaire de ses rayons ce saisissant tableau.

Un prêtre d'une taille majestueuse, revêtu de ses habits sacerdotaux, est à l'autel , debout, faisant face à l'assistance, sur laquelle s'abaisse son regard d'une lemarquable énergie ; de longs cheveux blancs flottent sui' ses épaules, en encadrant son visage sillonné de rides profondes, et dont les traits fortement caractérisés annoncent la résolution et I audace.

Ce prêtre, c est \e pop<' Lava Lnsarewitsch ,

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