A BORD DES VOILIERS
On a souvent l'occasion d'observer des cas de béribéri asiatique dans les ports d'Angleterre, à bord des navires venant des Indes. Aussi peut-on, en tout temps, étudier cette maladie au S eamens Jlospital de hondres. La maladie apparaît parfois plusieurs mois après que le navire a quitté le pays où elle est endémique, quelquefois même les premiers cas ne se déclarent qu'après un long séjour aux docks de Londres. C'est parmi les lascars et les boys indigènes que l'épidémie choisit ses victimes ; elle épargne presque toujours les officiers et les matelots européens. P.Manson a fait une enquête à ce sujet. Il pense que l'entassement de l'équipage dans le gaillard humide et les fatigues auxquelles expose le métier de marin sont les causes principales qui favorisent l'éclosion du béribéri à bord des navires. Pour des lascars à demi vêtus, le séjour dans le port de Londres est très rigoureux, ils allument du feu dans le poste dont ils ferment soigneusement les portes, les sabords, les écoutilles et les ventilateurs. Dans ce réduit
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exigu et surpeuplé règne une chaleur suffocante, une humidité considérable et une odeur de sueur humaine. C'est la parfaite réab'salion des conditions tropicales que le béribéri réclame pour son développement. « En d'autres termes, ces matelots indigènes se placent dans une immense étuve qui, au cas où elle contient déjà un germe béribérique, devient rapidement un foyer d'infection et de mort » (^).
Sur les voiliers qui effectuent de très longues traversées sans pouvoir se réapprovisionner en vivree frais, se déclarent, après plusieurs mois de navigation, des épidémies caractérisées par de l'asthénie, des paralysies, des troubles sensitifs, de l'anasarque, des troubles cardiaques. A ces symptômes, s'associent souvent des manifestations qui rappellent le scorbut. Les rapports de campagne des médecins de la Marine qui faisaient autrefois le tourdu monde, signalent ce complexus sous le nom à'Tiydrémie scorbutique. Toutefois, la gijigivite hémorragique et tes pétéchies ne sont pas des symptômes constants. En 1867, une épidémie de ce genre frappa les matelots du navire hollandais le PhènioG. D'après Leroy de Méricourt, une centaine d'Européens du Von Speix, 70 du Java allant de Sumatra en Hollande, furent atteints de la même affection.
Sous le nom de héribéyn 7iautique, Le Dantec
(') P. Manson. — Tropical dieseases, London, Carrel and Co, 1904.
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a décrit des cas analogaes observes à Bordeaux sur des navires provenant de Terre-Neuve ('). D'après cet auteur, ce serait le véritable béribéri, mais celui-ci passerait géaéralement inaperçu parce qu'il évolue le plus souvent côte à côte avec le scorbut. « Néanmoins, ajoute Le Dantec, on observe de temps à aulre de véritables épidémies d'hydropisie à bord des navires qui font de longues campagnes et cela sans mélange de scorbut ».
En 1900, Gruchet a publié la relation d'une épidémie ressemblant cliniquement au béribéri hydropique; elle fut observée sur sept matelots du trois-mâts la Mathilde, venu à Bordeaux, après avoirfait une saison de pêche sur les bancs deTerre- Neuve, sans aucune relâche pendant six mois. Les symptômes principaux étaient des troubles digestifs, de l'asthénie et de l'engourdissement des membres inférieurs, de l'anasarque sans albuminurie. L'un des malades succomba à Bordeaux. Les six autres se rétablirent promptement peu après leur débarquement. Le régime alimentaire à bord, avait été le suivant : morue fraîche, biscuit, beurre en petite quantité, lard ou jambon plusieurs fois par semaine, des pois, des haricots, du chou salé, de loin en loin une boîte de
(1) Le Dantec. — Précis de Pathologie exotique. Paris, 0. Doin, igoS. Tout récemment, Le Dantec a fait connaître une nouvelle épidémie de « Béribéri nautique M qu'il a étudiée à Bordeaux (Cong. colonial de Paris, section d'Hyg. et de Méd. coloniale, 1906}.
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corn beef en conserve, tous les mois environ ; comme boisson, de l'eau douce conservée dans de grands fûts, du cidre ot de i'eau-de-vie (*).
Le Dantec (^) donne, d'après Barthélémy, les renseignemenls suivants sur une épidémie analogue qui éclata sur le Tara}mca. Parti de La Pallice le 3o septembre 1901 avec un effectif de 35 hommes, ce navire arriva à Iquique (Chili) le 29 février 1902. Après avoir séjourné 62 jours dans ce pays, il appareilla le 18 avril de Galeta- Buena pour l'Europe. Il mit j23 jours pour effectuer son voyage de retour. C'est pendant les calmes équatoriaux que l'épidémie éclata à bord, faisant coup sur coup trois victimes et frappant plus ou moins sévèrement le reste de l'équipage. A son arrivée à Falmouth, le capitaine dut évacuer 10 hommes sur l'hôpital. Ici encore la maladie était caractérisée par de l'œdème généralisé, de l'asthénie, de l'essoufflement au moindre effort, etc. L'enquête démontra que les vivres étaient avariés. Pendant le voyage de retour, il fallut jeter à la mer les pommes de terre et les haricots ; on les remplaça par du riz et des petits pois. Comme viande, on distribuait à l'équipage du lard salé et de l'endaubage.
En octobre 1904, Borela vu se déclarer à bord du Raphaël venant de Terre-Neuve, où il était
(',1 CnuGHET, — • Relation d'une épidémie ressemblant cliniquement au béribéri. Gaz, hebdora. des sciences médic, de Bordeaux, lévrier 1900.
(2; Le Dantec, loc. cit.
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roslé sept mois, uneépidémie qui atteignit presque tout l'équipage ; deux hommes moururent. Le capitaine effrayé se fit remorquer^ ii malades entrèrent à l'hôpilal de Cherbourg et guérirent rapidement. Sur le vâpeur Cor dob a, 17 matelots sur 34, au cours d'une traversée pénible où les vivres manquèrent, eurent des troubles gastriques bizarres. Dès que le navire put faire relâche, des vivres frais furent distribués et les malades se rétablirent promplement (').
Bonain, qui a vécu parmi les pêcheurs deTerre- Neuve, considère le béribéri nautique à la fois comme une maladie de dénutrition et d'anto-intoxication.Pourlui, scorbut, purpuraapyrétique, béribéri nautique, etc., appartiennent à un même groupe morbide qui relève de causes multiples parmi lesquelles il compte la misère physiologique, l'alimentation et les logements défectueux, l'absence de protection contre le froid et l'abus de l'alcool (2).
En Allemagne, l'attention du commerce maritime a été aussi attirée sur le béribéri des voiliers ("). Depuis 1890, Nocht, médecin en chef du port de Hambourg, a réuni une statistique portant sur 34 navires à voile qui sont arrivés
(1) BoBEL. — Le béribéri nautique, d'après les travaux les plus récents. Normandie médicale, no 8, i5 avi\ igo5.
(2) Bonain. — Archives de méd. nav., oct.-nov. 1904.
(3) NoGHT. — Festsohrift du 60^ anniversaire de Koch.
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dans ce port avec le béribéri des voiliers. Nocht conclut de l'étude qu'il a faite de celte maladie que :
1*^ Le diagnostic de béribéri asiatique est inexact ;
2° Les cas signalés sont voisins du scorbut ;
3°L'interdiction faite auxarmateurs de prendre des vivres et de faire de l'eau dans certains ports infectés de béribéri asiatique est inutile ;
4° Cette affection est due au manque de viande et de légumes frais pendant les longues traversées qu'accomplissent les voiliers.
Il s'agit d'une maladie grave, car, d'après la statistique de Nocht, sur les 33 voiliers dont il a fait l'examen, la morbidité est de 62,7% et la mortalitédei459^/o-Nochtfaitremarquerque;,sur ces 33 voiliers, 18 capitaines furent malades et 10 succombèrent. Il ne faut donc pas attribuer une trop grande importance à l'alimentation défectueuse.
Bullmore, en Angleterre, a observé des cas semblables à l'hôpilal de Falmouth. Il pense que cette afîection n'est pas le béribéri asiatique ; qu'elle n'est pas infectieuse ; qu'elle n'est pas liée à la consommation ou au transport du riz ; qu^elle a vraisemblablement pour cause une intoxication consécutive à des troubles digeslifs survenant, au cours de longues navigations, par une alimentation défectueuse (*).
(1) Bui.LMORE. — Lancet, 22 sept. 1902.
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Depuis quelques années^ la môme maladie se montre avec une fréquence croissante sur les navires marchands norvégiens. Une Commission fut instituée pour l'étudier et pour indiquer les moyens propres à l'enrayer. Des nombreux rapports adressés par les conb^ls, il résulte que la marine marchande Scandinave (^Norvège, Suède, Danemark, Finlande) est beaucoi'.p plus éprouvée que la marine d'Angleterre. La proportion des navires de cette nationalité qui ont relâché à Falmouth avec le béribéri à bord était seulement de 0,53 7oî tandis qu'elle s'est élevée à 9 et 10 ^/^ dans la marine Scandinave. Cette énorme disproportion lient sans doute à ce que les bateaux à voile, toujours beaucoup plus éprouvés que les vapeurs, sont très nombreux dans la marine Scandinave.
Malgré les divergences d'opinion, la Commission, dont les travaux ont été publiés en 1902 (^), conclut que le béribéri observé à bord des navires norvégiens est vraisemblablement une intoxication d'origine alimentaire. Elle distingue, au point de vue nosographique, une forme d'origine végétale, due surtout à l'usage du riz altéré, qui correspondrait au béribéri asiatique, et une forme d'origine animale, causée par l'ingestion de viande ou de poisson de conserve avariés, laquelle correspondrait au béribéri observé sur les matelots européens.
(i) Indsf.illing fra Beri-Beri-Komiteen. Kristiania, Marius Stanines' Bogtrykkeri, 1902.
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La rareté du béribéri sur les baleaux à vapeur et la prompte guérison obtenue au moyen de vivres frais plaide en faveur de celte hypothèse. L'abandon du milieu « culinaire » est très efficace, car l'un des traits les plus caractéristiques de cette affection, c'est de se manifester comme husholdingsèpidemi, coTr.me épidémie a ménagère ».
L'eau de boisson n'est pas à incriminer, car sur huit navires dont les équipages n'avaient consommé que de l'eau bouillie, le béribéii ne fit pas moins son apparition.
Comme mesures prophylactiques, la Commission conseille : i° l'inspection régulière des vivres fournis à la marine marchande, comme on le fait avec succès en Angleterre; 2° la limitation à un maximum, variable suivant la durée de la traversée, de la quantité de vivres emportés par les navires, afin d'obliger les capitaines à des réapprovisionnements plus fréquents.
Les connexions étroites qui existent entre le scorbut et les polynévrites épidémiques observées dans les régions tempérées ou froides ont suggéré à Ekelôf la théorie mixte suivante (^) : dans les aliments azotés de conserve, prendrait naissance le poison scorbutique, aux dépens duquel le poison béribérique se formerait dans le tube digestif.
(') Ekklôf (E.). — Ucber Vraservenlirankheiten» Wissenschaftiiche Ergebnisse der Schwedisclien sûdpolar-expedition. Stockholm.
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Ce n'est pas seulement sur mer qu'on observe l'association du scorbut et des polynévrites. Elle a été signalée partout où il y a des agglomérations de faméliques. Pendant le siège de Paris, Dechambre a relevé, au cours de l'épidémie de scorbut qui sévit sur la garnison, des signes semblables à ceux du béribéri (^). Lors de la construction de la ligne de Matadi (Congo Belge), où la main-d'œuvre était décimée par le béribéri, Bourguignon (^) remarque qu' « aux symptômes babituels du béribéri s'ajoutait une véritable cachexie, avec poussées fébriles et parfois même des symptômes que l'on pourrait appeler scorbutiques, et cet ensemble de lésions de misère produisait une mortalité très élevée où il était bien difficile de déterminer la part du béribéri et celle des atîections surajoutées ». Ailleurs il dit : « Chez un malade d'origine italienne, qui se nourrissait mal, j'ai assisté au développement d'un véritable état scorbutique, avec lésions gingivales et plaques de purpura auxquelles a succédé le béribéri )). Baelz et K. Miura affirment que les prétendus cas de béribéri observés sur les prisonniers russes de Port-Arthur doivent être attribués au scorbut C).
(1) Dechambre. — D'après les Arcîi. de Méd. nav. T. XV.
(2j Bourguignon. — Prophylaxie du béribéri. Gong. internat. d'Hyg. et de Démogr. Bruxelles, igo.'j.
(3) E. Baelz et K. Miura. — Handbuoh der Tropenkrankheiten. Bd II, Leipzig-, igo5.
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On voit donc, par ces quelques exemples, combien le diagnostic entre ces deux maladies est parfois difficile.
Tout récemment, Schubert, chargé parles autorités du port de Hambourg de vérifier si le béribéri existait à Punta-Arenas, dans l'Etat de Costa-Rica, a repris l'étude de la question ('). 11 n'élait pas rare que des bateaux de cette provenance fussent obh'gés de débarquer dans les ports anglais des matelots considérés comme atteints de béribéri. Or, après quelques semaines de séjour à terre, ces malades guérissaient et, à Hambourg, on ne relevait sur euxaucune trace de béribéri, bien qu'habiluellement celui-ci laisse des stigmates durables. Schubert affirme qu'à Punta- Arenas, pas plus que dans le reste de l'Amérique centrale, il n'existe aucun foyer de béribéri, si l'on excepte les coolies chinois qui travaillent à Panama ; encore sur ceux-ci n'observe-t-on que des réc-idives du béribéri dont ils avaient été atteints avant leur débarquement. Dans le port de Punta-Arenas, Schubert a visité un bateau danois, sur lequel il y avait quatre malades dont deux offraient les signes typiques du scorbut, un autre un état de faiblesse générale, un quatrième enfin cumulait les signes d'une polynévrite et du scorbut. Or, tout l'équipage, et même le capitaijie, se plaignait de la mauvaise qualité de la viande
(') Max Schubert, — Béribéri et scorbut. Deutsches Archiv f. klip. Med., 86*^ vol., fasc. i-'i (Festschrift du Prof. Lichtheitn), p. 79-91.
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fraîche vendue par un commerçant allemand de Punla-Arenas. Les matelots préféraient encore la viande salée qui était pourtant, d'après l'enquête de Schubert, de qualité très inférieure.
La confusion entre le scorbut et le béribéri est certainement fréquente. Il y a quelques années, Seiffert a présenté, à la Société berlinoise des médecins de la Charité, un matelot de 19 ans qui, au cours d'une traversée de dix mois, de Rangoun à Hambourg par le cap de Bonne-Esperance et Santos, fut pris de gingivite hémorragique avec parésie douloureuse des membres inférieurs. En raison des troubles de la sensibilité qu'on trouvait encore chez ce malade, à son retour en Europe, Seiffert crut pouvoir se rallier au diagnostic de béribéri porté par les médecins brésiliens. Schubert se demande s'il ne s'agit pas d'un cas de scorbut compliqué de polynévrite, et il pense que les cas de prétendu béribéri observés sur les voiliers sont dus à une intoxication par la consommation de viandes avariées (^).
("■) L.-A. Lop {Presse médicale, 3 déc. 1904, îi° 97) a décrit sous le titre « Une épidémie de béribéri à Marseille », une série d'accidents qui me semblent ne pouvoir être rapportés, ni au béribéri asiatique, ni au béribéri nautique, ni au scorbut. Lop conclut à une intoxication d'origine alimentaire, ce qui paraît plausible. Mais, comme il attribue le béribéri à une intoxication chronique par le riz, il admet que l'épidémie en question ressortit au béribéri exotique.
Jeansbuis — Le Béribéri
DES POLYNEVRITES EPIDEMIQUES