PREMIÈRE PARTIE DU PONTIFICAT d'urbain VIII (DE 1623 A
Baldaquin de Saint-Pierre. — Autel de Saint-Augustin. — La Propagande. — Palais Barberini. — Fontaines : le Triton, la Barcaccia. — Peintures. — La sainte Bibiane. — Inscription du général Barberini. — Buste de Costanza Buonarelli. — Portraits dvi Bernin. — Ses comédies.
'est un bonheur bien grand pour vous de voir pape le cardinal Maffeo Barberini, mais plus grand encore est le nôtre de voir le cavalier Bernin vivre sous notre pontificat. » Telles sont les premières paroles que le pape Urbain VIII adresse au Bernin. Ces deux hommes étaient bien vraiment faits pour vivre ensemble et se comprendre; Urbain VIII, ce nouveau Jules II, trouvait en Bernin un second Michel-Ange. Les relations du sculpteur avec le pontife eurent un caractère de cordialité vraiment exceptionnelle; il vécut dans son intimité comme
jamais artiste ne vécut dans l'intimité d'aucun pape. C'était l'ami, le confident, l'homme qui à toute heure du jour pouvait entrer dans la chambre de son protecteur, qui, le soir, restait le dernier près de lui, qui l'accompagnait au lit et fermait les rideaux des fenêtres. Le pape, de son côté, allait fréquemment le voir dans son atelier, et la visite qu'il lui fit un jour, escorté de seize cardinaux, aux applaudissements de Rome entière, semble marquer dans l'histoire de l'art le point culminant de gloire et de faveur atteint par un artiste.
Le pontificat d'Urbain VIII fut un des plus illustres de l'âge moderne, non seulement par sa longue durée de plus de vingt années, mais par les qualités éminentes de son chef qui fut en même temps un grand protecteur des arts et un très habile diplomate. Au moment où il monte sur le trône, la politique française de Louis XIII et de Richelieu allait bouleverser l'Europe et modifier profondément la situation des grands États telle que l'avait faite le seizième siècle, et, par suite, elle devait inévitablement avoir une profonde répercussion sur l'Italie. Depuis un siècle, l'Italie était sous la dépendance de la maison d'Autriche; on pourrait dire prise dans les serres de cet aigle qui la tenait étranglée du nord au midi, ne lui laissant quelque indépendance que dans le domaine pontifical, au centre de la péninsule. La lutte de la France contre l'Autriche mit tout d'abord
Urbain VIII dans un grand embarras; mais sa politique, hésitante au début, ne tarda pas à se fixer. En voyant les succès de Richelieu, il se tourne délibérément du côté de la France. C'est son grand désir d'affranchir l'Italie de la domination espagnole et autrichienne qui le fait agir ainsi : dans son patriotisme d'Italien, il va jusqu'à faire passer au second plan les intérêts de la papauté; il combat les deux grandes puissances catholiques pour s'allier, de concert avec Richelieu, aux princes protestants du nord de l'Europe. En vrai Italien, il subordonne toute sa politique à une idée fixe, l'abaissement de la maison d'Autriche.
A voir les portraits d'Urbain VIII que nous a laissés le Bernin, nous devinons quelle fut l'énergie de ce pape qui n'eut pas, il est vrai, à faire de guerres, comme les papes du seizième siècle, mais qui sut les éviter en les préparant et qui consacra les principales ressources du trésor papal à construire des forteresses, à entretenir des armées, à subventionner des alliés.
Si l'on songe que, malgré ses dépenses militaires, Urbain VIII fut, comme les grands papes de la première Renaissance, un magnanime protecteur des arts, on comprendra quelles furent les difficultés financières de son pontificat. La nécessité de chercher toujours de nouvelles ressources et l'inévitable augmentation des impôts finirent par
indisposer le peuple, provoquèrent la disgrâce des Barberini, et facilitèrent, avec l'avènement d'Innocent X, la rentrée en faveur du parti espagnol.
Dès la première année de son pontificat, Urbain VIII charge le Bernin d'un travail colossal, la construction du baldaquin de Saint-Pierre. Les grands travaux faits dans cette église sous Paul V venaient de se terminer : Maderne avait construit la grande nef et la façade ; il ne restait plus désormais qu'à meubler et à décorer l'immensité de ce monument, et, à juste titre, la première pensée d'Urbain VIII fut d'y placer un autel. Depuis longtemps on y songeait, et Baldinucci nous raconte qu'Annibal Carrache passant dans Saint-Pierre avait dit qu'un jour, peut-être, on verrait venir l'artiste capable de trouver ce qu'il fallait pour mettre au fond de l'immense abside et au centre de la coupole; et le Bernin qui, tout enfant encore, accompagnait Carrache, s'écria : « Peut-être seraije celui-là. »
Le Bernin s'est admirablement rendu compte des données du problème, il a trouvé l'échelle à adopter pour une œuvre pareille, et il?a vraiment donné à l'autel le couronnement colossal qu'il devait avoir. Il fallait un baldaquin apparaissant grandiose dès la porte d'entrée, et en même temps un baldaquin léger ne cachant pa-s les lignes architecturales de l'église; il a merveilleusement
réussi à réaliser ces deux conditions, grâce à de hautes colonnes isolées portant un couronnement à jour (PL IV).
On avait d'abord pensé, en préparant les premiers projets, à utiliser les colonnes qui ornaient l'ancien autel de Saint-Pierre; mais, à juste raison, le Bernin renonce à cette idée, trouvant ces colonnes trop petites pour l'œuvre qu'il rêvait. Toutefois, il s'en inspire et il les copie, en les faisant plus hautes. Les écrivains de l'école néoclassique, qui ont blâmé si injustement le Bernin, n'ont pas tari de critiques sur ces colonnes : « Il est superflu, dit Milizia, de faire remarquer l'absurdité de ces colonnes torses; le nouveau, le singulier, le difficile éblouissent toujours, et il eut une foule d'imitateurs. » Milizia oubliait que le Bernin ne faisait que copier des œuvres antiques, des œuvres admirables remontant au quatrième siècle de notre ère et qui, peut-être, reproduisaient elles-mêmes des modèles plus anciens. Toujours est-il que ce type de colonne eut un prodigieux succès et fut un des principaux éléments de la variété et de la richesse du style du dix-septième siècle.
Le baldaquin du Bernin est une œuvre irréprochable : les mots de « baroque, » d' « art corrompu », de « mauvais goût », n'ont rien à faire ici; l'œuvre est aussi surprenante par sa beauté que par sa nouveauté. L'architecture du Bernin,
et nous aurons souvent à faire cette remarque, notamment à l'église du Noviciat des Jésuites, est d'une très grande pureté, du goût le plus fin et le plus délicat.
Que faut-il penser des courtines qui ornent les parties supérieures du baldaquin, qui unissent les colonnes et semblent jouer le rôle d'un entablement? C'est là, il me semble, une conception très heureuse, qui substitue des formes souples à la rigidité de lignes purement architecturales; et pourtant il n'est pas de reproches que l'on n'ait faits au Bernin à ce sujet. Comment, dit-on, a-t-il pu avoir l'idée saugrenue d'agiter, de faire trembler un rideau de bronze? Et pourquoi pas? Qui s'étonne de voir le sculpteur faire remuer les figures et flotter les étoffes? L'exemple du Bernin eut du reste le succès qu'il méritait auprès des architectes qui reprirent son idée et cherchèrent comme lui à couper la raideur des lignes d'architecture par des motifs de draperies, en pierre ou en métal, soit pour surmonter des portes ou des fenêtres, soit pour orner des tombeaux.
Quant à la partie supérieure du monument, c'est une pure merveille; là, le sculpteur de génie apparaît, et nous voyons un des premiers exemples de ce qui sera la grande gloire du Bernin, la décoration architecturale à l'aide de figures de jeunes gens et de petits enfants. Le Bernin a été le sculpteur de la jeunesse et de l'enfance, il a été le chantre de la
joie : c'est un vrai charme pour les yeux de suivre sur les colonnes torses du baldaquin les petits amours qui jouent dans les spirales, perdus dans des branches de lauriers, et qui préparent cette magnifique disposition de grandes figures debout sur les colonnes, alternant avec des groupes d'enfants qui tiennent les attributs de la papauté.
Dans l'exécution de ce baldaquin, comme dans la plupart de ses œuvres, le Bernin fut un directeur de travaux, plus qu'un praticien. Les immenses entreprises qui vont lui être confiées, il ne pourra les mener à terme que grâce à une armée d'artistes groupés autour de lui. Il dressera le plan général de l'œuvre, presque toujours il donnera le dessin des détails, mais le plus souvent il s'en remettra à ses élèves du soin de l'exécution. Il a autour de lui des collaborateurs très habiles, dont certains sont de tout premier ordre, tel cet admirable Duquesnoy, l'auteur des petits enfants qui tournent autour des colonnes du baldaquin, ou ce Giuliano Finelli qui sculpta les belles figures de son couronnement.
Le baldaquin, haut de 29 mètres (la hauteur du Palais Farnèse), a été fait avec des bronzes pris au portique du Panthéon. Il passe pour être le plus grand ouvrage de bronze existant au monde.
Pendant les huit années qu'il consacra à l'exécution de cette œuvre (1625- 1633), le Bernin reçut
la commande d'autres importants travaux d'architecture : l'Autel majeur de Saint-Augustin, le Palais de la Propagande et le Palais Barberini.
L'autel majeur de Saint-Augustin lui fut commandé en même temps que le baldaquin de Saint- Pierre, mais fut terminé beaucoup plus tôt. C'est une œuvre encore assez peu personnelle; le Bernin reste dans la tradition de ses prédécesseurs, dans la lourde et froide architecture de la fin du seizième siècle. Il manie de grosses masses, des colonnes trapues, des ornements épais, mais déjà la variété des marbres, la vigueur des reliefs, la disposition de colonnes en retrait manifestent son goût pour la richesse du décor. Ce qu'il faut surtout remarquer, c'est l'adaptation de l'autel à l'édifice au milieu duquel il est placé. L'église de Saint-Augustin, construite en 1480, est, dans son esprit, dans l'ensemble de ses formes, une église encore purement gothique, où le trait essentiel est le grand élancement des voûtes. Et le Bernin comprend admirablement que ce qu'il faut ici c'est un autel étroit et tout en hauteur. Il montre la même habileté, le même sens profond de l'architecture, que dans le baldaquin de Saint-Pierre auquel il travaillait au même moment.
La même année, en 1627, le Bernin fut chargé par Urbain VIII de continuer le Collège de la Propagande, qui avait été commencé sous Grégoire XV, mais dont les travaux étaient encore
fort peu avancés. Il en fit la façade et, à l'intérieur, diverses parties, entre autres un escalier en colimaçon tout orné de marbres, qui est une œuvre d'une réelle beauté. Dans son ensemble, le palais est une construction très simple qui appartient à la première manière du maître, sans aucun des riches caprices décoratifs que nous rencontrerons dans les œuvres de la fin de sa vie. La seule particularité à signaler est la forme en talus donnée à la façade, forme dont le Bernin se sert pour produire un effet décoratif, mais qui était une nécessité technique, un moyen de soutenir les anciennes constructions qui menaçaient ruine.
Après avoir commandé au Bernin les autels de Saint-Pierre et de Saint-Augustin, puis la façade delà Propagande, Urbain VIII veut utiliser pour lui-même les talents de son maître favori, et il lui confie l'édification de son grand palais, le Palais Barberini. Les travaux avaient été commencés par Charles Maderne, mais ils étaient fort peu avancés, et, ici encore, comme à la Propagande, le Bernin eut le champ libre.
Dans la façade principale donnant sur les jardins, le Bernin s'inspire du Palais Farnèse, tout en le modifiant dans une manière légère et gracieuse, que San Gallo ne connaissait pas. Le Bernin emprunte au Palais Farnèse, non la façade extérieure, mais celle du Cortile, et, s'il peut adopter, au lieu des façades massives des palais
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