CHAPELLE R A I M O N D I ( I
Marbre.
Rome. San Pictro in Montorio.
Planche VIII.
qu'à travers le visage de ses madones. Le Bernin veut une œuvre plus précise, dans laquelle, sans aucune transposition, il puisse mettre le plus de vie possible et dire toute la beauté des traits qui l'ont charmé (PL VII).
Avec ce buste, l'humble fille d'ouvrier entre dans l'art; sa beauté prend place à côté de celle des déesses de l'antiquité et des grandes princesses de la Renaissance. Par cette petite chemisette froissée qui, à demi entr'ouverte, nous laisse apercevoir les trésors de sa jeune poitrine, le Bernin nous dit que de tout vêtement, même le plus simple, l'artiste sait faire une parure à la beauté, et cette chevelure, négligemment relevée, nous montre qu'il ne lui est pas besoin pour nous plaire d'être disposée et ondulée à l'antique; elle est, et cela nous suffit. Ici, comme dans toutes ses œuvres, le Bernin donne des exemples de tout ce que l'art moderne a cherché après lui.
On sait un des mots charmants du Bernin à la cour de Louis XIV. Un jour qu'on lui demandait s'il préférait les Italiennes aux Françaises, il répondit qu'elles étaient également belles « mais qu'il y avait du lait sous la peau des Françaises et du sang sous la peau des Italiennes ». Voulait-il dire par là que la peau des Françaises était plus blanche que celle des Italiennes ou que leur sang était plus calme ? On peut imaginer les deux hypothèses, mais en voyant le buste de la Buonarelli, on comprend
ce qu'il disait des Italiennes. Sous la peau de cette brune fille il y a plus que du sang, il y a du feu.
Nous possédons de nombreuses œuvres dans lesquelles le Bernin a fixé ses propres traits et nous le connaissons pour ainsi dire à toutes les dates de sa vie. La Galerie des Uffizi conserve le portrait qu'il peignit, vers sa trentième année, sans doute au moment où il sculptait le buste de Costanza Buonarelli. C'est une œuvre que l'on croirait vraiment faite par un des maîtres de la peinture, où la figure du Bernin s'impose à nous et gagne toutes nos sympathies par la finesse des traits, par l'expression des yeux, de ces beaux yeux d'artiste, où la contemplation de la vie, où la recherche de la beauté, où les difficultés de l'art mettent toujours un grand sérieux, une vive flamme, et en même temps la mélancolie d'un idéal irréalisé.
Bien plus beau encore est le portrait au crayon de la Galerie nationale de Rome, où le maître s'est représenté vers sa quarantième année. Ce n'est plus la figure douce et calme d'un jeune amoureux, mais la figure volontaire d'un penseur, où tout dit la puissance du génie, une figure aux traits énergiques, avec un regard qui semble lancer des éclairs (PI. I, frontispice '). Et enfin un portrait du
1. Un portrait au crayon du musée de Weimar, auquel Praschetti attache trop d'importance, est une œuvre très inférieure
Baciccio, admirablement gravé par Arnold van du Westerhout, nous représente le maître dans les dernières années de sa vie, vers quatre-vingts ans. Nous avons devant nous le gentilhomme, le cavalier comblé de tous les honneurs, celui que Louis XIV vit à Paris.
Le Bernin se maria tard, en 1639, à l'âge de quarante ans. Il épousa une Romaine, la fille d'un jurisconsulte distingué, Caterina Tozio, qui passait pour être la plus grande beauté de Rome. Elle était si belle que le Bernin disait lui-même au pape que, s'il avait eu à la façonner selon ses propres goûts, il n'aurait pu la faire mieux. Le mariage fut heureux; le Bernin trouva près de cette jeune femme, qui le rendit père de onze enfants, toutes les joies que son âme d'artiste pouvait désirer. Et sans doute que ce bonheur conjugal facilita la conduite régulière de son âge mûr dont il aimait à se vanter, et qui contrastait singulièrement avec les écarts de sa jeunesse.
Toute sa vie, le Bernin fut un homme de plaisir, et il tint une des premières places dans ce monde romain du dix-septième siècle si passionné pour les fêtes; il fut écrivain de comédies, acteur, metteur en scène, décorateur, et cet homme qui ne
au dessin de Rome, et n'est sans doute pas de la main du Bernin (gravé par Fraschetti, p. 433).
devait cependant pas avoir une minute à lui semblait parfois vouloir se consacrer tout entier à des amusements. Il voulait plaire à Urbain VIII qui était un humaniste, un lettré, qui se divertissait à rédiger des inscriptions pour les œuvres de son sculpteur favori et qui aimait follement le théâtre. Urbain VIII pouvait donner au Bernin, comme Louis XIV à Molière, toutes les licences, et nous savons que les comédies du Bernin, très nouvelles d'invention, très belles comme spectacle, étaient aussi des satires mordantes qui passionnaient toute la ville.
Nous possédons quelques curieux détails sur les décors imaginés par le Bernin. Dans une de ses pièces il avait figuré une foule, en la représentant en partie par des acteurs et en partie par des figures peintes sur la toile du fond, et l'illusion était telle qu'on ne savait distinguer la fiction de la réalité. Tous ceux qui ont parlé des comédies du Bernin insistent sur l'ingéniosité de ses décors, où non content des jeux de perspective, il avait imaginé des changements à vue, grâce aux trucs les plus ingénieux. Dans une de ses comédies, il représenta l'inondation du Tibre, la chute des maisons, un lever de soleil, etc.
Ces comédies qui plaisaient tant à Urbain VIII, il les continua sous Innocent X; mais alors, pour plaire à la belle Olympia, son récit devint plus libre, et nous savons que des cardinaux s'en mon-
trèrent scandalisés. Il alla jusqu'à attaquer la famille régnante des Panphily, et l'on avait peine à comprendre comment il pouvait, sans être châtié, se permettre de telles audaces. Toute sa vie, sous tous les pontificats, il continua à organiser des spectacles nouveaux, et son théâtre ne cessa de faire les délices de Rome.
Nous n'avons aucun texte des comédies du Bernin, mais nous trouvons sur elles de précieux renseignements dans la correspondance des représentants du duc de Modène à Rome. D'importants passages en ont été publiés par Fraschetti (p. 259 à 272).