INFLUENCE DU BERNIN
E Bernin a vécu quatre-vingt-deux ans; dès l'âge de douze ans il commençait à sculpter et il travaillait encore quand la mort est venue le surprendre. C'est une vie de travail de soixante-dix ans, sans une minute de repos, pendant laquelle il ne cessa pas d'être un favori tout-puissant, l'ami intime de huit papes qui tous lui commandèrent les œuvres les plus colossales, de telle sorte que cette ville de Rome qui a vu tant de civilisations diverses se présente aujourd'hui à nos yeux comme étant surtout une ville du dix-septième siècle. Rome est vraiment la ville du Bernin.
Pour l'œuvre immense qu'il a accomplie, le Bernin a eu auprès de lui une véritable armée d'artistes, et ce serait un chapitre fort intéressant, mais trop long, que l'histoire de leur collaboration. C'étaient tous des artistes de valeur, depuis les ouvriers de
la première heure, tels que Finelli et Duquesnoy, jusqu'à ceux qui l'aidèrent dans les dernières années de sa vie, tels que Rossi et Ercole Ferrata.
A la mort du Bernin, son art va régner à Rome pendant de longues années encore, mais lui absent, l'école est décapitée. On continue à l'imiter sans qu'aucun grand artiste lui succède; il semble que la sève italienne commence à s'épuiser.
A ce moment, comme pour remplacer l'Italie défaillante, la France apparaît. Captivée par Rome, elle envoie dans cette ville les meilleurs de ses enfants; ce sont eux qui vont devenir les vrais successeurs du Bernin et qui, inspirés par lui, créeront cet art admirable du dix-septième siècle français dont Versailles fut la plus haute manifestation. Et je voudrais terminer cette étude sur le Bernin en montrant son action sur l'école française.
Dans la critique actuelle, il y a deux manières bien différentes de reconnaître et d'apprécier cette influence. Les uns ne contestent pas la grandeur de l'art français au dix-septième siècle, mais ils ne veulent pas reconnaître la part d'honneur qui en revient à l'école italienne et spécialement au Bernin. D'autres, au contraire, et Courajod fut au premier rang de ceux-là, avec une vision très nette et très juste, tiennent que l'italianisme fut souverain en France, mais, dans leur hostilité contre les influences étrangères, ils nient la grandeur de
l'école française et insistent sur sa déchéance et la perte de son originalité.
Quant à nous, deux choses nous apparaissent également évidentes, la grandeur de l'école française au dix-septième siècle et la profonde influence exercée sur elle à ce moment par les artistes italiens. Comme suite d'une telle constatation, il faut bien commencer par admettre que cette influence n'a pas été nuisible et n'a entravé en rien le développement de notre génie national. Mais ne doit-on pas aller plus loin et reconnaître que, si à ce moment notre école a été si grande, c'est parce que, sans cesser d'être française, elle a su trouver une source féconde d'inspiration dans les exemples des grands génies de cette Italie qui, depuis le quatorzième siècle jusqu'au dix-septième, fut la reine artistique du monde '.
I. La Correspondance des directeurs de V Académie de France à Rome nous fournit de précieux et très positifs renseignements sur cette influence. L'Académie fut fondée en 1666 et le Bernin, jusqu'à sa mort, c'est-à dire pendant quatorze ans, fut comme le protecteur de cette Académie qu'il avait contribué à fonder par ses conseils lors de son séjour à Paris. Diverses lettres de Colbert aux directeurs de l'Académie attestent le prix que l'on attachait en France à ses conseils.
« Je remercie, écrit Colbert, le Cav. Bernin du soin qu'il prend d'aller quelquefois corriger nos élèves, et le prie de continuer d'en prendre la peine. Je vous supplie aussi de l'y engager autant que vous le pourrez ; les visites dudit Cavalier estant de grande utilité à ces jeunes gens et leur donnant beaucoup de courage » (Lettre du 15 juillet 1667). Ces recommandations de
Au dix-septième siècle, il y a tout d'abord une première génération de maîtres qui, quoique plus âgés que le Bernin ou du même âge que lui, subissent son influence et commencent à le faire connaître en France : ce sont surtout Guillain, Sarrazin et Michel Anguier,
Les belles statues de Louis XIII et d'Anne d'Autriche, exécutées par Guillain pour le Pont-au- Change, rappellent son style par l'ampleur des draperies, l'emphase des gestes et la vive expression des visages.
« Sarrazin (1588- 1660), a dit excellemment M. Gonse', est un sculpteur adroit, ingénieux et abondant; les défauts de son époque, il les exagère ; il est théâtral et maniéré dans les sujets religieux, et plus encore que Guillain; mais il trouve, à l'occasion, dans l'interprétation de la nature, des accents nobles et délicats. Il avait un tempérament de décorateur, et son aptitude à manier de grands ensembles lui assure une juste renommée. » Ce sont des mots que l'on pourrait employer, sans y rien changer pour parler du Bernin. Et M. Gonse ajoute : « On dit qu'en Italie, il s'éprit
Colbert sont nombreuses. En 1680, par lettres du i^' février et du 22 mars, il demandait encore au directeur d'insister auprès du Bernin pour lui faire corriger le travail des élèves. Il faut aussi noter la lettre de Colbert au Bernin dans laquelle il lui rt-commande son fils (31 juin 167 i).