‹ Le bestiaireChapitre 10 sur 23 · LE C11.V.MP · texte numérisé non relu

LE C11.V.MP

ceau, les pieds dans la terre jusqu'aux chevilles, d'un geste bourru elle tranchait au fil de la bêche les mottes autour d'elle.

— Ma foi! mère Bourlanche, c'est un peu l'homme, en effet, qui nous amène, mais sûrement le désir de vous voir. Et comment va M. Bourlanche ?

Elle tourna à demi la tète, et désignant par-dessus son épaule une silhouette qui, dressée sur les fumiers, toute grêle et amenuisée, tassait en sautant le putride amas des litières :

— Le v'ià qui fait de la graisse pour not' champ! Ah! il lui en faut! de la graisse ! Ça mange pis qu'une bête !

Puis, huchant, ses mains encornet à sa bouche :

— Hé feignant ! ça sera-t-il pour demain que tu m'aideras à la défoncer, c'te garce de terre! Ah! ben, j' té connais. T'as l'air là-bas de suer, et à moi le plus dur !

Par-dessus la haie, de l'autre coté de la route, montait le bois, avec ses échevèlenients de branches noires auxquelles pendaient des houppes de feuillages desséchés.

lîJO Li: ISESTIAIUE

A mi-côte, un espace plus dénudé marquait la chaussée reliant le val au plateau. Un clair ciel violet avait l'air de s'effiloquer aux pointes des ramilles. Et nous repensions à ce meurtre d'un pauvre roulier qui, dans la nuit, avait en vain crié miséricorde.

— Alors, comme ça, mame Bourlauche, ça été vers les deux heures qu'on l'a mis à bas?

D'un coup de reins pesant sur la bêche, avec un han de colère et d'effort, elle fonçait toujours le même pan de sol qui ne voulait pas se détacher, comme soudé par les parasites et les cailloux. Et seulement quand elle s'y fut reprise à trois fois sans résultat, sentant le fer s'émousser sur cette dure carapace, elle leva le nez:

— Toujours ces pierrailles, vous voyez!... Ben oui, c'est approchant les deux heures... On dormait dur, Bourlauche et moi. Ah! dame, après des journées à souquer et à taper à cette garce de terre ! Alors l'homme a crié. Ah ! ben oui qu'il criait ! Paraît qu'on l'entendait de

Li; I iiA.Mr lîll

Jouy. C'était là-haut, jusse au-dessus de vous. Mais plus qu'y criait, plus que l'autre cognait. — « Tais ta gueule, nom de Dieu ! qu'y disait, ou je t'assomme. » Voyez-vous, p't'être bien qu'il aurait pu se tirer de là, — c' t' homme, — s'il n'avait pas tant crié. Puis, par après, y a eu un petit temps de silence. Et de nouveau, ensuite, y s'a mis à crier, mais sourd; on l'entendait quasi plus, rapport au sac que l'autre lui avait jeté sur la tète. \i[ puis, ça été fini. Hourlanche a regardé à la pendule. — « Le quart de deux », qu'il m'a dit. Et alors des gens se sont mis à courir. Les Plauchet, vous savez bien, qui tiennent la ferme à main droite sur la route, et Jean-de-Dieu, le cantonnier, les premiers sont arrivés. Dans la nuit y s'appelaient : — '( Par ici, v'ià la charrette. » Et un peu plus loin, y-z-ont dit : — « Grevé pour sûr... N'en j-eviendra pas. » Malheur! j'en peux plus, j'ai les reins détruits. Quand je vous dis qu'elle nous mettra à bas, cette charogne de terre !

— Et comme cela, marne Bourlaiiche,

i92 LE BESTIAIRE

VOUS vous êtes rendormis, vous n'avez pas eu la pensée d'aller voir ?

— Ah! bien non. S'il fallait à chaque coup se lever qu'on entend crier dans le bois, çâ serait plus une vie... C'est des gens qu'ont bu, qu'on s'est dit d'abord. Et pais après, quand l'horaïue a fait son hou ! c'était trop tard. Y en a qui crèvent dans leur lit. y en a qui crèvent sur les chemins, pas vrai? Tout ça, c'est au petit bonheur ! D'ailleurs, je vas vous dire ! Y a toujours des maraîchers qui passent sur la route avec leurs voitures. Une* fois les deux heures, ça ne finit plus. Alors le chien aboie et Bourlanche regarde à la pendule... On sait toujours ce qu'on a encore de temps à dormir.

— Et l'assassin, marne Bourlanche, at-on mis la main dessus?

— L'assassin, que vous dites? Il s'est ensauvé après le coup. Quand les Flanchet sont venus, y n'ont plus trouvé que la voilure. Le cheval dormait debout sur ses quatre pieux. Quant à l'homme, y saignait comme un bœuf... Il avait les

poches retournées. Ouf! qu'il a fait. Au petit jour les gendarmes sont venus.

Y-z'ont frappé à not' porte.

— « Hé ! m'sieu Bourlanche, levez-vous donc? qu'y z-y ont dit. Y a un homme tué près d'ici.

H Bourlanche du coup s'est monté :

— « J'en peux-t'y, moi, qu'il a dit, si on tue les gens la nuit ?

Croyez-vous, y se sont mis alors à regarder dans le lit, sous la table et partout.

— '( Ah ! messieurs, que je leur ai dit à mon tour, ça n'est pas à faire de chercher misère au pauvre monde. Nous avons ben assez à remuer not' champ. Et nous v'ià à présent avec uot' fille sur les bras!... C'est jusse, je vous ai pas dit. Eh bien ! c'est la vérité. Y a quinze jours, elle nous est tombée sur le dos, c'te garce-là. Et tenez, elle est là-bas qu'elle bêche dans la haie.

En suivant l'indication de son geste, nous distinguâmes un grand corps brun qui, déformé par la poussée du ventre, se pliait en ciseaux sur un coin de terre avec

un geste las de fouir. Il nous souvenait d'une belle fille autrefois aperçue dans l'enclos, la Rosaline, comme on l'appelait, frisque et avenante, un joli sourire en des joues de fraîche santé.

— G'est-y pas de la déveine ? reprit la rude ouvrière. Nous sommes deusse, Bourlanche et moi, qui avons tout jusse de quoi vivre en trimant nos pleines journées. Nous en a-t-elle mangé, de la peine et de l'argent, cette bougresse de terre ! Mais, que nous disions, faudra bien qu'elle rende à la fin ! Et v'ià qu'en plein mitant de l'hiver, cette galupe se ramène avec une grossesse. Comprenez-vous ça, vous?

A son âge s'faire faire un éfant ! On l'avait mise femme de chambre chez de grosses gens, à la ville. Une fille, quand c'est gentil et que ça va sur ses dix-neuf, ça fait son chemin, qu'on s'était dit, Bourlanche et moi. Ah ! sûrement qu'elle a fait du chemin, c'te salope-là ! Si seulement elle savait d'qui c'est, l'éfant! Mais y a l'vieux monsieur, y a Ifils, y a les domestiques, tout un tremblement dans

i.i: ciiAMi' lîK)

cette fichue maison-lâ. Ah ! ben non, vrai, les gens ne sont pas délicats au jour d'aujourd'hui.

Et, lâchant sa colère en un flux de paroles, — le col étiré hors des châles et cordant ses ganglions dans une tension vers la Rosaline, — de loin elle l'invectivait :

— Chameau! roulure! j'en ai eu dix, d'éfants, moi ! à preuve que d'année en année j pouvais plus m'revoir... Mais vasy lui demander, à ton faignant de père. s'y en a tant seulement un qu'on a mis cuire avant la fournée... Toi et les autres et tous, vous êtes sortis de notre lit de i^ens mariés. J'pouvais montrer mon ventre, moi... Tandis que toi... Hé! publique, cache-le donc, ton ballon !

La balèvre encore tressautante, elle se tourna vers nous :

— Faites excuse .. Mais rien que d'y penser, mes sangs ne font qu'un tour.

C'est-y pas assez qu'on se donne du mal à tirer de là des choux et de la pomme de terre, sans que les éfants vous arrachent

les petits boyaux. Quand oo a acheté le champ à M"^^ Desbaudet, il a fallu compter sur la table cinq fois cent écus. « — C'est tant, qu'elle nous avait dit, cette dame, y a pas à ajouter, y a pas à retrancher » Et le champ nous tenait ! Tout le jour nous étions devant, à le regarder. Dans la nuit, Bourlanche et moi on se levait, on partait le voir, on prenait des mottes entre les doigts, on se disait : ^< C'est de la terre, ça. » On en aurait mangé. Et comme ça, un jour Bourlanche a dit à celte dame : — « Bien, si c'est tant, c'est tant. On va vous le payer, vol' champ. » Même que M. Desbaudet, le mari de cette dame, disait : — « Allez! vous l'avez pour rien. » — « Pour rien! que j'ai répondu, nous y mettons notre dernier argent. » Et c'était vrai, ce que je vous dis. On aurait pu nous passer au pressoir ; il n'aurait pas coulé de nous un petit sou. Alors, pendant un an, on s'est mis à remuer la terre... C'est nous qu'avons bâti la maison. Les pierres du champ, on les apportait, on en faisait des murs...

Bourlanche ne dormait plus. Moi je m'attelais à la bricole, je poussais la brouette, et je ne me sentais plus d'aller sous des charges. Mais fallait faire tenir les pierres ensemble. Y a un homme qu'est venu pour les joindre avec du ciment... Puis on a abattu des arbres pour le bois des portes et des fenêtres. Et enfin, après des misères et des misères, on a pu coucher dedans. — « Ah ! qu'y me disait Bourlanche, le premier soir, faut être de petites gens comme nous, pour savoir combien c'est bon, une maison qu'on a fait de ses mains. » — Et il pleurait, l'homme. Mais voilà qu'ensuite, il a fallu penser à la terre. Plus ou tirait de ces pierres, plus il en venait. C'était pis qu'un cimetière de moellons. Jamais on n'en venait à bout. Et avec ça du chiendent que c'était comme des cheveux de morts autour de nos pelles ! — '( Ah bien ! qu'elle disait, IM'"" Desbaudet, quand elle passait, à quand les carottes et les choux ? >- — ' Oh ! mame Desbaudet, que je lui répondais, c'est pas à vous de rire du pauvre monde. Vot'

champ nous a déjà mangé uot' argent :

sûrement y nous mangera la peau et les os. » Ce qu'on y a mis de fumier ! c'est mieux nourri qu^une famille... Des fois. Bourlanche s'en va sur la route pendant des lieues, avec des bannettes. Il racle les pavés de ce qu'il y a dessus, toutes les crottes, et même qu'y suit les chevaux, pour les avoir toutes chaudes avant les moineaux... Ah ! on ne sait pas.

De nouveau elle empoignait sa bêche à pleines mains et en heurtant la terre entre ses sabots :

— Mais j'suis là à bavarder sans rien faire... Pendant ce temps-là elle se repose, la mauvaise... Attends, attends, on va t'en flanquer, sale bête ! . . . Sûr comme c'est moi qui parle, j'iui en donnerai tant et tant qu'à la fin faudra bien qu'elle s'attendrisse.

Une voix monta du chemin, — quelque voisin rôdant par là et venu pour la grande nouvelle :

— Dites donc, mame Bourlanche, c'esty que vous l'avez vu, l'homme qu'on a tué cette nuit ?

— Eh I bon Dieu de bon Dieu ! fichezmoi doue la paix avec votre homme... .Ile connais \iO\\\{... Si seulement on l'avait sai- (/né dans not champ, ni nous aurait fait de la graisse.

Et, tandis que droit sur ses fumiers, le vieux Bourlanche continuait à danser ses bourrées, enfoncé dans les pailles à mijambes, sans rien dire et râlant seulement par brusques quintes une petite toux graillonneuse, elle se remit à bêcher, hognante et grièche.

— Bonsoir, madame Bourlanche, lui criàmes-nous.

3Iais elle ne releva pas même la tête, cette fois, et gronda :

— Ah ! si c'était une personne naturelle au lieu d'être de la méchante terre, on lui ferait joliment son affaire, allez ! Ah, oui, qu'où lui ferait son affaire ! Mais c'est de la terre, rien que de la terre... Ça n'a pas d'àme...

Page 1