APRÈS LE CRIME
comme des mains de petit enfant. Il n'aura fallu pour cela, se dil-il en riant, qu'un peu d'eau.
^lais subitement, dans la lunaire clarté de la (laque, apparut un visa»e tourmenté aux fixes yeux effrayants.
— C'est bien moi pourtant; c'est bien là mon visai^e. Mais je me regarde avec les yeux de l'autre. Les yeux de l'autre se sont incrustés dans les miens. On ne pense pas à tout : j'aurais dû, l'ayant mis bas, lui jeter un drap sur la tête.
Il se redressa, fit quelques pas, et il frappait ensuite à la porte de sa maison.
— Ecoute, dit-il à sa femme, il s'est passé une chose horrible. Quelqu'un a tué le vieux Hulet. (Et cependant il s'était promis de ne rien dire.)
— Ah ! l'homme ! tu as du sang aux habits. C'est toi qui l'as tué !
— Oui, répondit-il, mais ne me vends pas. Je passais par là, je suis entré, je l'ai mis bas.
— Mais que t'avait fait cet homme?
— Je ne sais pas.
— Pourquoi, ô malheur ! ô crime exécrable ! as-tu tué cet homme?
— Je ne sais pas.
— Va-t'en, meurtrier ! Sors d'ici ! Jamais plus tes mains souillées ne toucheront à ma chair. Jamais plus tu ne baiseras sur les joues mon enfant.
Il s'assit dans un coin, hébété, frottant ses mains d'un geste machinal, continu.
— Tu as raison, dit-il. Laisse-moi encore un petit moment ici. Puis je m'en irai, j'irai trouver les gendarmes, je leur dirai que j'ai tué le vieux.
— Et, dis^ leur avoueras-tu, aux gendarmes, puisque aussi bien tu ne veux me le dire à moi, pourquoi tu as tué cet homme?
Invariablement, il répondait :
— Je ne sais pas... je ne sais pas... Subitement la fillette, entendant leurs
voix, s'éveilla, appela :
— Pâ!
Alors, il se précipita vers son berceau, la caressa d'un grand baiser qui faisait le tour de son petit corps, cria :
APRÈS LE CRLME H 3
— Ah! je sais, je sais... Ecoute, je voulais voler l'argent de cet homme afiu que notre enfant eût comme les autres des jouets. .Te suis entré, j'ai frappé, je suis parti ensuite. .Te n'ai plus pensé à l'argent. Allons, appelle les voisins, ouvre les portes. Les yeux de cet homme sont devant moi : il faut que j'aille où ils me conduiront.
LE TERRIBLE MâCtAPOUR
LE TERRIBLE MAGAPOUR
.4 Euçiénc Verdyen.
Dans cette ville provinciale, les allures de M'"*' Magapour défrayaient les veillées bourgeoises. Zéphyrin Magapour, son mari, l'avait prise à sa famille il y avait bientôt cinq ans, puis l'avait emmenée dans sa vieille maison de la Grand'- Rue où, d'abord, ils avaient connu la joie des unions amoureuses. Mais petit à petit leur passion s'était usée; ils éprouvaient la lassitude des ménages sans enfants, et Zéphyrin chassait, passait ses jours à pêcher, à caramboler au billard dans les cafés, M""' Magapoui' se dissipait aux aventures de garnison.
Ce gros hâbleur de Magapour, d'ailleurs, inspirait une terreur. A le voir
rouler ses yeux apoplectiques sous ses buissonneux sourcils, on sentait un gaillard résolu et qui, sur le chapitre de l'honneur, ne s'en laissait pas remontrer. Il avait, au billard, une façon de brandir la queue en lui imprimant une rotation de moulinet, de laquelle s'inférait à première vue une indubitable force musculaire. Dans la rue, en causant, il se campait, câblait ses biceps, prenait des attitudes de lutteur à la parade. Ses moindres paroles, dans sa rouge barbe hirsute, ronflaient d'un bruit de meules. Mais surtout, à l'heure de l'absinthe, devant la galerie il apparaissait terrible. C'étaient des histoires de sa vie de garçon ; il s'était battu six fois en duel ; un soir, il avait assommé d'un coup de poing, en plein théâtre, un particulier qui s'était permis de flairer sa maîtresse sous le nez ; et pour plat de dessert, il leur débitait, en tâtant sa peau sous son gilet^ une rixe à coups de couteau, quelque part chez les paysans, une eff'royable tuerie où il avait été blessé, mais où deux balourds étaient demeurés sur le carreau.
LE iKi'.iuni.F, M\(;vporu 121
— A présent, disait-il avec mélancolie, on est un peu rouillé, et tout de même il ne faudrait pas me pousser à bout. Tonnerre de Dieu ! j'ai toujours mes abattis !
Et il relevait ses manchettes de chemise sur ses noueux poignets.
— I\rais voilà, ajoutait-il avec un bon sourire, je suis comme je suis, je ne pourrais pas faire de mal à une mouche.
Et une considération entourait ce colosse doux que sa force au repos rendait plus redoutable encore. Pour sûr, celui-là avait du poil aux dents ; il n'y avait à cet égard qu'une voix.
La légèreté de ^I™'' Magapour, avec un pareil mari, menaçait d'aboutir à un dénouement tragique. On savait qu'elle donnait ses rendez-vous hors des murs ; tout le monde un peu l'avait aperçue vaguant en des compagnies variables le long du bois ou du côté des prairies. Seul, toutefois, Palomé, le mercier de la place, l'inculpait avec assurance : un soir, elle s'était immergée avec un petit lieutenant dans les blés. Il s'était caclié derrière une
122 I.H HKSTIAIF.K
haie ; il les avait vus sortir du champ au bout d'uu petit temps. Il dénonçait son chapeau, le petit dolman qui, sur ses épaules, prenait une crânerie militaire, sa robe ponceau — une nuance qu'elle seule osait porter dans la ville et qui exaspérait contre elle toutes les dames. Et ces propos, en s'agrégeant, avaient fini par se durcir en un ciment qui la murait dans son péché.
— Ça ne peut pas continuer ainsi, délibérèrent un jour les amis de Magapour... Non, nous ne pouvons tolérer que ce brave Zéphyrin soit plus longtemps dupe des débordements de cette messaline. 11 faut qu'un de nous lui apprenne la triste vérité.
Ils étaient là Cornette, le droguiste, un gros garçon empâté dans sa graisse ; Morillon, le maître-clerc du notaire Robillart, une longue face jaune défigurée par un tic qui lui fronçait le nez coaime sous le picotement taquin d'une mouche ; Chamerot, qu'on appelait Chameau, à cause d'une bosse qui lui remoiîtait légè-
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rement l'épaule ; Béchu, le voyageur de commerce, un débrouillard, un homme rond en manières et réputé pour sa loquèle.
— Il n'y a que toi, Cornette, dit Béchu, qui pourrais te charger de cette mission pénible. Tu as le parler moelleux. .Morillon n'en sortirait pas, vu son tic qui lui mangerait les mots. Moi, vois-tu, je suis trop carré, je ne connais pas les raénagemenls, je lui collerais l'affaire tout net au nez. Tandis que toi, je te connais, tu lui couleras ça en douceui'.
Mais à la pensée d'affronter le légitime courroux de Magapour, le droguiste se pétrifia sur sa chaise.
Morillon, de son côté, arguait de son infirmité physique. Et Chamerot prétexta une subite colique pour s'éclipser vers la cour. Cependant ils étaient tous d'avis qu'il fallait informer IMagapour.
— Tenez, voulez-vous que je vous dise ? s'exclama à la fin Béchu, vous êtes tous des coïons. Eh bien, j'irai, moi.
Chamerot. qui rentrait, lui serra les mains:
— C'est bien, ça, Béchu. Tu es un homme, toi !
— Oui, reprit le voyageur après un instant de réflexion, je vais de ce pas trouver Palomé; je lui parlerai, je lui ferai comprendre qu'il y va de l'honneur de notre ami, que c'est pour lui un devoir de parler. Je le mènerai moi-même, s'il le faut jusqu'à la porte de ce pauvre Zéphyrin,
Le courage, à présent, leur revenait. Ils réglèrent leur consommation, et ensemble investirent la boutique du mercier. Mais celui-ci, mis au courant, blêmit à vue d'œil, ses jambes se choquaient sous lui ; il n'osait plus affirmer que c'était la robe rouge de M'"" Magapour qu'il avait vue dans les blés.
— Sacrédié ! hurlait Béchu, vous n'êtes tous que des poules mouillées! Comment!
voilà un camarade que sa femme, au su et au vu de toute la ville, fait cocu, et pas un de vous n'ose se risquer à lui dire ce qui se passe I Eh bien, il faut lui écrire. Oui, nous lui dirons dans une lettre qu'il l'est. Inutile designer.
LE TK.RHIHI.E MAGAPOUR 125
Palomé, après un long débat, consentit à prêter sou fils, un garçon de quinze ans, pour cette besogne. Béchu dictait, en se promenant dans rarrière-boulique. les mains sous ses basques; Teufaut écrivait, la tête couchée sur le papier, et quelquefois Chamerot. enclin à la violence (aux grands maux les grands remèdes, disaitil avec énergie), réclamait contre la bénignité des mots délateurs.
— Non, non, insistait Béchu, il faut le ménager.
Et, poursuivant sa dictée : « Votre dame déshonore votre nom. Quand une femme s'en va le soir dans les blés avec un lieutenant, on sait bien... »
Mais à son tour le mercier intervenait:
— Voyons, monsieur Béchu. respect aux enfants !
La lettre s'achevait sur cette formule charitable : '< Un ami qui vous [)laint. » Morillon, qui habitait près de la poste, se chargea de la jeter dans la boîte. Ils se séparèrent avec le contentement d'un devoir accompli; mais à la nuit, tous trois.
sans s'être rien dit, se retrouvèrent dans la rue de Magapour.
— Ga doit chauffer là dedans, rognonna Béchu dans sa barbe en désignant du coin de l'œil la maison où, sans doute, à cette heure, la femme se traînait aux pieds du mari.
— Pour du potin, il va du potin, opina le maître-clerc, torturé par une détente furieuse de sou tic.
— Nom d'un petit bonhomme, déclara Chamerot, le moins, c'est qu'il lui casse les reins.
Tous trois, en prêtant l'oreille, croyaient ouïr des cris. L'un après l'autre, le chapeau sur les yeux, ils longèrent le rez-dechaussée en s'attardant devant la porte. Béchu, le plus résolu, colla sa tête aux volets, — Le chambard a cessé, peut-être l'a-t-il massacrée, revint-il leur dire. C'est que, vous savez, il n'est pas homme à plaisanter, Zéphyrin ! Une prudence ensuite leur conseillant de se séparer, ils tirèrent à hue et à dia.
iMais, le lendemain, à l'heure du perro-
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quel, ils revirent Maii:apour très calme, leur Magapour des parties de blague et de billard, sans nulle altération perceptible. D'une main ferme, il battait son absinthe, grillait son cumer qu'il se mettait à piper avec volupté, puis s'emparait d'une queue qu'il encraVait soi2:neusement.
Les quatre amis n'y comprenaient rien et se regardaient à la dérobée. Béchu, pendant une courte absence de Zéphyrin, insinua :
— Elle aura intercepté la lettre.
Et tout à coup, coFiime Magapour rentrait, négligemment il lâcha une parole vague :
— Et ta femme ?
Magapour ne broncha pas ; il racla un phlegme, l'écrasa sous sa botte, et, sans se troubler, répondit :
— Ma femme? va bien, merci.
— Ah ! c'est comme ça ! pensa Béchu.
Eh bien, je vais lui en écrire une tapée! Et pour qu'elle lui parvienne sûrement celte fois, je l'enverrai ici même au café. Nous verrons la léte qu'il fera.
A deux jours de là, en effet, Magapour, au cours d'un carambolage, recevait une enveloppe dont il parcourait rapidement la suscription et qu'il fourrait dans la poche de son veston.
— Mais ne te gêne donc pas, dit Béchu. Ah ! gaillard, on se fait adresser ici sa correspondance ! On a des intrigues ! On ne veut pas que M"'* Magapour mette le nez dans nos petites affaires ! Du propre!
Ud grand silence arrêtait le choc des billes. Tous les quatre, appuyés sur leurs queues, le dévisageaient.
— Il caponne! s'écria Chamerot.
Et Morillon, repris par son tic, disait :
— Cochon, va ! Un homme qui pourrait être père de famille !
Mais Magapour haussait les épaules, opérait un couléj à plat ventre sur le tapis, puis marchait sur le maître-clerc dont il malaxait le bras entre ses paumes en grondant, l'air bon enfant :
— Toi, tu sais, j'vas te tuer, imbécile !
— Attends, mon petit bonhomme, pen-
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saient-ils tous quatre. Tu auras le verbe moins haut quand tu connaîtras le poulet.
Mais le soir et les jours suivants, ils le revoyaient immuablement serein, mouillant sou absinthe et queutant comme si rien n'était survenu. Cette équanimité du terrible Zéphyrin les stupéfia, puis les irrita comme une injure à leur vieille amitié. Ah çà ! se demandèrent-ils, seraitil à ce point emberlificoqué de sa femme qu'il la jugerait au-dessus du soupçon ? C'est incroyable, un homme si colérique. à qui tout de suite la moutarde monte au nez !
Une pitié méprisante maintenant leur venait pour cette bouace d'homme qui déjouait leurs machinations ; ils commençaient à ne plus le juger aussi redoutable.
Béchu, blessé dans ses susceptibilités, voulut en avoir le cœur net.
— Dis donc, Zéphyrin, lui dit-il en pleine table, une après-midi, as-tu lu dans le journal l'histoire de ce mari qui vient d'empaler sa femme pour un amant qu'elle avait reçu la nuit?
— Peub ! répondit Magapour en mâchant l'ambre de son tuyau de pipe, s'il l'a empalée, il a bien fait.
— Oh ! toi, s'écria aussitôt Béchu, après un clignement d'œil aux amis, on sait bien que tu es un dur-à-cuire. Mais, mon pauvre vieux, s'il fallait toujours tuer les femmes qui nous cocufient, on n'en finirait pas.
— Eh bien, disdonc, toi, Béchu, qu'estce que lu lui ferais, à ta femme, si elle te trompait?
Magapour, pour celte question, s'élait carré, les deux mains à plat sur la table, son torse en bataille.
— Il me semble, dit Béchu, vexé, que tu pourrais bien éviter les personnalités... D'abord, ma femme, à moi, n'est pas en jeu... Voyons, est-ce que je te parle de la tienne ?
— Tu as raison, fit Zéphyrin subitement radouci. El puis, il ne faut jamais parler de corde dans la maison d'un...
Béchu, tout à coup, ramassait le mot :
— D'un cocu ? Ah pardon, mon cher,
LE ILKHlIlLt MA(i.VPOUU 131
(il s'était dressé sur ses courtes jainbps et 1«' défiait). Pardon... M™^ Béchu...
— Je t'assure, bégaya iMai;;apour presque humblement, qu'il n'y avait aucune allusion blessante de ma part.
— C'est une reculade, se dit Béchu en se rasseyant. Décidément, n'aurait-il du lion que la peau ?
MaisZéphyrin comprit sans doute quil avait une revanche à prendre. A la chasse, une semaine plus tard, il orienta la conversation vers les femmes.
— ^loi, dit-il, je ne suis pas jaloux. Et tout de même si quelqu'un regardait M""^ Magapour de trop près, je me connais, j'en ferais de la chair à pâté. Non, vrai, cela n'est pas à faire avec moi... Je tuerais un homme comme un chien. Tenez, comme ça !
Il les assourdissait de son ronflement de voix, roulait les caïeux de ses yeux, s'était ramassé dans une attitude d'attaque, la crosse de sa carabine en l'air. Ce geste inopinément leur restitua leur terrible Magapour,
— Mais calme-toi donc : tu es bête avec tes gestes, fit Béchu, un peu pâle, croyaDt à une querelle.
— Si, si ! continuait Zéphyrin en se livrant à une pantomine exagérée, je dis ce que je dis... Je lui broierais les os, je lui arracherais les boyaux, j'en ferais une bouillie... Tu entends, Béchu, j'en ferais une bouillie !
Cette colère le grisait ; il piétinait les herbes sous ses semelles à caboches, tapait ses poings dans le vide, secouait Béchu par le collet. Celui-ci, brusquement, se raidit sous la bourrade, et furieux, tout à coup enragé, lui décocha :
— Mais lâche-moi, nom d'un tonnerre !
Est-ce que c'est moi qui te fais cocu ?
Magapour resta un moment bouche bée, sans trouver une parole, puis se mettant à rire, gêné, la tête basse :
— Cocu ? qui ça?
Maintenant l'autre s'exaspérait, lui criait dans le nez :
— Cocu, oui, cocu ! Est-ce moi qui te fais cocu, voyons ?
Lt: TEKlUIlLt; MAtiAl'tHU 133
— Mais non, répondit Zéphyrin... Ce n'est pas cela que j'ai voulu dire. Tu te montes pour un rien.
— Alors, fiche-nous donc la paix.
Magapour, pendant quinze jours, cessa
de paraître au café. Chamerot, sous un prétexte, alla sonner à sa porte ; peutêtre il était malade ; niais la bonne lui répondit que monsieur était parti en voyage. Ils ne pouvaient pardonner ce départ sournois.
— Sacré cachottier, disait Béchu, s'il nous avait seulement dit : « Je suis cocu, » nous aurions été satisfaits. Pas vrai, vous autres !
Au lieu de cela, il décampait, il se dérobait à leurs parties de billard, il leur volait une amitié de six ans, sur laquelle ils avaient des droits. Une rancune leur amertumail leur absinthe pour cette place vide et qu'il avait désertée, et, en outre, ils se sentaient venir des haussements d'épaules pour ses parades de force, ses vaines jactances de colosse méprisé.
Au bout d'un mois, Béchu, tout à coup
le rencontrait dans la rue et, le poing tendu, se mettait à lui crier :
— Cocu ! cocu ! cocu !
L'effrayant Magapour s'en alla sous l'injure et seulement après dix pas, se retourna, lui dit sans colère :
-*- Eh bien, oui ! mais tu n'avais pas besoin de me le dire.
.4 Jean Albiot.
Cette nuit-là, — tandis que, au grésillement de la neige contre les vitres, les visages rougeoyés par les souches crépitant dans l'âtre, chacun, pour abréger la longueur de cette veillée d'hiver au fond des campagnes tourmenteuses, s'ingéniait à exhumer quelque dramatique récit, — Darquenne, jusque-là silencieux, vaguement somnolent sous des paupières micloses, tout à coup tressaillit en levant les yeux vers la pendule qui sonnait la demie après onze heures.
— Voyons, Darquenne. dit le petit Labarbe, il te reste une demi-heure pour nous en conter une à ta façon.
Nerveusement, Darquenne se tira de
son fauteuil, traversa toute la pièce dans sa longueur — (c'était l'ancienne salle d'armes du château que le caprice du maître avait changée en cabinet de travail) — un instant souleva le rideau sur les mornes et blafardes ténèbres de la nuit extérieure, puis s'alla poster, les mains au dos, debout, dans le rouge braséemeut des chenets, silhouette lignée par la réverbération de la flamme et qui, pour les personnes assises en cercle devant la vieille cheminée à manteau, se dessinait en noir sur le fond ignescent de l'àlre, car on avait éteint les deux lampes et la vaste chambre n'était plus éclairée que de la combustion des énormes bûches et des pourpres lumeroles des pipes et des cigares.
— Une histoire à ma façon, soit, ditil de son timbre mordant, mais de la façon dont elle m'arriva, je n'aurai, je crois, à y mettre nulle épice pour vous couler aux moelles le frisson qui, au moment précis où, il y a une minute, sonna la demie, m'a piqué l'échiné.
LA PEUK 139
C'était le soir de la bataille de Champii^ny. (( Darquenne, m'avait dit le général commandant, il y a un ordre à porter au colonel Violet-Leduc. C'est vous qui le porterez, » Violet-Leduc était alors colonel du génie auxiliaire, et du côté de Gombault faisait des travaux de tranchées avancées. Quant à moi, j'avais l'honneur de servir comme aide de camp du général. « C'est bon, général, avais-je répondu. Je porterai l'ordre. » Nos chevaux ne reposaient guère. Sellés et bridés, on les attachait à un piquet où ils broutaient leur picotin, en pleine pluie ou eu pleine neige, selon qu'il tombait de l'eau ou de la neige. Le mien, depuis deux jours, abattait journellement ses quinze heures de marche. Quand j'en descendais, je gardais dans les jambes le ressac de son échine un peu dure. « Allons, mon vieux, nous sommes à l'honneur ! » lui disje en lui flattant les naseaux, avec cette habitude de parler aux bêtes qui, les jours de péril, resserre entre elles et nous le compagnonnage. Et la minute suivante.
je passais !e pied à l'étrier, ayant derrière moi mon planton qui, la crinière au poing, de son côté se hissait en selle. C'était un grand diable de hussard que le général m'avait lui-même donné la veille, mon petit Escourbanès, qu'on appelait Coucou par abréviation, m'ayant été raflé par une balle, le pauvre diable, dans une escarmouche, à quelques jours delà.
^fais comme au moment de partir, je m'assurais si mes deux revolvers étaient toujours aux arçons, une voix auprès de moi me dit : — « Ah ! c'est vous, Darquenne ! — Oui, mon général (c'était lui, en effet), je pars. — Filez droit devant vous, toujours, toujours tout droit, ajouta mon chef. J'étais venu pour vous dire cela et encore autre chose. » Il tira sa montre qu'il approcha d'un falot.
— Il est onze heures... Vous en avez pour trois heures à aller et venir. Si vous n'étiez pas rentré avant le jour... Ah ! vous savez !
Sa main chercha la mienne et je sentis
i.v ri:ru 141
sur mon i,'ant s'imprimer rudement ses doiiits.
A la £;râce de Dieu ! général, dis-je en manière d'au revoir, bien que je ne fusse nullement assuré de le revoir jamais et que. non plus alors qu'aujourd'hui , je n'eusse une foi bien vive dans le grand X.
Porter un ordre la nuit, dans un pays occupé par l'ennemi, n'est pas une besogne si commode, mais quand c'est l'hiver et qu'on est contraint de chercher son chemin en rase campap;ne, en se disant que la moindre erreur d'orientation peut vous jeter parmi une embuscade, dame !
il y aurait eu de quoi réfléchir pour quelqu'un qui, comme moi, n'aurait pas été décidé à risquer sa peau quand on lui demandait de la risquer. Et le général, en me serrant la main, savait bien que je risquais la mienne. Heureusement, je me flattais de connaître un peu ce pays de Brie où j'allais m'engager. » Filez tout droit, » m'avait dit le grognard Et tandis qu'éperonnant mon brave Tonnerre, je trottais à la lisière des bois, je ne pus
m'empêcher de rire à l'idée de ce laconique itinéraire indiqué par mon excellent homme de commandant.
— Filez droit, toujours tout droit.
Tout droit ! mon général ! Eh bien là ! je voudrais vous y voir ! Il faisait une effroyable nuit polaire. Là-bas, en arrière, depuis un petit temps avaient décru les lignes géométriques du fort. Je n'avais plus devant les yeux qu'un grand paysage blanc, sous une lune étincelante et rigide comme un glaçon. Et dans tout ce blanc, sur ce blanc de la terre et sous le blanc de la lune, s'incrustaient, seuls en valeur, les hauts fûts des arbres. — Diable ! pensais-je, le poil me gèlera aux narines tout à l'heure. Et je ne pensais vraiment en ce moment qu'à l'horrible froid qui comme une bouche me soufflait à la face et qui là-bas, dans la nudité du grand hiver de la plaine, bientôt allait m'infiltrer jusqu'au fond des bottes ses petites aiguilles de cristaux.
Je quittai le bois, passai la Marne à la Ville-Evrard, sur le pont de planches
OÙ les sabots de Tonnerre s'assourdirent comme s'ils eussent été chaussés de socques, j)uis montai la côte. Et enfin, je débouchai sur les plateaux, mon planton toujours aux dix pas réglementaires, moi de temps à autre anhélant dans mes doigts qui. à travers mes gants doublés de peau de mouton, brûlaient de froid.
Jusqu'au fond des horizons, sous les blanches ténèbres de ce minuit de neige et de gel sans lignes et sans plans, s'étendait la mort de la grande lande, pareille à un ossuaire, un ossuaire aux tas d'ossements poudroyés, émiettés en blanches cendres. — Mais non, mais non, me dis-je aussiujt que cette comparaison me fut venue à l'esprit, les morts, s'il y en a dans cette plaine illimitée, sont encore frais de leur sang versé. Et je ne sais comment tout à coup ensuite je repensai à cette voix émue du général me disant : « Il est onze heures... Si vous n'êtes pas rentré au matin... vous savez! » Bah ! mon général, d'autres eu sont bien revenus ; pourquoi n'en reviendrais-je p.is, moi aussi?
Pas une ombre vivante, d'ailleurs, sur l'immense étendue. Rien que l'ombre gelée à terre des pommiers s'ébourifFant sous la lune à pic, mais une lune féroce qui trouait le ciel d'un large trou de bombe chauffée à blanc et si énormément éblouissante qu'elle semblait incendier de ses mortuaires clartés toute la contrée. Oui, j'avais cette sensation étrange qu'à force de crier le froid et la misère, la terre se torréfiait dans une chaleur de fournaise. D'abord elle m'amusa, cette sensation ; mais quand je m'aperçus que, nos chevaux et nous, nous faisions dans cet immense lac de lumière stagnante, où rien ne bougeait, l'unique tache mobile, une tache qui , de très loin, devait nous signaler aux vedettes ennemies déployées dans la direction de Chennevières et d'Ormesson, je ressentis eu moi un petit choc bref qui coupa court à cette conjecture divertissante. « C'est vrai, pensais-je, nous jouons ici les ombres chinoises. Et, par surcroît, cette maudite lune pique de scintillements mes aiguil-
LA pi:ri! 14.)
lottes cl ruui'bil a\cc ses insoleius i'ii\uiis nos bancals ! »
Une perception en éveille une autre : presque en même temps que se levait en moi l'inquiétude de ce grand désert de lune, un éhrouement de Tonnerre me donna la mesure de l'écrasant silence qui, lui aussi, semblait geler toute rumeur autour de notre chevauchement. Ce n'était pas la peur précisément, mais un agacement qui dès ce moment éperonna jusqu'à l'aigu chez moi le sens de la vue et de l'ouïe. Je surveillais mes gestes, je regardais, j'écoutais. J'aurais voulu m'arrêter un instant pour mieux scruter de l'œil et de l'oreille l'effrayant inconnu en suspens dans l'air étincelant et muet. Mais je n'osais à cause de mon planton et, pour tout dire, j'avais peur de la peur.
A la fin, comme le cliquetis de mon sabre aux flancs de Tonnerre m'exaspérait particulièrement, je le ramassai et le portai. en travers de ma selle. « Le plus élémentaire bon sens, me disais-je, devrait, dans de telles circonstances, me suggérer
la volonté de songer à des choses lénitives
et tendres. » Je fis alors un violent effort pour repenser à un certain mien neveu dont la naissance m'avait été annoncée quelques jours avant l'investissement par mon fière, et qui, à cette heure, dans un coin de province oublié par les canons, peut-être s'alimentait aux sèves maternelles pour perpétuer à son tour notre nom patronymique. Mais de nouveau le mot du général se jetait à travers cette méditation sereine. — « Il est onze heures... Si vous n'êtes pas rentré au matin... » Que diable aussi avait-il besoin de me dire cela, le général ?
Tendu comme je l'étais, tous les nerfs réticulés et pinces par l'attente de quelque chose de redoutable et d'imprévu, il n'eu fallait pas plus pour réveiller subitement la peur un instant assoupie. A présent, c'était surtout ce grand diable d'homme me suivant à dix pas avec le battement de son sabre au ventre de sa monture, qui m'irritait. Pourquoi ne tenait-il pas son bancal à son poing comme moi ? Et quel-
LA PELH I Ïl
quefois, tournant à demi la tète, du coin de l'œil je l'apercevais très long et mince corameune latte, rigidement emboîté dans sa selle. Evidemment le gaillard, dans cette nuit perfide, se sentait aussi à l'aise qu'il l'eût été à la caserne, astiquant sou fourniment. Il n'avait pas le trac, lui, et je lui en voulais de son imperturbable calme qui semblait narguer mon énervement.
Après un petit temps de trot, j'avais remis Tonnerre au pas ; et Planchet — c'était mon planton, je me rappelle maintenant son nom — Planchet, de son côté avait réglé son allure sur la mienne.
C'était toujours à l'infini autour de nous les mornes et planes névés cristallisant les fuites du sol, si loin que mes yeux pouvaient aller; et par-dessus les givres aux scintillements de micas, un même silence opaque et glaciaire où seulement s'entendaient le craquement de la neige durcie sous le fer des sabots et le renâclement continu de nos montures taquinées par le gel. Tonnerre, malgré la fatigue des derniers jours, allait d'un bon pas,
chauvissp.nt ci et là quand, derrière nous, s'ébrouait le cheval de Plauchet, et soufflant par les naseaux deux jets de vapeur chaude qui ensuite tournoyaient en volutes.
Tout à coup, très loin, à droite de l'horizon, un point rouge s'alluma et s'éteignit aussitôt, un petit feu rapide qui épiugla le blanc de la nuit, crépita, eut l'air de mousser dans un pfifou de fumée, et je tressaillis, tandis que Tonnerre brusquement dressait la tête. Quelques secondes après, d'autres feux pareils piquetèrent l'horizon à gauche, suivis du même nuage de fumée. Et le bruit ne cessait plus, constamment les détonations claquaient, des deux côtés glissaient dans le clair de lune de petits ballons de fumée qui, tout de suite, crevaient. Eh bien ! j'aimais mieux cela; dussé-je être pris dans une embuscade, je préférais ces dangers dont je pouvais me rendre compte à l'incertitude qui me paralysait. Au moins, au bout des fusils il y avait des hommes ; je n'étais plus exposé à me mettre eu garde contre des fantômes.
C'était le raisonnement que je me faisais, mais je m'aperçus bien vite que cette fusillade dans la nuit, au lieu de me calmer, redoublait au contraire ma surexcitation. Le pétardement des coups de feu m'horripilait littéralement. Je demeurais, les yeux tendus au lointain, calculant les intervalles des coups, pris d'angoisse tant que la petite flamme rouge ne brasillait pas. Cependant, mon point de direction s'écartant assez sensiblement des points d'où l'on tiraillait, j'avais la chance de ne point essuyer les pruneaux. Mais surtout ce retour monotone et synchronique du claquement des détonations me tirait les nerfs, au point que j'aurais voulu me lancer à fond de train pour ne plus les entendre.
Je ne sais trop quelle bizarre idée me fit insinuer deux doigts de mon gant entre les boutons de ma veste et regarder l'heure à rria montre. Il me vint un hautle-coi'ps en constatant qu'il n'était encore que la demie après onze heures. Ainsi <lonc, j'avais fait tout ce trajet en une
loO LE BESTIAIRE
demi-heure seulement, alors que je me croyais en selle depuis au moins deux fois ce temps : « Le général pourrait bien avoir raison ! » me dis-je, et réellement j'éprouvai en ce moment une telle angoisse que je ne puis me l'expliquer depuis que par le pressentiment du terrible spectacle qui allait s'offrir à moi. Oui, mais alors je ne l'avais pas, ce pressentiment. En y repensant — et souvent quand sonne la demie après onze heures j'y repense — je m'imagine que ce fut cela qui, tout à coup, à cette heure précise, me fit tirer ma montre et que tout l'agacement dont je m'étais senti envahi pendant cette nocturne chevauchée n'était que la préparation à une rencontre bien faite pour dresser les cheveux sur la tête au plus hardi.
Je venais à peine de remettre ma montre au e:ousset qu'un vagissement inarticulé, une lamentation qui semblait monter de la terre gelée, comme si quelque mort mal enterré subitement se fût réveillé dans sa fosse remblayée à la hâte, me coula dans le dos le frisson dont je vous
LA PEUH iol
ai parlé tout à l'heure. Tonnerre fit un écart. Et vraiment, cette plainte, ce hurlement de douleur qui, étranglé dans un râle, me raclait les os, avait quelque chose de terrifiant ! La voix parlait de dessous un pommier à quelques pas de moi.
D'abord, je ne vis qu'une masse immobile et gisante, confondue à l'ombre des ramures sur le sol. J'essayai de pousser mon cheval jusqu'à l'arbre ; mais il se raidissait, reniflait avec épouvante, ne voulait plus avancer. Et plus déchirant, comme si l'homme qui le poussait faisait appel à ma pitié, maintenant ce gémissement me tordait les entrailles ! Ah ! des morts et des agonisants à travers le bruit de la mitraille, dans les houles et les ressacs des champs de bataille, certes oui, on y est presque insensible. Mais cette agonie solitaire en un coin de la lande, sous les étoiles, parce minuitglacé! J'opérai le difficile travail, avec mes hautes bottes doublées de panoufle qui me montaient jusqu'aux cuisses, de passer la jambe par-dessus la croupe, je mis pied à
terre et traînant Tonnerre par la bride tandis que Pianchet s'immobilisait six pas plus loin, je marchai vers le pommier. Ce que je vis alors m'est à jamais resté là, et après tant de temps, me secoue encore comme si l'effroyable cadavre vivant se remettait à remuer son masque tragique.
L'homme, un moblot, petit, frêle, presque la taille et les membres d'un enfant, était étendu sur le dos, les bras en croix, ses mains crispées labourant par saccades, sous la neige, la terre à nu. Près de lui, son sac, sa ii:ourde et son ilingot. Quelque âme charitable, sans doute, l'avait couché pour mourir, et sous la tête, dans le cou, lui avait mis son képi comme un oreiller. Mais l'horrible, c'était ce qu'il y avait sur cette tête, la grimace d'un trou béant par où étaient partis le maxillaire supérieur, le nez et l'œil, et qui, à la hauteur de ce qui avait été la bouche, sous le regard de l'autre œil pendant désorbité, — une effroyable bille sanglante et qui pantelait, encore agitée d'un reste de vie aux pincements du rictus
funèbre. — s'était obstrué d'un gros caillot coniïelé. Et ce caillot, remarquez bien, avait fini par lui faire comme un second visage sur l'autre, fracassé. Le caillot bougeait, se soulevait, retombait, lui entrait dans la gorge à chaque raie, en ressortait ensuite, et, toujours, avec un mouvement de va-et-vient, montait et descendait, dressé, turgide, énorme, modelé sur cette face absente comme sa caricature. Ce n'est pas tout: ce caillot, sur cette cavité sans lèvres, pompait à lui le soufïle du moribond, avec un glouglou de liquide s'entonnant au col d'une bouteille; ce caillot chuintait, sifflait, vibrait, râlait, car l'homme, déjà mort aux jambes et aux reins, vivait encore en cette chose monstrueuse qui, comme une bête, s'était accrochée à lui et le dévorait.
— Attends, pauvre diable, dis-je tout haut, je vais te délivrer.
Et je pris un revolver dans une des poches de mes fontes ; mais au moment où, l'arme à mon poing, j'allais tirer, la froide résolution qui m'avait inspiré ce
sentiment d'humanité croula tout d'une fois. Je ne sentis plus qu'une insurmontable défaillance qui me tenait debout, les larmiers humides, le cœur poigne de pitié devant ce lambeau d'homme qui ne pouvait mourir. Si à bout qu'elle fût, chez cet amputé de la seule grandeur qui reste à l'être humain dans l'ablation de tout le reste — le visage — non, je n'osai attenter à cette chose sacrée, la Vie. Moi, Darquenne, qui, les mains fumantes encore des balles lâchées dans les mêlées de la veille, avais largement moissonné dans le champ de la créature, je reculai devant cet homicide que Dieu, s'il existe, eût marqué à mon avoir au livre de comptes de ma destinée.
A la fin, supplicié par ce râle qui revenait avec la montée du caillot, je rerais le revolver aux fontes et me lançai précipitamment en selle. Mais, presque aussitôt, je m'emportai contre moi-même; je m'en voulais à présent d'avoir été pusillanime envers un moribond dont j'aurais pu abréger les tortures. N'était-ce pas la plus
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ntroce inhumanilé, celle fausse humanilé (jiii, par peur d'une pitié virile, avait suspendu mon doiii;l sur la détenle ?
Au risque d'être persillé, perdant toute prudence, j'abattis au galop le reste de la traite qu'il me restait à faire et, quand je revins deux heures plus tard, instinctivement je me jetai à travers champs pour m'écarter du détritus humain, achevant de se décomposer là-bas, dans la mort et l'hiver.
Je ne crois pas qu'on puisse me reprocher une lâcheté, ajouta Darquenne après un court silence; mais, cette fois-là, sûrement, j'en commis une.
DUSEPULCRE
DUSEPULGRE
A Fn'mind Baudoux.
Comme, en ce silence d'un soir de petite ville casanière et dévote, je m'attardais, sur la place sans passants, à considérer les guivres et les tarasques taillées dans la pierre des gargouilles, une femme devant moi leva sa voilette et se mit à me sourire, en disant :
— Mais je ne me trompe pas; c'est bien vous ? Ne me reconnaissez-vous pas ?
Dans la bouffissure pâle des traits — sous le blond cendré des bandeaux collés aux tempes — la tendre clarté améthyste des yeux m'évoqua, après une minute de pénible labeur mental, un visage lointainement connu (mais en quels temps, en quelles latitudes?). Nulle ressemblance pré-
cise ne particularisait pour moi ce chétif aspect d'une personne sans âge, fanée, craquelée de rides : et pourtant, à mesure que je la dévisageais, j'acquérais la certitude qu'elle m'avait apparu autrefois avec un autre visage, avec le rire et la jeunesse et les clairs yeux d'améthyste d'un autre visage. C'était comme l'altération sous les vernis et l'écaillure des patines d'un portrait en qui seulement un trait mémoratif ramène d'indécises souvenances oubliées.
— Voyons, voyons, me dit-elle au bout d'un instant, sans cesser de me sourire. Je vais vous mettre sur la voie... Sophie !
Sophie! iMaintenant je me rappelais; tout un coin de ma vie des dix-huit ans se levait aux magiques syllabes de ce nom révélateur de nos communes passionnettes. Là-bas, en un vieux faubourg provincial, nous étions une douzaine au moins qui.
collégiens ravagés de nostalgies d'amour, effeuillions avec elle, les soirs de rendezvous, nos bouquets de marguerites. Un grand garçon rêveur, au nom prophétique, — Michel Dusépulcre, — même avait
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manqué se tuer d'amour pour elle; on l'avait repêché dans une mare où, un tome de Jocelyn sur le cœur, il immerij;eait le regret de ses dédains. Cette folâtre fille, en effet, dont le rire et les œillades allumaient en tous sens l'incendie, se refusait aux réciprocités compatissantes. Mais un jour notre amour-propre avait cruellement saigné : un vieux pensionné de l'Etat, roquentin sans prestige, tout à coup la soustrayait à nos adorations; ils partaient s'emménager quelque part. Et seulement cinq à six ans après cette fugue, un hasard coup sur coup me la faisait rencontrer en divers territoires, acoquinée à des propriétaires variables.
Sophie! se pouvait-il que la grise figure qui surgissait de ce crépuscule de petite ville et, dans ses noirs vêtements sans grâce, les bandeaux et la mine d'une bonne femme adonnée aux œuvres pies, me souriait de ses lèvres défraîchies, fût la folle Sophie des jours de jeunesse, la Sophie blonde et rose dont les yeux voluptueusement lumerolaient FOUS le frisoftement des
mèches en travers de son gentil museau de carlin? Parmi l'entrelacs des pattes d'oie, striant les jaunes graisses maladives du visage, rien que la malice amoureuse du regard se rajeunissait d'un peu de l'illusion de la volage gigolette qui nous dissipait vers l'abusif espoir des guilledous fructueux.
— Comment, m'écriai-je, sans pouvoir maîtriser mon injurieuse surprise, comment, vous seriez cette Sophie Malardié?
Et tout de suite, me reprenant:
— Mademoiselle Sophie Malardié?
— Oh ! me répondit-elle en abaissant ses paupières, tout est bien changé. Je ne suis plus la Sophie Malardié qui scandalisait le faubourg... Je suis à présent une honnête femme qui tâche d'expier ses torts envers le prochain. Oui, ajouta-t-elle après un bref silence, me voilà mariée à quelqu'un que vous connaissez bien.
Sophie mariée ! Sophie vertueuse ! Un déplorable dessein de gouaille sans doute m'incita à cette impertinente question :
— Vraiment? Et peut-on savoir le nom de l'heureux mortel?
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Elle regarda très vile autour d'elle, rajusta sa voilette sur ses bandeaux et s'écartant d'un pas :
— Oh ! c'est toute uue histoire ! Mais l'endroit n'est pas tenable ! les voilà toutes à leurs rideaux. Ce qu'il faut de prudence pour se garder de la malveillance dans un coin de province comme celui-ci ! Rien que de causer un instant avec un homme dans la rue, on est perdue de réputation...
D'ailleurs, j'ai affaire à l'église, c'est mon jour de confession. Venez me voir ce soir, si vous en avez le temps. Mon pauvre Michel sera bien heureux de vous faire accueil. C'est dans la rue près du Cloître, — rue des Béatitudes, n" 3, vous demanderez M"^'' Dusépulcre.
Un haut-le-corps, à l'énoncé de ce nom macabre qui inopinément faisait se conjuguer, en ma mémoire réveillée, la détresse du pauvre jeune homme rêveur et les mépris de la jolie inhumaine, sa victimaire, n'était pas réprimé que déjà, — après un léger salut indifférent de la tête, — elle se faufilait sous les voussures du porche.
Par quelles ironiques mailles, par quel enchevêtrement d'aventures l'anecdote du triste Michel embourbant ses rancœurs dans une mare se résolvait-elle en cette définitive noyade matrimoniale? Quel complot des funestes providences avait octroyé, pour d'insoupçonnables fins, Thomicide Sophie à son Machabée? Enfin de quels fils laine et coton était tramé le problématique tissu de cet hymen déconcertant?
La presque spectrale ésurection de notre vieille tendresse muée en ce déclin peu glorieux de bigote provinciale m'eût-elle laissé désintéressé qu'encore la curiosité me fût demeurée pour le cas de l'ouaille qui benoîtement s'était dévouée au loup.
— M"^ Dusépulcre ? demandai-je à une vieille servante en béguin qui, le soir enfin tombé, au carillonnement d'une sonnette trop violemment agitée par mes doigts impatients, s'exhumait des léthargiques ombres d'un profond couloir.
Elle s'inclina, obséquieusement polie, et me dit :
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— \'ous êtes le monsieur, n'est-ce pas? Kuliez, madame vous alleud.
Uue porte s'ouvrit au rez-de-chaussée, épauchaut la clarté d'uu carcei où se silhouettait la rigide robe noire de Sophie ; et tout de suite, me prenant les mains avec une vivacité que démentait la réserve de son antérieur abord, elle m'attira dans la chambre, une chambre aux rideaux hermétiquement clos, et en un coin de laquelle, enfoncé aux coussins d'une chaiselongue, dans la demi-ténèbre d'un écran érigé contre la lampe, gisait un confus amas humain.
— C'est mon Michel ! me dit-elle aussitôt avec un sourire heureux.
— Michel Dusépulcre ! m'exclamai-je sans pouvoir discerner d'abord, en ces gélatines tassées que nul indice de vie ne mouvait, l'image même approximative du maigre et fluet jouvenceau persévéré en mes remembrances de collégien.
Klle paraissait le contempler avec ravissement.
— Qu il est beau, n'est-ce pas? Qu'il a
belle mine ! Et si vous saviez comme il est bon ! Je le gâte comme un enfant ! Jamais il ne me dit : C'est assez. Ah ! il n'était pas heureux quand nous nous sommes retrouvés. Mais à présent, il n'est personne qui puisse se vanter d'être plus heureux que lui. Il ne changerait pas sa condition pour celle d'un fils de roi, je vous assure.
Rien, à la vérité, ne ressemblait moins à la figure d'un homme heureux que le lamentable débris versé en travers des coussins avec le turgide et flasque ballonnement de ses joues où sécrétait en filaments baveux une bouche avachie, l'écroulement informe de son corps en bouillie sous l'étriqué d'une robe de chambre effiloquée, marquée de taches, poissée par les salives, l'enflure enfin de deux jambes éléphantines obérées par leurs quintaux de graisse et qui indubitablement eussent récusé le périlleux office de le maintenir debout. Sophie sans doute soupçonna mou insolite penser, car elle me dit :
— Oui, je sais, vous le trouvez un
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peu engourdi. Oh! c'est qu'il s'est légèrement engraissé depuis le temps où vous l'avez vu, le pauvre cher homme. Il pèserait bien à présent ses cent-vingt si ou pouvait le porter sur une balance. Et puis, il est toujours un peu comme ça, voyez-vous, après les repas. C'est moimême qui le nourris. Il ne voudrait plus manger d'une autre main que la mienne... Ce qu'il mange, ce n'est pas à croire... Mais après, c'est comme une petite torpeur qui le gagne, il n'aime pas à se bouger. Oh ! il a ses volontés, mon cher trésor !
Elle allait à lui, soulevait entre les siennes ses molles mains pesantes, lui zézayait :
— Eh bien!... eh bien! mon chéri ?
C'est un vieux camarade à toi qui vient pour le dire bonjour... Tu sais bien, M. Dussignol..., ton vieil ami Dussignol.
Il faisait un effort pour hausser la paupière, un instant laissait voir une glauque prunelle liquéfiée, sans regard, puis graillonnait, hébété :
168 LE BESTIAIKE
— -'SigQol... Gnoguol... Gnol !...
— Vous voyez bien qu'il vous reconnaît, s'émerveilla-t-elle aussitôt. Ah! c'est qu'il y a du temps ! Et sa mémoire, voyez-vous, "fe'est un peu affaiblie... Puis, il y a encore autre chose. Mon Michel a un peu abusé des bonnes choses !
— Gnol... sacré Gnol! ricanait tout à coup, sur un ton d'ironique et absurde gaieté, celte masse sébacée et fluante.
Maintenant il répétait ces deux mots presque sans interruption, et probablement leur assonance le divertissait, car un rognonnement de bien-être, un caverneux et hilare rognonnement soulignait celle itérative émission. Sophie près de lui battait des mains, riait.
— Je ne l'ai jamais vu dans une pareille joie. Allez, je le connais. Il ne dit pas grand'chose; mais ce qu'il dit, je le comprends. Soyez persuadé qu'il n'oubliera pas votre visite de sitôt !
— Et, dis-je à la fin, étreint par l'horreur d'une si effroyable décrépitude, quand vous vous êtes revus, il était déjà...
DUSÉPULCRE 1()9
Peut-êlre elle se méprit sur le sous de mon interrogation, ou sciemment voulut-elle ne pas me comprendre? Elle m'interrompit, et presque soupirante, d'un air de bonne affection pitoyable :
— Oh! tit-elle, il n'était pas comme cela... Non, il n'était pas si bien que cela... Mon Michel, entre nous, avait contracté des habitudes qui nuisaient à sa santé... Vous savez, une première fois (Ah ! le pauvre cher homme, quel remords peur moi !) il avait manqué se périr... Et pour moi, mon Dieu ! Ah ! mon Dieu ! pour moi, il avait fait cela, jamais je ne m'en consolerai ! Oui, entre nous, il était enclin à la tristesse, il pleurait comme un enfant, il n'était pas raisonnable.
Maintenant, il boit, il mange, il dort ses pleines journées, comme un vrai homme.
Inopinément une fulmination molle claqua dans la profondeur du fauteuil, et tout aussitôt un fleur aigre et chaud se volatilisa, trahissant l'incontinence de Dusépulcre, toujours ironique et glapissant à présent d'un fausset en délire :
— ;. Sigiiol... sacré Gnol !
Une courte gêne immobilisa Sophie qui, pour atténuer la durée de ce bruit spongieux, s'était mise à tousser derrière sa main. Mais l'intolérable odeur empestant toute la chambre, elle déboucha un flacon d'eau de Cologne dont autour de lui elle aspergea la robe de chambre et les coussins.
— C'est là encore une preuve de sa joie, voyez-vous, me dit-elle ensuite ; oui ! les joies trop vives ne lui sont pas favorables. Il ne peut dominer ses émotions.
Et se penchant i)ar-dessus cette décomposition vivante, lui tapotant doucement les joues d'un geste câlin et maternel :
— Voyons, ami, bel ami, ne peux-tu donc te contenir ? N'as-tu pas honte de te mettre en de pareils états ? Ah ! ti ! le vilain ! le méchant ! L'affreux petit homme ! Tu en auras pour trois jours au moins à te remettre de cette grande secousse !
Diligemment, elle massait à présent sous ses reins des serviettes pour boucher les avenues par où s'évaguait cette féteur.
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Puis, se tournant vor^ moi etso reprenant à sourire :
— Ah ! vous ne pouvez croire comme il est enfant... Et puis (ceci dit confidentiellement comme si elle redoutait d'être entendue de ce gâteux Dusépulcre), et puis, je vais vous dire, il est si habitué à mes dorloteries qu'il ne se gêne pas pour se satisfaire. Il sait bien que je suis là pour le laver ensuite. Il n'y a personne de plus exigeant que lui sous le rapport de la propreté.
Le cœur me levait ; je pris mon chapeau et me dirigeai vers la porte en prétextant la fatigue d'une journée de voyage.
— Comment, vous nous quittez déjà ?
s'écria Sophie. Allez î il en sera bien triste. Mais j'espère bien que quand vous nous reviendrez, il sera mieux portant encore. Et alors je vous conterai plus au long notre histoire. Figurez-vous que je ne l'ai pas aimé tout de suite. . . Vous savez, j'étais au fond une mauvaise nature...
Mais avec le temps, ça m'a pris là... Je sentais que j'avais à expier mes torts envers
lui. Nous étions mariés de trois ans quand il iui est survenu un petit mal dans les reins. Oh! je l'aurais mangé d'amour... Maintenant, il est tout à fait bien, il est devenu raisonnable comme vous et moi. Jamais il ne demande à sortir. Moi, je vais entendre la messe, et, le soir encore, je vais prier à vêpres. Je suis maintenant une bonne petite femme, comme vous voyez.
— Ecoutez, je crois bien que vous l'aimiez trop, lui dis-je, en la saluant sur le pas de la porte.
Ce Dusépulcre tombé à l'enfance m'obsédait. A travers l'écafignon suppuré de ses déjections,, je l'entendais toujours ricaner :
— Signol... Sacré Gnol !
Et je pensais :
— En voilà un qui n'a pas su échapper à la fatalité de son nom !
Ah D' Monin.
Jiipasse, du fond de l'appentis, entendit se lever son oncle, Jérôme Balsamé.
Tous les matins, vers cinq heures, celuici, ouvrier à la Petite-Ceinture, partait faire sa journée. La mère Balsamé restait un peu de temps au lit, puis passait son café et s'en allait jeter de la grenaille à ses poules, dans le courtil longeant la berge.
Jupasse s'était dit :
Je ferai le coup quand le vieux
aura déclanché.
Jérôme enfila ses braies, barbota un instant dans sa cuvette, emplit d'une décoction de chicorée son bidon, enfin détala à la pointe des orteils pour ne pas réveil-
1er sa femme. Jupasse avait compté sur le sommeil de la vieille. Il ouït les pas de Jérônie lourdement décroissant vers la porte charretière dont lésais retombèrent. — Ouf ! fit-if , en déraidissant ses membres strapassés par ce guet de toute une nuit, à croupetons derrière une planche.
L'affaire était stire ; Jérôme toujours laissait la clef dans la serrure.
Très doucement, il se coula hors de l'appentis, fit jouer la clanche, pénétra dans la chambre. La tête au mur. sa grosse croupe en travers du lit boursouflant les draps, Flavie Balsamé dormassait inerte, avec un claquement mou des joues. Jupasse cracha dans ses mains, leva très haut les bras, et tout d une fois abattit ses larges pouces parmi les peaux et les ganglions de ce cou de vieille femme grasse.
Tout de suite une ruade des jambes s'étouffa dans une convulsion; le ventre, après un bref gigottement, cessa dehouler; le gargarisme d'un râle se nova dans un
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bouillon d'écumes rougies. Mais un forcènemeut l'acharnait sur cette masse de chairs chaudes ; une sueur aux reins, il employait toute sa force d'homme des grosses besognes à pétrir cette nuque, d'une prise difficile à cause des soufflures, y enfonçait jusqu'à l'os ses doigts noueux en crampon que le bourrelet des peaussailles, en remontant, finissait par cercler d'anneaux moites.
Jupasse ne s'arrêta que quand les bulbes de l'œil, jaillis hors des orbites, pendillèrent sur l'enflure bleue des joues, horribles, démesurés, larmant une bruine de sang. Le corps sans uul tressaut oscilla vers la ruelle, d'un tremblement lourd de mou de veau. Un instant il respira. Mais presque aussitôt un cri lui venait :
— Nom de Dieu !
Par la fenêtre, à une bourrée de talons battant le pavé, il apercevait Jérôme Balsamé qui rentrait en courant. Il se jeta sur la clef, qu'il arrêta au double tour, ouvrit la porte du fond, et il franchissait
la haie du courlil vers la berge, lorsqu'il entendit le vieux crier :
— Hé ! Flavie. c'est moi... Ouvre donc. J'ai oublié ma montre à porter à l'horloger.
Jupasse descendit la berge, s'attarda une seconde à écouter si personne ne courait après lui, prêt à traverser le fleuve à la nage. Un silence de sommeil encore engourdissait la pointe avancée des maisons de Saint-Maurice. Au loin, sur la route de Paris, des roues de maraîchers, sonores dans la paix du matin, écrasaient les larges granits carrés. Il remonta, marcha un peu de temps : puis, sans force, les bras affreusement las et veules, incapable d'avancer, de nouveau il dégringola la berge et s'afTala. Une buée s'évaporait des eaux, floconnait en petits ballons lumineux qu'un grêle soleil oblique rosissait. Mais une toux d'homme, à une petite distance s'ébroua : il remarqua, à la proue d'un bateau-lavoir, un pêcheur qui, une ligne à la main, amorçait. Avec effort, il se remit à arpenter la rive, en détournant la tête de peur d'être reconnu.
Maintenant des voix montaient, de ivresses voix blagueuses d'hommes , des lires clairs de filles allant vers les lavoirs, des charges de linge en tampon dans les bras. Un sabotement lourd çà et là battait le pont des chalands amarrés : les mariniers d'aune berge à l'autre s'interpellaient. Là-bas, sur le Pont-National, le ronflement d'un train passait.
— Pour sûr, pensa Jupasse, le vieux a fait sauter la porte. Il a trouvé la mère étranglée sous les draps. Il s'est mis à crier après les voisins. Alors on est venu. Y sont là tous à jaspiuer en reluquant sa gueule. Que potin !
Un rire lui grommela aux dents : elle n'avait jamais été belle, la tante, mais à cette heure, ho ! là là !
— Hé ! dis donc, tire tes fliques de là, cria un homme. C'est pas pour que tu le piles avec tes bottes que la bourgeoise a mis sécher son linge sur l'herbe!
En effet, des grègues, des bourgerons, des flanelles heibaient que, sans savoir, (iepiiis un nioineiit il pielinail.
— ^^ Minute! se dit-il. V'ià que j'vas me faire pincer... Jouons des arpions.
Cette fois, malgré son brisement, il allongea le pas. Il ne pensait plus à rien, marchait droit devant lui. A Alfortville, à Ivry, la vie aussi recommençait, un cheminement de cottes en pilou élimé, des files de blouses et de bourgerons partant pour le travail, des démarrages de fardiers et de charrettes chargés de futailles. Il eût voulu être très loin, à se ventrouiller dans un bois.
Enfin un batelier, pour deux sous qu'il racla dans ses poches, acceptait de le passer sur la rive adverse. Le fleuve entre lui et les Balsamé, c'était déjà du pays, l'évasion au large. Il coupa par Conflaiis, enfila des rues, flairant au boutVincennes, les feuilles, du sommeil dans les mousses, au bord de l'eau.
Un chemin à travers champs le jetait, après une heure d'enjambées, dans le vert crépuscule des taillis. Son ventre voué aux famines le laissait tranquille; mais une soif âpre lui poissait la bouche, il
arrrachait les pousses fraîches qu'il suçait à mesure.
Sous les rainures en berceau, un étoilement froid d'anémones givrait les humus. Il choisit la couche la plus touffue, s'y abattit à bout de courage, et tout de suite, délaçant ses massives chaussures, il éprouva une joie à rouler dans l'aiguail ses pieds exténués de vagabond. Ah ! s'il avait pu mettre la main sur le magot, il n'eût pas été réduit à se terrer dans un bois ! Une colère, à cette pensée, le monta contre les Balsamé ; ses terribles pouces se bandèrent dans l'effort d'étrangler le vieux comme il avait étranglé la vieille ; mais surtout la rancune du meurtre infructueux l'acharnait en idée contre ce chameau de Flavie, une rosse qui l'aurait laissé crever de maie mort à sa porte. D'ailleurs, dans sa famille, ils étaient tous les mêmes : sa putain de sœur, depuis qu'un vieux la requinquait, le méprisait. Il avait volé tout petit ; sa mère, à sa douzième condamnation, un soir en prison (( se périssait » en se ficelant une
corde autour du COU. Alors la grand'mère, une bonne vieille de la campagne, l'avait recueilli. Ah ! pour celle-là, rien à dire ! Et les poings de colère, dont il battait la terre à ce souvenir de la bonne àme, retombèrent.
Puis de nouveau le vide se fit dans cette lâche et animale cervelle. Sans pensées, il se flâtra sur la terre encore nocturne sentant une paix profonde lui monter aux membres, heureux d'une grosse volupté de nature, dans la douceur fraîche du matin. Un piloui de moinailles s'essorait des branches vernales, une folie de jeunes ailes lutinant aux filtrées du soleil parmi le frisson des folioles. Et tout à coup un merle, audessus de Jupasse , égoutta ses notes mouillées.
L'homme leva la tête, surpris, regardant l'oiseau qui le regardait aussi...
Chez la grand'mère, un merle familier perchait dans un pommier ; Jupasse sifllait, le merle arrivait ; ils avaient vécu ensemble pendant deux ans. Un jour, un
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voisin avait lire sur la bestiole; le pommier tout seul dans le champ n'avait plus eu de musiques.
Jupasse se mit à siffloter doucement comme autrefois : le merle cessa de chanter et descendit trois branches, en allongeant sa petite tête noire, curieuse. Mais, comme à son tour Jupasse se taisait, le merle se reprit à garruler. Et ensuite tous deux, un petit temps, se répondirent.
Jupasse, jusque-là sans mouvement, à plat ventre dans l'herbe, eut l'idée de se dresser sur ses poings pour mieux l'apercevoir. Le merle s'effara, son vol battit vers un taillis plus loin, où Jupasse continuait à entendre sa voix claire. Quelque chose alors se leva de lui. un reste de l'àme de la petite enfance, une fraîcheur d'entrailles à de vieilles images réveillées, une ondée de bonne émotion qui lui montait en lentes larmes aux yeux. Et tout chargé de son crime, les mains chaudes encore de rélraiii>;lement. dans ce malin
de soleil et de rosée, l'assassin se mit à rouler sa tête à terre en criant :
— Le merle à grand'mé... Le merle à
grand' mé !
A Ewjrne Vcrdijen.
Sur la route de Bièvre à Versailles, c'est, plantée au bord du talus, devant l'escarpement d'une chênaie grimpant la cote, l'habituelle maison des petites u;ens du pays , quatre murs en pierres meulières percés de portes et de fenêtres sous un toit en tuiles. Et quand nous poussons la clôture en claire-voie du verger, une vieille femme, la marmotte abattue jusqu'aux yeux, son gros ventre bombant sous des jupes qui lui remontent aux genoux, fouit à la bêche la glèbe durcie par le gel de la nuit. Elle ne lève pas tout de suite la tête, prise tout entière à ce rude travail qui, à chaque pesée de son sabot sur le fer de la bêche.
casse son corps en deux. Mais les filaments de chiendent nouent les pelletées de terre, et il lui faut ensuite les tailler à coups de tranchant, recommençant toujours, ses énormes mains d'homme gonflées par Teffort.
Enfin, quand nous touchons au bord de la tranchée martelée par le piétinement de ses sabots, elle étauche du revers de ses doigts la roupie qui lui larme du nez et .darde sur nous, de dessous un bouquet de crins gris, son petit œil bigle et qui fait un trouclairdanscelte face râpeuse, lie-de-vin.
— Vous venez sûrement pour l'homme qu'ils ont tué, pas vrai ? Ce qu'il eu est venu depuis ce matin ! Y a eu les gendarmes, puis des messieurs qu'on disait que c'était des gens de justice. Voyez-vous, je leur z-y ai répondu à tous la même chose. J'ai ben aut' chose à faire qu'à m'remuer les sangs avec c't'homme. Y a cette sacrée fichue terre à casser ! On n'en a jamais fini du chiendent et des pierres qu'y a dedans.
Et ses croches jambes ouvertes en cer-