‹ Le bestiaireChapitre 15 sur 23 · I.'kVF.IL Dl' SKXE · texte numérisé non relu

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conservant sans âge pour l'exclusive possession maternelle. Mais un moment arrivait où elle était bien obligée de s'apercevoir de l'inconvenance de cet accoutrement pour sa taille qui maintenant la dépassait et projetait l'étirement d'une pousse de jeune plante montée loin du grand air.

— Ah ' mon Gabriel, gémit-elle, c'était si gentil, quand je pouvais t'appeler ma fille, sans croire me tromper ! Tu étais alors encore plus ma fille que mon fils ! Je vous portais tons deux en même temj)s dans mon cœur. Mais voilà que tu grandis, lu seras bientôt trop grand pour ce cœur qui te contenait sans peine.

Elle le prit sur ses genoux, le baisa à travers les cheveux, chuchota :

— Jure-moi au moins que tu n'aimeras janjais que ta maman.

Kl le se décidait enfin à le mener chez le tailleur, lui commandait un vêtement de jeune homme. Mais une coupe trop large, d'une ampleur de robe, l'échancrure d'un col de chemise très bas qui lui dégarnissait la gorge d'un air de décolletage et

les spires de ses cheveux en ombres de soies flottantes sur le ton de pêche de ses joues corroboraient l'équivoque de sa démarche à petites enjambées, autorisaient le soupçon d'une fille déguisée en garçon. ]^jme Duiac avait donné à son fils un professeur dont elle surveillait les leçons et qui, dans un enseignement purement do2;matique, dénué de tout appel à l'imagination, scrupuleusement évitait, d'après ses ordres, les écarts vers un éveil des sens qu'elle eût voulu abolir en lui. Une candeur pendant des ans persista ; il acceptait avec un étonnement résigné la légende du chou génésique ; le mystère n'allait pas au delà d'une vague curiosité dont il la tourmentait ingénument.

— Mais voyons, m'mau, tu as beau dire, il est certain que les filles sont autrement faites que les garçons. Pourquoi ?

— Mon Dieu, c'est bien simple; c'est pour qu'il y ait du travail pour tout le monde et que les tailleuses ne soient pas sans ouvrage. Au fond, vois-tu, les

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filles ne sont que des garçons manques.

— Ah ! ^.'éc^ia-t-il en riant, il y a autre chose que tu ne veux pas me dire.

Elle redoubla de vigilance, sentant percer au bout de ces questions l'inquiétude prochaine, tracassée d'un besoin vétilleux de le défendre contre l'amour qui l'avait tant fait soufTrir elle-même. Elle en venait à de telles prudences, dans ce martyre d'un cœur afTolé de la peur de le perdre, que le théâtre, la musique, les livres, et jusqu'aux étalages de la rue lui semblaient menaçants, pleins de maléfices, attentatoires à sa fraîcheur d'ignorance. Ses précaires ressources lui laissaient le reiçret de ne pouvoir quitter leur appartement et l'entraîner au loin, dans la solitude d'un coin de campagne, dans une paix vierge comme son àme de grand garçon tardif, et où ils auraient vieilli ensemble très lentement, très doucement, sans âge à deux que l'âge de petite enfance qu'il avait toujours pour elle.

Et il gagnait ses dix-neuf ans ; il gardait son air hybride et fluet, le geste joli

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et débile du premier temps de la imbilité chez la fille, une voix de mue où les mots semblaient toujours se casser. Dans la rue. on se retournait sur cette silhouette énigmatique aux hanches se tortillant, aux petits pieds se mouvant sous les boufTettes des souliers, aux serpents de cheveux testés d'une casquette à visière plate qui, pardessus leso;r;inds veux de velours humide, le singularisait d'une crâuerie surannée de faux écolier. Les hommes, soupçonnant l'ambisexe, le frôlaient avec des sourires aigus qui lui coulaient une gêne; et des regards subtils de femmes, en s'insinuant de sa poitrine à sa ceinture, simulaient le désir d'un déshabillage où elles enviaient une rivale et à la fois flairaient le coquebin. M'"*' Dulac rentrait chez elle, alarmée, s'ingéniant à des ruses, à de patients mensonges, pour le mettre en garde.

— Ah ! mignonne! si tu savais combien ils sont tous lâches et fourbes ! Leurs yeux voudraient te manger l'àme ; leurs yeux te jettent des épées. Méfie-toi, il n'y

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a que douleurs et remords à les approcher.

— Quoi ? .Même les femmes ? Oh ! je t'assure, leur regard est bien plus doux

I que celui des hommes... Oui, des fois t c'est — je ne sais pas te dire cela —

comme si tu m'embrassais quand elles me

regardent.

— Tais-toi, ce n'est pas vrai. Moi, je te baise avec le sang de mes lèvres, avec toute la force de mon cœur, se désolait

^ M""' Dulac comme si, à celte parole de la virilité enfin décomprimée, tout à coup s'avérait l'inconjurable avenir.

Un jour, à la promenade, il avait passé son bras sous le sien. Pour éviter les trottoirs torrides, ils avaient pris, le long des boutiques, par la fraîcheur des galeries de Rivoli. Un coloriage d'Eves et de Naïades à l'une des vitrines l'attira si brusquement qu'elle ne put s'empêcher

[ de s'arrêter aussi devant les souples croupes nues cambrées en d'irritantes volutes. Elle sentit ses joues froidir à la rougeur de péché qui, pour les libertines

images, impétueusement fusa au visage de Gabriel.

— Viens, dit-elle en l'entraînant. Et elle pensa :

— C'est la première fois qu'il rougit.

Il lui restait aux prunelles un émoi mouillé, une langueur de surprise avec laquelle ensuite il se mettait à regarder tout tremblant le rythme balancé d'une marche de femme. Elle obliqua, l'emmena par une traverse ; mais des femmes toujours, des flexuosités de hanches moulées par le collant des robes, passaient en tordionnant. Et un frisson dans leur sillage montait de sa chair anxieuse, allait retentir au flanc de la mère. Elle sentit la tentation, finit par héler une voiture qui, par les larges avenues fumantes des arcs-efi-ciel d'eau dont les arroseurs irriguaient les asphaltes en fusion, les emporta vers les ombrages pacifiants.

C'est maintenant qu'il allait falloir lutter ! Dans l'être jusque-là silencieux et presque iusexuel, le sens tout à coup s'aimantait au désir du baiser. « Ah ! s'éplorait-

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elle, rien ne prévaut donc sur l'araour puisque, malgré tout, je sens à mon cœur que le sien se retire. » Ils entraient ensemble dans les églises; elle s'agenouillait sur les dalles; il ne savait pas qu'elle priait pour que Dieu le lui rendît, et, les yeux vagues, se dissipait vers la contemplation de la mignonne Vierge parée au geste d'appel comme pour de mystiques sensualités .

Visiblement, le pâle adolescent dépérissait, mordu d'un mal qu'il ignorait, qu'elle seule connaissait, si doux et sans autre délivrance qu'un mal plus délicieux et désespéré. Quelquefois, elle le surprenait immobile, l'œil éteint, parti pour les ombres. Elle l'interrogeait : « Qu'as-tu, ma chérie :* » Il ne répondait pas tout de suite, disait : « Oui, non », avec un tressant, comme arraché à de chères et profondes images. Puis encore, elle l'entendait pleurer derrière les portes, elle accourait, le trouvait roulé sur le sopha, tordant ses poings, les lèvres exténuées de l'absence des baisers. C'était pour elle, à présent, un continu supplice. Elle n'en doutait plus, son règne

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finissait; la femme peu à peu la chassait de la close demeure que, dans sa démence de passion, elle avait espéré occuper sans partage. Quoi ! Déjà ! Déjà ! se désespéraitelle. Même les baisers dont il la couvrait s'efïrénaient, à son insu, de l'irritation du grand désir obscur; elle le sentait dans ses bras vibrer et défaillir comme si la femme encore, à travers la mère, du frôlement de ses lèvres, Pélectr/sait aux voluptés. Une fois, comme elle rentrait de son marché du matin, une grande secousse, une détresse, dans le vide de l'appartement où elle l'avait laissé lisant ses livres d'études, manqua l'évanouir. Elle l'attendit pendant trois mortelles heures, et enfin il lui revenait, se jetait sur elle en larmes, bégayant :

— M'man,m'man !

— Mon Dieu! Qu'est-il arrivé?

Avec des sanglots, il lui roulait sa tête aux épaules, battu d'une si grande douleur qu'elle se sentait mourir.

— Ah! si tu savais. Pourquoi ne m'astu pas dit? Pardon... Oh! c'est affreux.

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— Il sait tout ! pensa M""' Dulac, le cœur poiiïiié atrocement.

Il continuait à gémir, criait:

— Je n'en pouvais plus, j'en mourais... Mais va, j'en meurs bien plus à présent.. Ah! c'était donc ça!... je t'ai trompée pour cette vilaine chose!

11 avoua. La grosse fruitière du coin depuis un mois, quand ils allaient à sa boutique, lui glissait dans les doigts des billets... Elle le suppliait de Avenir seul un petit moment, elle lui écrivait qu'elle se mourait d'amour pour lui. M""* Dulac se souvint du regard avec lequel cette femme, une fois, lui avait dit : « Bon Dieu de bon Dieu! quel joli brin de tille vous avez donc là, madame... » Elle lui avait répondu en riant : u Mais du tout, c'est un garçon. »

— Et... tu es allé? Elle t'a...

Sa voix expira; il dut la soutenir.

— Oh! pardon, implora-t-ilàsespieds.

J'étais à bout, je n'ai pu résister... Ah ! si j'avais su... Va, je ne t'aurais pas fait cette peine.

— Ma pauvre Gabri ! mon pauvre mignon ! répétait M™' Dulac avec une désolation sincère où elle oubliait de se plaindre, où elle ne plaignait plus que le mal de la souillure, la douleur de l'irréparable désabusement.

Mais tout à coup une rage jalouse lui flamba aux prunelles.. En ce cri délira son martyre :

— Et c'est pour cette... misérable femme, pour cet affreux paquet, que tu m'as reniée? Est-ce que je ne la valais pas, dis? Est-ce que ta chair ne m'était pas due, et tu me l'as volée pour celte... !

A Emile Clans.

Après trois grands jours de frairie chez les beaux-parents elles amis, Hilaire Bouchât, le jeune fermier, et Irène, sa neuve épouse, avaient hâte de goûter au gîte h\ bonne pîiix d'amour, loin de la rumeur des gogailles. Tandis que là-bas, au pays de la mariée, la noce de maison en maison se prolongeait, Hilaire avait attelé le rouan, et tous deux cote à cote tassés sous la capote du cabriolet, ils avaient pris à travers champs, derrière les haies, le chemin du logis.

Cette Irène n'était pas gourde : les Gilpiat, ses auteurs, de bonne heure l'avaient rompue aux manœuvres rurales. Hilaire, en la choisissant, no faisnit pas une mau-

vaise affaire. Aussi, à peine entrée à la Gayole, son actuelle et définitive demeure, — le temps de passer sar son corset une cotonnette légère, — elle s'était mise, ses manches troussées sur ses jolis bras hâlés, à tout ranger dans la maison. En une après-midi, la cuisine, ravagée par l'incurie des servantes, la chambre d'honneur rancie d'humidité et surtout leur chambre à coucher — désormais leur nid d'amour — s'embellirent sous ses diligentes mains de ménagère. Maintenant, au chaud de la couette dans leur grand lit nuptial — neuf heures sonnées — ils se reprenaient à la grosse volupté de nature. Lui, ce faraud, tout aise de montrer sa vigueur, déjà en bon laboureur se souciait des semailles.

Or, une vache justement devait leur vêler cette nuit-là, la Truitée, une robuste et massive bourrette qu'on avait menée saillir au plus fringant taureau du pays. Tout le jour elle avait meuglé lamentablement, tenaillée i)ar la gésine qui n'avançait pas, s'obs!!:ir;:t à rester couchée

malgré les bourrades de la vachère. Le maîlre absent, elle avait dépêché vers un védelet expert et qu'on requérait pour les cas difficiles. Le compère était venu; un clystère momentanément avait allégé la bête; depuis, on la rafraîchissait debuvées à la farine de lin.

Hilaire, au fond, n'était pas sans inquiétude; il avait eu plusieurs vaches barrées auxquelles il avait fallu extraire le veau mort-né. Celle-ci avait cru en volume magnifiquement, mais tout était possible et que le vêlage fût calamiteux. Cependant il n'osait trop en parler à Irène, tourmenté à l'idée qu'elle entrât dans une maison où une bête peut-être allait crever. C'était un pronostic redouté des gens de la contrée ; il n'était pas bon que la mariée et la mort se rencontrassent sous le même seuil.

Irène, la première^ instruite aux portées, lui parla de la patiente :

— Te semble-t-il point, mon homme, qu'la Truitée s'alanguit bien à donner son vôlot ?

— Elle s'alanguit, j'dis pas non, mais pas autrement que les autres. Des fois, ça vient tout d'une pétée, et des fois c'est long comme une corde à puits. Les bêtes, ça ne sait pas dire.

— Cheu nous, l'dernier, on l'a trouvé un matin qui tétait après la mère. C'était la Dagorne ; elle s'avait vidée toute seule.

— C'est-i qu'elle avait vêlé d'jà ?

— Ah ! ben oui ! J'compte ben. Y avait d'jà cinq fois qu'on l'avait menée. Et tiens ! quand le temps était là, fallait pas lui dire, allez! Aile bravait! aile aurait tout cassé. Le brau lui montait dessus que c'était déjà fini. Une vraie, celle-là.

Il soupira.

— Avec cette carogne de Truitée, on a eu du mal. La première fois, aile était pas mûre. Puis, par après, aile l'était quasiment trop. Enfin, aile a été prise to de même.

Irène lui coula dans la nuque un ris chatouilleux.

— Ah ben ! ah ben ! ailes sont autre-

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