‹ Le bestiaireChapitre 19 sur 23 · MAISON DU PÈRE GRUGEARD · texte numérisé non relu

MAISON DU PÈRE GRUGEARD

A Lucien Ciircl.

A l'angle des deux roules, uu peu avaut le gros du village, s'érigeait la maison du père Grugeard. Il l'avait bâtie lui-même, gâchant le mortier, mettant pierre sur pierre, clouant les chantigiioles, rabotant portes et fenêtres, sans un aide, pendant trois pleines années. Et à la fin on l'avait vue se dresser, avec ses quatre murs lavés au lait de chaux, avenante et solide, l'air d'une petite bastide dans cette pauvre campagne aux bordes lourdement bousillées sous leurs capuchons de toits en glui. C'était la plus belle maison à deux lieues de pays. Seule, la maison de Cornu, le marchai)(i de bois, avec son balcon de .sapin en Ireillis, ;up[)()ilait avaiiUi.L;eu:e-

ment la comparaison. Et on la renseignait aux gens de passage, on leur disait :

— Allez donc voir la maison au père Grugeard. Il s'entend à bâtir, cet homme.

Le vieux, de son côté, se montrait fier de son ouvrage :

— Ma maison, voyez-vous, disait-il, c'est comme si c'était moi. J'I'ai tirée de mes mains. Aile est faite d'mon sang et d'mes os. J'regarde avec ses fenêtres, j'souftle avec ses cheminées, j'marche dessus ses pierres comme dessus mes pieds. Ma maison, c'est comme ma peau. Y a personne pour m'I'ôter de dessus moi. Mais des fois tout de même y m 'vient du chagrin à repenser qu'aile vivra après moi et que, par après que je serai à pourrir dans l'champ, queuqu'un y couchera dedans sans qu'aile lui tombe dessus.

Cette bâtisse, d'ailleurs, lui avait coûté gros ; il racontait qu'il y avait mis ses derniers sous. Oui, il s'était saigné aux quatre veines pour la monter jusqu'au toit. Mais c'était son bien, cette maison ; il aurait pu la démolir demain, s'il en

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avait eu l'idée ; il n'avait de comptes à rendre à personne. Et chacun, pas vrai, place son plaisir où il le juge à propos, les uns à rigoler, les autres à serrer des écus.

Lui, il s'était construit un toit.

— Bon, disait Cornu, quand on lui ra[)portait ces propos, la faim fait sortir le loup du bois. Arrivera un temps où le vieux en aura assez de sa maison. Il lui faut manger, c't'homme. Y n'est point autrement fait que les autres. Et les pierres, ça ne nourrit pas. Ah ben, non! qu'ça ne nourrit pas. Et comme ça un jour, queuqu'un de plus malin que lui viendra et lui dira : — <( Ben, père Grugeard, vous avez mis des cents et des cents dans votre construction. Moi, je vous la prends pour tant. G'est-y à vot' convenance ? Ah ! ah ! il faudra bien qu'y vienne !

Ce Cornu gardait une rancune contre le père Grugeard : il ne pouvait lui pardonner d'avoir bâti une maison capable de rivaliser avec la sienne. La première année, quand Grugeard s'était mis à triturer son mortier, il avait ri, disant :

— Ben sûr, la maison ne sera pas sortie de ses fondations qu'y aura trépassé, le vieux. Faudrait dix ans à un homme tout seul pour la monter de ses mains. Et Grugeard, à ce qu'on dit, va approchant ses soixante.

Mais la seconde année, devant les murs qui s'achevaient, il cessa de railler Grugeard, pensant à part lui :

— Ouais! du train dont va le travail, j'pourrais ben en être pou c' que j'ai dit. Faut y qu'y soit à tenons et à mortaises, ce père Grugeard, pou' n' point crever à la peine i Y en fait plus à lui tout seul que dix antres ensemble. Et tout de même, patience ! On ne met la corde au puits qu'après que l' puits est creusé.

11 arrivait deux ou trois fois le jour fumer sa pipe par là, regardant d'en bas Grugeard qui, perché sur une échelle, la tête hors des chevêtres, construisait son toit.

— Dites donc là-bas, père Grugeard !

Vous faut y pas un coup de main ?

— Un coup d'main qu'vous dites.

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