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LA MAISON DU PÈRE GRUGKARD

m'sieur Cornu, répondait le vieil homme. A quoi que ça m'servirait, un coup de main? C'est y qu'aile avance pas assez vite à vot'goût, ma maison? Quand vous repasserez l'an d'après celui-ci, vous trouverez la clef d'sus la porte. J'Ieur-z-y parle, à mes pierres, jMeur z-y dis de monter, et elles montent, ah ! ben oui !

Les fenêtres l'une après l'autre s'ajustèrent dans leurs linteaux. Cornu cessa de venir, touché au vif, plein d'ennui pour la belle apparence des façades.

— C'est vraiment vrai, se disait-il, qu'avant la fin de l'an, ce cochon de Gruu;eard pourra passer sous sa porte.

Et de loin, grimpé sur une butte, il observait avec humeur les progrès de l'échaudage, car Grugeard maintenant, ayant fini avec le dedans, s'occupait de badigeonner ses plâtras du côté du chemin.

— J'brûlerais sûrement un cierge de deux livres à la Vierge, pensait-il, si seulement sa sacrée maison pouvait se fendre en deux. Je m'avais dit en faisant la mienne : « Cornu, mon garçon, y a

pas d'embarras qu'on en bâtisse une de mieux dégrossie. » J'pouvais pas croire qu'y s'serait rais sous son toit, ce vieux e;rio;ou de Gru2:eard.

Enfin, le bonhomme retirait ses échelles, déblayait son seuil, remisait ses outils. Les trois années évolues, sa maison s'étalait au soleil, toute blanche et nette, serrures aux portes et vitres aux châssis ; et il se mettait à planter son courtil, faisait à ses murs une ceinture de roses. Puis, ce travail achevé, il ne pensa plus qu'à jouir du bien conquis sur ses sueurs. Des jours entiers, il restait à regarder ses murs assis sur un merger, de l'autre bord de la route ; ou bien, il partait fumer sa pipe sur la butte où s'était posté Cornu, et de là-haut, par-dessus les toits du village, admirait la tache blanche que découpait son cube. Et quelquefois, il s'en allait à une lieue de là, pour avoir au retour la sensation de la retrouver, comme une personne, après l'avoir un peu oubliée.

— J'étais point fait pou m' marier à une femme, disait-il ; mais j'm'ai marié à

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ma maison. Et comme ça j'suis sûr que j'suis le seul à eouclier dans mon lit.

Il appelait les passants, les obliii;eait à monter l'escalier, les promenait parmi les chambres, heureux, riant, épiant du coin de Fœil l'admiration qui les gagnait. Et comme, un soir qu'ii pipait sur son merger, Cornu enfilait, pour ne point passer devant la maison, un sentier de traverse, il le hèla :

— lié! m'sieu Cornu! C'est-y qu'vous viendrez pas bientôt voir not' construction à vot' tour? J'vous avais ben dit que la clef serait d'sus la porte dans les trois ans.

Mais Cornu s'esquiva, en haussant les épaules, sans répondre ; et quand il eut disparu. Grugeard, desserrant sa grande bouche mince, eut un rire muet qui pendant un instant, le secoua des pieds à la tète :

— On s'recausera, sûr comme c'est ton nom, Cornu.

Le marchand de bois, à présent, évitait d'être vu sur la route, pendant le jour : on aurait pu lire dans ses yeux sa jalouse

colère contre cette maison de Grugeard, presque aussi belle que la sienne. Mais, à la nuit, toutes les portes closes, il s'en venait rôder alentour, mesurant du regard la hauteur des murs, supputant l'excellence des matériaux, conjecturant sa durée. Et depuis un petit temps, il nourrissait l'espoir de la posséder un jour, par représailles contre le vieux dont il châtierait ainsi l'orgueil.

Cependant les ans passaient. Grugeard, un peu démoli par les privations, s'acharnait sur son champ qui maigrement lui procurait sa nourriture. C'était, dans la maison, un dénuement de misère, le grabat dans un coin, une table près de la fenêtre, le bahut contre le mur et quatre pauvres chaises boiteuses.

— y 'là bientôt le moment, pensait Cornu.

Le vieux, de son côté, se disait que le temps était venu de réaliser son plan.

Tout à coup, le bruit se répandit dans le village que le père Grugeard avait été pris d'une mauvaise toux et qu'il n'irait plus

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loin. En même temps, on lui prêtait l'intention de mettre sa maison en viager.

Et, comme pour accréditer la rumeur, on le vit traîner sur le chemin, tenant sa poitrine à deux mains et battu de si terribles quintes que des femmes, par apitoiement, le prenaient sous les aisselles et l'aidaient à rentrer chez lui. Alors Cornu sentit fondre son ressentiment, dans la joie de cette aubaine qui allait lui échoir. Il se mit à passer ouvertement sur la route, ne songea plus à se détourner et même un jour, l'apercevant sur sa porte en train de se chauffer au soleil, il l'aborda.

— Eh bien î père Grugeard, c'est y vrai, à ce qu'on dit que vous v'ià avec une petite toux sur les bras?

Le vieux ne répondit pas tout de suite. Les prunelles roulant en leurs jaunes sclérotiques sous le battement des paupières, une épaisse salive lui coulant par tilets le long du menton, il se débattait dans les épreintes d'un accès qui lui tordait la poitrine. Enfin, les larmiers ruisselants, à bout de soufïle, il gémit :

— J'suis fichu, allez ! J'en ai cor pour eun' petite année, si tant est que j'vas jusque-là... C'est ma maison, m'sieu Cornu... J'ai trop travaillé dans les pluies... C'est ma maison, voyez-vous!

Mais, presque aussitôt, sa toux le reprenait; il ouvrait la bouche avec une grimace effrayante, convulsait des yeux blancs, se raidissait sous le choc des quintes, appuyé des poings au mur, les jambes fléchies. Et Cornu ensuite était obligé de l'asseoir sur sou grabat, dans cette maison où, pour la première fois, il mettait les pieds.

— Mâtin ! dit-il après avoir tourné les yeux en tous sens, m'est avis, père Grugeard, que vous n'avez marchandé la chaux non plus que le bois.

— J'vous crois, soupira le compère entre deux hoquets. Mais quoi que je pourrais core en faire, de c'te maison, à c't'heure que mes os sont bons à tailler dedans des manches à couteaux ! Han !

han ! J' sais ben que c'est fini. J'ai comme qui dirait les asticots dessous la peau.

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^- C'est-y, père Griii^eanl. (jue vous seriez intentionné d'en faire niarché?

— Marché, que vous dites? Hou ! hou ! han ! Marché? Ah! bien, j'en protîterais point, vu cette sacrée toux... Non, j'en ferais point marché, sûrement... ^lais là, si queuqu'un m' disait : Père Gru2;eard, t'es comme dirait capot... T'as l'œil qui regarde en dessous toi... T'a l'heure, t'auras le goût de la charogne... J' voudrais point te faire la peine de te mettre dehors ta maison après me l'être payée. Seulement on pourrait voir à s'entendre... comme quoi tu ferais un papier que la maison après toi serait à moi et que je te baillerais pendant le temps que t'aurais cor à trimer dedans eun' somme, oui da.

eun' petite somme, qu'on verrait alors à voir ensemble, — Hou ! hou ! hou ! J'en peux plus! J'y resterai ! — avoir ensemble là, en bonne amitié? Ben là, — hou!

c'serait parler. Et j' dis pas que j' dirais non !

Cornu ouvrait démesurément lesoreilles, sentant s'éveiller sa ruse. Il expuma une

salive, l'écrasa du pied, et, debout devant le vieux, sans le regarder, ensuite il dit :

— Ben, si c'est là ton idée, on pourrait s' causer. J' suis-t-y pas ton ami? Combien que t'y as mis dans ta maison !

— J' sais point. Mais 1' notaire de Falisolles, qu'est passé un jour, m'a dit comme ça : Aile vaut avec le champ dix mille la maison, qu'y m'a dit, ce notaire. Sûrement qu'aile les vaut comme un navet,

— Et alors, père Grugeard, c' serait comme on dit une petite rente sur ta vie que tu voudrais en échange !

— Hou! hou! hou! Eun' rente, j' dis pas non.

Cornu, au bout d'un instant, s'en alla, pensant :

— La pomme est mûre, et quasi même déjà pourrie. J' donnerais pas deux liards de sa peau, à ce père Grugeard. Avec une rente qu'on paierait un an ou deusse, on aurait la maison. Ça serait joliment à taire.

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Va. se Iroltaiit les mains, il ajouta : — Javais beii dit qu'il y viendrait !

Cependant il n'était pas pressé de conclure. Plus on mettrait de temps à s'accorder, moins il courrait de risques, l'existence du peiiard ne tenant plus qu'à un fil. Et, en effet, l'ayant revu à une semaine de là, il le trouva si changé qu'il craignit un instant que l'affaire ne devînt impossible.

Ijrugeard, maintenant, avait peine à se traîner; il s'appuyait sur une canne que courbait le poids de sa maigre échine ; des cernures lui charbonnaient l'entour des yeux ; et, comme Cornu l'interrogeait sur sa toux, il resta près d'un quart d'heure sans pouvoir placer un mot, en crachant des gluaux et aboyant sa quinte.

— Y n'est qu'temps de signer, dit-il enlin, si, par avant que d'aller en fosse, j' veux core m' donner queuq' jours de douceur.

Cornu le fit entrer chez lui, poussa sous ses reins une chaise et brusquement lui demanda à combien il fixait sa rente.

— Heu! c'est pas que j'tienne à l'ar-

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gent, répondit Grugeard ensinterrompant à tout bout de champ pour graillonuer.

J'en crèverai-t-y moins l'an qui vient avec vot' argent? Mais j'aurais pas i'cœur ed'm'ea aller sans laisser qu(3uques écus à des miens parents. Savez ben, ma sœur Josèphe qu'est à la ville, avec six enfants. Et comme ça. on s'arrangerait pour un billet de mille et cinq cents avec.

L'accord ne se conclut pas sans difficulté. Au dernier moment, le père Grugeard, à la pensée de troquer son immeuble contre la rente, fut pris d'une défaillance qui manqua remettre tout en jeu. Il s'arrachait les cheveux, se tordait les mains, pleurait, injuriait les murs qu'il avait bâtis et qui ne voulaient pas rester à lui.

— Garce de maison, va i criait-il en toussant et rascassant. Pouvais-tu point attendre que je crève avant de t'en aller à un autre ? Heu ! chienne ! charogne ! C'est cor' pis que si j' vendais un enfant qui m'aurait venu d'eun' femme ! C'est ma peau que j' vends en t' vendant.

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