LA TÊTE DE MORT
A Adolphe Tabarant.
Enfin, comme le petitjour verdissait les vitres, les douleurs coup sur coup la tordirent en travers de ses draps. Puis une dernière, plus atroce, la jetait debout les jambes ébrasées et raides contre le châlit, mordant à la pointe de ses canines son poing gauche, l'autre crispé au bois vermoulu. Et tout à coup son flanc se déchirait ; à bout de force, les yeux hors des orbites^ tous ses muscles câblés dans les épreintes finales, elle clamait un cri: « Jésus, Marie, mon Dieu ! » Ensuite, elle restait un instant rigide, toujours debout, les mâchoires béantes, ses jaunes dents à nu sous le retroussis des lèvres bleues tan-
dis qu'une masse sanglante et chaudejaillissait et s'écroulait à ses pieds.
D'abord elle ne sentit plus rien que la mort certaine, tomba la face en avant dans les couvertures; mais bientôt l'effroyable énergie sans défaillance qu'elle avait mise à dérober sa grossesse depuis sept mois sembla faire lever dans la suppliciée une autre femme résolue, concentrée en un unique et coupable penser. Appuyée sur ses paumes, elle se redressa, tendit l'oreille vers l'escalier (rien ne bougeait dans la maison); mais un aigu piaillement partait d'entre ses jarrets. Très vite elle se baissa, vit l'enfant gigotter au bout du cordon, dans les lochies. Et avec un couteau ébréché elle sciait la rouge attache, ensuite jetait le petit être sous le matelas, pétrissait son agonie en roulant dessus le poids lourd de ses reins. Un borborygme léger tout de suite, dans un bruit mou d'épongé pressée, s'étouffa.
Pourtant elle continuait à l'écraser de ses hanches et de ses omoplates, quelquefois s'arrêtait pour écouter si le bruit ne
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se renouvelait pas; et, distinctement, à travers le matelas plat comme une galette, elle sentait entrer dans sa chair le tas menu des os broyés.
La trouble clarté d'un matin d'hiver à présent s'épandait ; six heures tintèrent à la pendule de la boutique; elle se jeta à bas du lit, tranquillement dans sa cuvette élancha la mare fétide du carreau, s'attacha des serviettes entre les cuisses. Et ensuite descendue à la cuisine, elle allumait le fourneau, y brûlait son jupon d'escot, rai de de sangfroidi.
Un peu plus tard, les Courmignon, ses maîtres depuis dix ans, quittaient leur chambre et, à pieds de bas, s'en venaient s'attabler près du feu, devant la cafetière fumante.
— Ils n'ont rien entendu, se dit Brigitte en les voyant, très calmes, un peu endormis encore, beurrer leur pain que, à petites fois, ils trempaient dans la décoction de chicorée et malaxaient péniblement entre leurs séniles chicots.
C'était jour de lessive. Elle demeura
jusqu'au soir dans les écumes bouillantes, éprouva seulement dans l'après-midi une si grande faiblesse qu'elle s'affala, entraînant dans sa chute la cuve; mais la voix de la maman Courmignon, qui l'appelait de la boutique, soudain la remit sur ses jambes; et de temps à autre, elle lavait avec un torchon la dalle où, malgré ses serviettes, ses entrailles bruinaient. Enfin la nuit délivrait son pauvre corps ulcéré; en se retenant aux barreaux, elle gravissait sur les genoux les dernières marches de l'escalier ; la main sur la clé de la porte elle envoyait l'habituel bonsoir aux Courmignon qui, après avoir fait leur caisse. montaient se coucher. Et sans penser, du plomb dans le cerveau, les jambes en bouillie, écrasée d'une infiniment douce lassitude où sa vie encore une fois s'en allait de ses membres, elle ne se délaçait pas, s'abattait sur le grabat, tâtant de la main machinalement le petit renflement dont se bombait à sou côté le matelas. Les deux jours suivants, elle se coucha, se leva, indifférente à l'enfant, parais-
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sant oublier qu'il était là, ne faisant plus même ce geste sans dégoût de la main qui, le premier soir, avait palpé la forme de son péché. Puis, le matin du troisième jour, une voisine entra, son nourrisson collé à la mamelle, et aussitôt elle fut prise d'un grand saisissement, se mit à errer sans cause dans le jardin, n'osant plus regarder cette femme, mais à travers les feuilles et les vitres, s'efforçanl, le cou étiré, la prunelle fixe, de distinguer la petite chair pâle dans les langes.
Cette nuit-là, elle prétexta un urgent nettoyage de ses cuivres de cuisine pour ne pas monter à sa chambre, s'allongea en travers du carreau sitôt qu'elle entendit le ronflement de Courmignon scier des planches à l'étage, et elle avait gardé de la lumière par une insurmontable horreur des ténèbres. Mais la sensation d'une chose qui lui entrait dans le flanc, à tout bout de champ la réveillait; elle lûtail la pierre, se traînait un peu plus loin, et encore une fois les petit os broyés soulevaient le sol sous elle, pénétraient durement dans sa chair.
— Si je montais dans mon lit, ce serait encore pis, pensa-t-elle. Le mieux est de faire un trou dans le jardin contre le mur. Je le descendrai là, je piétinerai la terre dessus, personne ne saura qu'il est là.
Elle prit la chandelle, grimpa sans bruit l'escalier, et comme elle poussait la porte de la chambre, une senteur fade lui pinça la narine. Alors elle se jeta à genoux devant le lit, en pleurant et en criant: « Mon petit ! mon pauvre petit ! » la tête roulée dans les draps qu'elle baisait, palpant avec les caresses de ses mains la place du petit corps sous le matelas.
Lentement ensuite elle se haussait, avançait la gorge par-dessus les couvertures, orientait sa bouche vers la chaude odeur plus forte. Et un long temps, elle restait à sangloter, ses lèvres moulées sur la forme imprécise qu'elle sentait se dessiner sous les bourres du matelas, aspirant les poisons de cette pauvre chair faisandée, avec des soifs éperdues d'en absorber jusqu'à mourir les délicieuses pestilences.
Puis, tout d'une fois, elle soulevait le