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I.\ MAISON \)[ l'KI'.L lillL't.KAHI» 21M

El tout à coup il s'affala, pris d'un si graïul trembleineiil que Cornu crut son heure venue; et, geignant, râlant, hurlant, il demeurait ensuite un assez long temps à battre des bras, dans une crise do desespoir et d'ahau.

— Mais signe donc, nom de Dieu !

criait Cornu, hors de lui, croyant que l'affaire allait lui échapper.

— C'est donc ma mort qu'y t' faut, alors?

Tous deux, dans leur colère, à présent se tutoyaient. Enfin, Grugeard se relevait, mettait une grosse écriture au bas d'un papier que l'autre lui lisait et il resta entendu qu'ensuite on se réunirait chez Cornu avec le notaire du canton, pour l'homologation du contrat.

Le marchand de bois parti, Grugeard se redressa, s'ôta de la bouche un briquet de savon qui l'aidait à sabouler, tâta ses membres et, chevrotant un petit ris narquois, se mit à trépigner, disant :

— Le coffre est bon ! Tu ne l'auras pas de sitôt, la maison, filou! J'y ferai de

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vieux os! Et il faudra bien que tu m'fasses ta rente jusqu'au bout !

Une année s'écoula, et toujours le vieux toussait, renâclait, semblait sur le point de rendre l'âme. Cornu attendait sans impatience.

— Sûrement y claquera aux neiges, pensait-il.

Mais l'hiver arriva, et le printemps ensuite, et l'été, sans amener rien de nouveau. Petit à petit la maison s'était meublée ; on savait que Grugeard faisait entrer tous les trois mois une barrique de vin, et quelquefois il s'en allait à la ville, ne revenait qu'après de longues absences.

La troisième année, Cornu commença à sinquiéter sérieusement. Il entrait maintenant le voir presque chaque jour, maussade, rognonnant, les yeux aigres, sans prendre la peine de dissimuler sa mauvaise humeur. Et, les narines élargies, il se penchait sur Grugeard, reniflant son odeur, tâchant de conjecturer les approches de la pourriture définitive.

LA MAISON Dl l'KKK tilU JiKAIi U IW'A

— (la n'sera point encore pour à ce jour, disait le bonhomme ; mais un peu de patience, m'&ieu Cornu ; j'en ai ben, moi.

Et d'autres fois, il se lamentait :

— Ma pauv' maison, j'I'avais bàlie de mes mains pour moi tout seul ! Y a pas de bon Dieu ! Si je pouvais tant seulement casser ma pipe !

Deux années se passèrent. Cornu se désespérait. Il arrivait en coup de vent, bousculait les meubles, se plantait devant le vieux, criant :

— Ah ça ! tu ne crèveras donc jamais ! Il suivit plus dévotement les offices,

communia deux fois le mois, promit à la Vierge une robe de soie, si elle intercédait pour l'accomplissement de son vœu.

Mais Grugeard ne se décidait pas à quitter ce monde. Alors Cornu pensa qu'il serait convenable de l'y aider. Un soir, comme le « tousseux », un peu gris, rentrait de la ville, un coup de feu partit qui le coucha devant sa porte. Il eut la force de se traîner jusqu'à son grabat, y jeta une

poignée d'allumettes, puis, dans la maison qui flambait, expira sur ce mot :

— Y n'I'aura point, ma maison, ni lui. ni un aut', ni personne!

LE RIDDYCK

LE RIDDVCK

A François de Nion.

Au bord des jaunes houles descendues par les polders hollandais de la triste mer du Nord, s'érigeait, il y a quelque vingt ans, — car, depuis, l'ostentatoire munilicence des édilités a géométrisé en percées rectiliG:nes ce coin savoureux du vieil Anvers flamand. — un quartier de misère et de péché, dévolu aux rixes des mariniers et à l'errante gueuserie des goules mangeuses de sève humaine. C'était, après des labyrinthes de venelles et d'impasses au cœur d'une dense et fumeuse agglomération de torves maisons aux gables tailladés en dents de scie, et presque dans les limons du fleuve fermentant en vireuses haleines parmi un air lourd et brumeux.

l'appel sournois de portes entre-closes au bas de louches et eosorceleuses façades, — les unes, mais rares, bourgeoisement miroitantes de céruses et de vernis, les autres pelantes et dartreuses, tatouées d'humides lèpres qui verdissaient sous les plâtras décortiqués. Une glu, sans trêve délayée par des bottes boueuses, rendait devant les seuils la voirie élastique et spongieuse, comme si le marécage charnel qui, au fond des insidieuses demeures, entassait là ses hupiaines pourritures, se révélât dès l'abord à ces vases expumées du sol et fleurant, elles aussi, le marais.

Dès les dix heures, après les grasses nuits vautrées sous des pectoraux saurés et velus. — et quand, par-dessus les |irèves fluviales, déjà roulaient les glas de Saint-Paul voisin ofliciant pour ses trépassés, — aux vitres et aux portes, leurs fluantes mamelles mal gardées par les linons et les mousselines . apparaissait l'hilare tribu des filles de plaisir. Neuves ou décrépites, mettant à Tair leurs peaussailles éraillées d'innombrables sévices,

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OU restées fleuries d'un reste de beauté sous les assauts des mâles goguelus, leurs fervents et intarissables chalands apportés par la Rose des vents, elles aspiraient les salines et acides atmosphères, toutes peinturlurées de vifs vermillons qui, entre les fards des joues, illuminaient comme de rouges blessures la heure des lèvres. Du haut en bas des blanches ou pisseuses façades, jetant à la rue les sortilèges des yeux et du geste, — se massait le féminin bétail aux larges faces animales, aux prunelles de chèvres et d'hémiones, aux durs fronts de brutes taillées pour les œuvres réprouvées.

Confondu aux senteurs du ruisseau, un acre et férin fumet autour d'elles volatilisait les muscs éventés de quelque diabolique bouverie, les piquants efïluves des torrils travaillés par les sèves, et encore les suints, les poignants et redoutables suints des ca^es où bataillent les tigres et les lions. N'était-ce pas — ces femelles et leurs antres — la tumultueuse ménagerie retentissante de râles et de fureurs

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OÙ. corps à corps, d'athlétiques farauds, préparés par de sévères jeûnes aux décisifs travaux, luttaient avec leurs hardes chevelues, dans les nocturnes alcôves commuées en amoureuses et quelquefois tragiques arènes? Au bout des ongles et des dents grififant et mordant en de jaloux carnages les épaules et les gorges. la vie tout à coup jaillissait sous l'acier en jets roses, en roses et cruels bouillons. D'Afrique oa d'Asie, toujours un sauvage Othello, gorgé d'amour, accourait s'assouvir jusqu'aux écarlates baisers en ces girons offerts aux faims voraces du monde. Alors — fil fallait voir quelles clameurs!^: — tout le quartier se vomissait à la rue, vidait ses lits et ses latrines, emplissait l'air de ses buées homicides. Une démence déchaînait des corybantes en délire, de hurlantes furies. Les boues, sous un piétinement de bataille. — tandis que volaient les crinières et que giclait le sang. — s'empourpraient.

Cependant, à un pas. parmi les écumes du glauque Escaut, père de la contrée,

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entre les docks et les hangars regorgeant des universelles dépouilles, au mugissement des chaudières éructant la vapeur, aux rauques et déchirants sitïlements des soupapes, au hiement des énormes grues vironnant avec des trompes proboscidiennes, constamment les énormes transatlantiques — léviathans labourant la matrice des mers et, comme des montaiïues, dominant les aquatiques étendues — les steamers reluisants de cuivres et d'aciers, les bricks bombant à leurs proues des sirènes mamelues ou des Femmes sauvages symboliques des obscurs continents, les goélettes dérobeuses du trésor des Eldorados et des Hespérides. toute l'éparse et polyglotte armada appareillée des îles parfumées entrait, virait, amarrait, battait les eaux lourdes du giroiement iiiflni de ses aubes et de ses hélices. Et. à peine débarqués, c'était la ruée vers ces autres Colchides où les ceintures se dénouaient et se cueillaient les toisons. — la- ruée par olivâtres et jaunes et rousses caravanes des volcaniques fils de l'Océan, allouvis

de chairs et nourrissant en eux, comme des lions, leurs fauves désirs captifs. De partout ils arrivaient — et Cafres au teint de bronze, Mongols aux obliques prunelles, Norvégiens aux oreilles décorées de belières, Péruviens brûlés des laves natales — ils arrivaient, après les traversées australes et polaires et les longs solstices passés à batailler contre les nixes ténébreuses providences, se vouer aux lubriques pressoirs où se vendangeait le vin de démence et d'amour.

Alors, d'un bout à l'autre du fangeux Riddyck, à travers les hôtelleries des Sept Péchés capitaux où Ripaille et Tuerie, en bons compagnons, tenaient les deux bouts de la table, battait la grande bacchanale. Jamais repus, laissant ruisseler de leurs goussets Tor des quatre parties du monde, ils se dégorgeaient, — ces barbares joyeux, — en des bâfres et des riboles de caresses, se regoulaient de toute cette boucherie putride et fardée, se piffraient aux écuelles où les poufTiasses inépuisablement leur versaient l'oubli des

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jeûnes et le mépris des mers. Le soir, en bandes ou par couples qui, sous les étoiles, gardaient le geste des lits, on s'en allait à Frascati — sous les guirlandes de papier et les globes de gaz — en mangeant des crevettes et alternant les aigres vins aux capsicons poivrés — tournoyer en des valses, nostalgiques des roulis sur l'abîme, ou battre des lourres et des bourrées où les talons défonçaient les planchers.

Et comme elles les mignotaient ! De quelles enlaçantes lianes de bras elles les nouaient — leurs drilles épris de charnalilé édénique — ces pauvres filles dévolues à de mercenaires labeurs et qu'ils savaient allumer d'une furtive minute de passion ! Brefs mariages d'une semaine qui les acoquinaient bec à bec, se man- 2;eanl goulûment jusqu'aux os, vidant les urnes d'amour celées en leurs cœurs orageux, et qui ensuite, au coup de sifflet des départs, les rejetaient, eux aux embruns, elles aux perditions de leur machinale débauche.

Mais quelquefois, chez la délaissée, —

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le sauvage époux là-bas naviguant sous la rage des équinoxes, — un inconsolable regret survivait aux folies de ces hymens bourrus, déliés par les mêmes vents qui les avaient tressés. Tandis que, dans le grand port aux mâts orgueilleux, pardessus les carènes grinçantes et les eaux rebroussées, les rafales embouchaient les clairons de l'espace et soufflaient les clameurs et les huées, — alors, au fond des maisons honteuses, sous les capiteuses pestilences des plafonds battus parles rires et les bouchons de Champagne, passait sur une gorge nue le frisson des périls au loin encourus par l'absent ; un pleur, dans les joues marbrées d'insolents maquillages, larmait, salé comme l'eau où peutêtre expirait le beau prince des Minuits; et, mains jointes, une impure Magdeleine, en ses chevelures d'or, — tout à coup souvenante des prières de la petite enfance, — intercédait auprès de la Vierge, maternel symbole des cœurs transpercés de flamberges : — « Faites, ô faites, Dame miséricordieuse, que mon doux trésor ne des-

ceude au\ épouvantes où rodent les monstres! Et j'irai, par gratitude et dévotion, au cruel calvaire de Saint-Paul où votre fils est couché dans son tombeau, j'irai brûler — Mère de Dieu — un cierge ! »

Le vendredi, ensuite, jour des vierges folles et de toutes les femmes, — leur damnabie chair celée sous de longs manteaux et des voiles — elles se glissaient sous le porche de la sombre église catholique emplie de marbres et de dorures, et. ])ar les allées peuplées d'un innombrable martyrologe, aux ronflements de l'orgue roulant sous les voûtes l'ouragan mystique évocateur des océaniques et terrestres typhons, elles allaient se prosterner devant les luminaires toujours brûlants aux crépusculaires niches du rocailleux calvaire.

Dans le temple, par les hautes verrières tréflées. les Madones de mon maître Rubens, comme elles charnoyeuses et massives, — leurs aînées eu la religion de pitié et d'amour — et si copieuses de poi-

trail,semble-t-il,pour mieux contenir leurs cœurs miséricordieux, — se haussaient à travers l'encens et Tincendie des cires, ce pendant que. dénudant leurs gorges vénales, elles en meurtrissaient les bouts, nuptiales et priantes, aux dents des herses armant l'accès du divin tombeau, — les prostituées infâmes.

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