LES YEUX
Au baron de Vaux.
— Bieu, très bien, dit le juge, ua vieux juge déjà, expérimenté à mouvoir les claviers des ûmes criminelles, voilà bien la chambre telle qu'elle s'est présentée quand il a été permis de constater le crime. C'était avant-hier. Oh ! nous avons fait du zèle.
— Anatole florin, ajouta-t-il en se tournant vers un jeune homme de vingtsix-ans, vêtu de noir, ganté, les allures correctes.
<( Anatole Morin, persistez-vous à nier que vous soyez l'assassin de votre oncle?
— Je le nie, monsieur le juge.
— Cependant — (la plume du greffier toute suite s'était mise à égratigner le
papier) — cependant on ne connaissait pas d'ennemis personnels à M. Morin de Vaijoncières. Vous étiez une des rares personnes qu'acceptait son intimité. On a dit qu'il vous aimait comme un fils. Votre oncle, malgré sa grande fortune, dépensait peu ; il gérait scrupuleusement ses biens. D'un livre de compte tenu avec ordre, il résulte que vous aviez souvent recours à sa bourse. Nous trouvons à la date du 6 janvier cette mention : f< A mon neveu, mille francs pour l'aider à payer une dette de jeu-, w A la date du 15 mars : « A mon neveu, cinq cents francs pour une dette de jeu. » A la date du 9 octobre : « Mille sept cents francs à mon neveu- pour une dette de jeu. » Et je m'en tiens au carnet de dépense de l'année actuelle. Antérieurement déjà, pour vous permettre de vous établir à Paris, il vous avait en diverses fois (les dates sont là) avancé quinze raille francs. Chacun rend hommags à votre intelligence ; vous étiez fait pour réussir honorablement dans le monde, mais les passions mauvaises, le jeu, les femmes
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vous ilissipaient. Voire oncle louchait à la senlanlaiiie; malgré cel âge, il élait encore verl el robuste ; c'élait un homme taillé dans le bois des vieux chênes. Obéré, perdu de dettes, sans courage pour le travail, il était naturel que vous en vinssiez à souhaiter sa mort.
— Bref, interrompit Anatole Morin avec un sourire, — voyant que son heure ne sonnait pas, j'ai d'un coup de pouce avancé Taiguille.
Le juge, un instant, le considéra à travers un plissement de ses petits yeux gris.
— Sans doute, dit-il, le coup de pouce n'est ici qu'un trope. En réalité, vous l'avez étranglé de vos dix doigts, étranglé à deux mains, — et en eussiez-vous eu une troisième, elle n'eût pas été de trop, à en juger par l'exiguïté de ce membre essentiel chez vous (mais dégantez-vous donc . — pour consommer votre forfait.
" Peut-être conviendrait-il de constater 'mais laissons cela, je n'use pas de ces
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moyens) l'insuffisance de votre alibi. Vous seul aviez intérêt, un intérêt direct, immédiat, patent, à la mort de votre oncle, — vous son héritier, vous qui, la veille du crime, jouiez sur parole, en un tripot, dix mille francs, et, entendez-vous, Anatole Morin ? les perdiez.
IMorin haussa légèrement les épaules et, avec son même sourire un peu dédaigneux , de nouveau interrompit le juge.
— Tout cela, monsieur, ne nous sort pas des simples présomptions. Raisonnons, s'il vous plaît. Mon oncle, dites-vous, et c'est vrai, touchait à un âge où la vie devient singulièrement précaire. Soixantedix ans, c'est pour l'homme une pente avancée vers la tombe. Me supposez-vous capable (puisque vous voulez bien me reconnaître quelque intelligence) d'avoir eu, même un instant, la pensée d'un crime que le grand âge de M. Morin rendait inutile ? Vous admettrez, je pense, que dans une ville comme Paris, un homme sans grand talent mais décidé à faire res-
perler son nom, peut toujours se tirer iralTaire. L'iné[)ui5able bienveillance de mon oncle (dont vous m'acgablez alors qu'elle m'absout), cette bonté sans défaillance, j'y pouvais, au surplus, compter pour la dette que vous venez de rappeler, de même que j'y avais compté antérieurement.
— Permettez, fit le juge, je retourne votre argumentation contre vous. Oui, vous espériez que M. Morin. celte fois encore, vous aurait tiré de ce mauvais pas. Gomme les dettes de jeu se paient dans les viugt- ([uatre heures (et je vous prends pour un homme d'honneur, hé ! hé ! vous m'entendez), vous êtes venu trouver votre oncle, vous avez joué la comédie du repentir sincère, vous lui avez promis de renoncer au jeu s'il consentait à payer cette dette plus criante que les autres. 31. Morinvousa refusé. En le supprimant, vous héritiez de son bien et vous sauviez votre nom. De là ce que vous appelez avec une nuance de fine ironie le coup de pouce.
— Mais, monsieur, s'écria Morin avec
is
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impatience, ce ne sont là que des hypothèses... Nous faisons ici du roman.
— Ah ! dit le juge en ébauchant un signe vers le fond de la pièce, il y a là quelqu'un qui a bien son mot à dire... Vous reconnaîtrez, j'espère, que le chapitre est assez bien amené.
Un rideau glissa sur une tringle et Morin, en suivant la direction du doigt du juge, aperçut devant lui le cadavre de son oncle, une pauvre chair tuméfiée de vieillard tassée dans un fauteuil, la tête en arrière, avec l'hiatus tragique de la bouche dégorgeant une langue noire et siliciée, les mains crispées aux accoudoirs, les jambes allongées et se terminant en le recroquevillement des orteils sous le velours rouge des pantoufles. Morin regarda fixement le mort et dit d'une voix lente :
— Je vous salue, dépouille de mon pauvre oncle !
Nul vestige de saisissement sur son impassible visage, mais uniquement dans