LA ÏÉTE DE MORT
matelas, ressentait à ses doiiits le mou et 2;lacial attouchement de celte peau de cadavre. Les deux mains à plat sous ses petits reins frêles, elle l'attirait, le couchait sur l'oreiller, léchait de ses baisers un peu de sang en poussière au coin de ses joues déjà marbrées de plaques noires. Et elle l'appelait, lui souillait sa vie dans les narines, les oreilles, les yeux, ses effrayants yeux rigides, cornés d'une taie opaque et bleuâtre : « Mon jietit, mon cher petit, c'est moi ta maman... Ah! mon pauvre petit ! » Ensuite elle avait Tair de s'apercevoir seulement qu'il était mort; elle s'abattait dans un cri sourd qui s'étouffait sur les petites lèvres blanches; et pendant des heures, elle ne cessa plus de prier, ses mains en tresses autour des mèches inertes de ces cheveux d'enfant, répétant toujours: « Notre Père qui êtes aux cieux... » Comme l'autre nuit, six heures sonnèrent à la pendule; elle tressaillit, se leva en sursaut, ouvrit toute large la fenêtre. Puis elle enfouissait sous des hardes le corps au fond d'un coffre, — le
même avec lequel, il y a dix ans, elle était partie de son village.
Une journée nouvelle commença ; elle était prise de crises de larmes qu'elle ne savait pas maîtriser et qui la jetaient à plat-ventre sur le carreau, sa tête dans ses poings, mordant ses bras. Dans l'aprèsmidi, de nouveau la voisine avec son nourrisson lui arriva ; et, les yeux perdus, avec un mauvais rire, elle lui criait :
— Mais il est déjà tout vert, votre petit... Vous ne voyez donc pas qu'il est mort !
Subitement, elle se laissa tomber, frappant des pieds et des poings le vide, avec d'efTrayants crissements de dents et des rebondissements de sa nuque sur les dalles. Les Courmignon, aidés de la voisine, essayèrent de la soulever pour la porter à sa chambre; mais elle se roidissait; il fallut la laisser là jusqu'à ce qu'elle reprît connaissance; et elle les regarda ensuite, assise sur son séant, disant :
— Ah ! mon Dieu ! mon Dieu ! qu'estce qui m'a passé ? J'ai eu une faiblesse !
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— La Brigitle, dit la mère Courmignon, vous avez eu les sangs tournés. On va vous mener au lit jusqu'à demain.
Elle devint très pâle, supplia qu'on la laissAt tranquille; et la voyant se remettre à l'ouvrage, ils rentrèrent auner du drap dans leur comptoir, rassurés. A la nuit seulement, elle gagna sa chambre, et la porte refermée au tour de clef, tout de suite elle ouvrit le coffre, prit le petit cadavre en ses bras, le coucha sur son lit. Elle avait apporté deux chandelles qu'elle fichait maintenant dans des bouteilles ; elle les allumait, égouttait ensuite un peu d'eau sur le front de l'enfant, le baptisait. Et, en souvenir de l'unique heure d'amour en sa vie de vieille fille sage — (un soir de juin, dans les foins, la révolte de ses trente-huit ans sous le baiser du fils des Courmignon) — elle l'appelait du nom paternel : Jean. Puis, comme la veille, elle s'étendit auprès, suça entre ses lèvres la petite fleur de cette bouche à jamais close ; mais tout à coup, dans la chaleur de sa gorge, sous la frénésie de ses étreintes,
le vert ballonnement de l'ombilic se fendit, un flux de sérosités s'écoula, et elle ne savait plus arrêter le hideux dégorgement de l'intestin s'enroulant en putrides anneaux autour de ses doigts. Alors elle souffla les chandelles, s'écrasa les seins contre terre, songea à s'ouvrir les veines sur son cher amour décomposé.
Toute cette nuit, elle la passa en prières, le visage et les bras baignés par l'épanchement des eaux fétides, suppliant Dieu qu'il prît cette petite âme dans son paradis et lui laissât à elle la pénitence dans les durables remords . Au matin, elle lava l'enfant, l'enveloppa de langes qu'elle découpa dans ses chemises, et de nouveau, sur le point de descendre, elle l'ensevelit dans la profondeur du coff're.
Le cinquième jour, une mousse bouillonna à la pulpe des lèvres; dans les cernures des orbites l'œil s'encava, ne fut plus qu'une pellicule blanchâtre. Des lambeaux consumés s'effilochaient à ses doigts :
amoureusement elle les recueillit dans un cofl'ret, sur une couche de chaux.
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Et l'odeur était à présent si forte que, maliiré la neii^e et le gel, elle cessa de fermer sa fenêtre, même la nuit. Quand sonnaient les six heures à la pendule, elle ne savait pas tout de suite déraidir ses membres. Klle-mème gardait à sa veture la puanteur de la graduelle et inconjurable dissolution ; la moiteur des baisers infestait toute sa chair d'une fêteur tombale, comme si, vivante, elle se pourrissait par la bouche et les entrailles.
A la fin, les Gourmignon s'inquiétèrent des bouffées nauséabondes que la bise, par le dessous des portes, soufflait dans l'escalier; mais surtout au dégel, l'horrible odeur reflua plus tenace, insoutenable; ils ne savaient plus manger. Elle leur persuada que des charognes de rats, crevés par d'abondantes doses d'arsenic, sans doute se désagrégeaient entre les solives du grenier. Alors ils parlèrent de mander le charpentier. Heureusement la gelée se remit à sévir avec vigueur; les intolérables arômes ne se volatilisaient plus dans l'air figé; et il sembla à Brigitte qu'à
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force de baisers, elle avait enfin pompé les mortels venins de la décomposition.
Celle-ci s'arrêta; le lamentable débris cessa de larmer ses pus. Au contraire, il se desséchait; le derme se recroquevilla; l'été venu, des effritements poudroyèrent en petites cendres qu'elle recueillait comme elle avait recueilli les filandres. Et toujours, les nuits, elle retirait l'enfant du coffre, devenu comme son sépulcre et son berceau, le couchait contre ses os, lui parlait, s'endormait la bouche aux trous écharnés de ses orbites où l'œil avait fini par s'écailler.
Une grande douceur à la longue lénifia sa vie, pour ce fruit trépassé de son péché qui revivait à travers la mort, dans le mensonge de son extraordinaire amour.
A chaque anniversaire, elle lui apportait des roses, le vêtait de dentelles épargnées sur son laborieux salaire, pensait : « — Voilà qu'il grandit, mon fils. Ce sera bientôt un jeune homme. » Et elle ne savait plus qu'elle tenait en ses bras un misérable assemblage d'ossements qu'elle
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était obliiïée, à mesure qu'il se défaisait, de niainteiiir ensemble par des liens. Une peine, toutefois, la faisait défaillir : elle ne pouvait entendre un cri d'enfant sans fondre en larmes ; et l'odeur restée à sa chair la persécutait au point que toutes les autres en demeuraient saturées. Ses maîtres s'étonnaient seulement qu'avec VixQ'e son vi3a2:e se cavàt aux mâchoires et aux narines. Les enfants, dans la ville, l'appelaient la Trte de Mort.
Mais un matin d'hiver, dix ans jour pour jour après l'horrible nuit, ne la voyant pas descendre, les Courmignon supposèrent qu'un mal la retenait au lit et montèrent à sa chambre. Un bouquet de chrysantèmes éjouissait la pâleur des draps et, dans le creux de l'oreiller, sous un bonnet de guipure, un petit crâne noir d'enfant, sans cheveux ni peau, achevait de s'user à l'hermétique baiser de ses lèvres de morte, durcies à l'égal du silex.
LE PAS DE L'ASSASSIN
LE PAS DE L'ASSASSIN
A M. Lacuze.
Une heure avait sonné dans la paix dormeuse de la maison quand Raban, qui, comme d'habitude, était monté se coucher à la chandelle en sa petite chambre sous les toits, définitivement se leva. Plusieurs fois déjà, s'étant glissé hors du lit, à la pointe des orleils il était venu écouter, par la porte volontairement' restée ouverle, si nul bruit ne trahissait, dans le nocturne silence, l'insolile veillée de son maître Martin. Il n'avait rien entendu que le lent et invariable taulochronisme du pendule battant sa trajectoire et son métallique tic tac rythmant les pas de la nuit toujoiiis plus avant dans le? sourdes ténèbres d'un long minuit d'octobre.
Rabaii, jeune homme ponctuel et doux, d'intelligence éveillée, tranquillementavait résolu d'assassiner l'excellent homme avant deux heures.
Un raisonnement logique depuis huit jours l'endurcissait en ce dessein, sans qu'il eût cessé un seul instant d'attester envers Martin les foncières vertus — soumission, égale humeur, naturelle obligeance — qui l'avaient filialement à la longue invétéré dans la maison. « Martin est vieux, s'était-il dit, et je suis jeune. Martin est riche et je suis pauvre. Si j'avais seulement la moitié de la somme qu'un de ses débiteurs lui a restituée récemment et qu'il a enfermée (je le sais) dans le tiroir du meuble attenant à son lit, il me serait possible de me créer une situation avantageuse qui mettrait fin à ma subalternité pénible. Il n'est qu'un moyen de m'approprier cet argent, c'est de le voler, et je ne puis le voler qu'à la condition de tuer Martin, qui toujours garde, pendue à un cordon sur sa gorge, la clef du tiroir. Je tuerai donc Martin,
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avec le regret de faire disparaître uq homme qui avait pour moi les sentiments d'un père. »
Rabau passa ses grègues et descendit les premières marches. Mais à la quatrième, il s'aperçut qu'il avait oublié la lanterne sourde que, depuis la veille, pour s'habituer à l'idée du crime, il avait cachée derrière une poutre du toit. « Comment se peut-il que je néglige cette chose essentielle ? se demanda-il en remontant les marches. Je l'avais posée près de moi sur l'oreiller afin de l'avoir sans délai sous la main. » Cependant il avait la conscience de n'être point troublé ; il toucha du doigt ses cotes et constata la normale palpitation de sa chair. Aucun symptôme d'agitation, et pourtant cette lanterne oubliée lui causait un ennui; il n'aurait pas soupçonné qu'il eût pu omettre un objet aussi indispensable.
Il flamba une allumette, l'approcha de la mèche, et dans la soudaine clarté qui illumina la nuit de la chambre, ensuite il s'altuida à regarder au-dessus de lui les
vitres de la tabatière. Oh ! si par ces vitres subitement éclairées, un œil à jamais restait témoin de sa veille inquiète ! L'invraisemblance d'une telle conjecture lui fit hausser les épaules, et toutefois, évitant tout bruit, il souleva le châssis, plongea ses yeux investigateurs dans les ombres. « Mieux vaut s'assurer de tout, » se dit-il pour se justifier en abaissant le vitrage. Sans plus d'hésitation cette fois, le col bandé et l'oreille tendue, se réglant à des gestes mathématiques, sa lanterne devant lui, il glissa le long des marches.
Comme il atteignait le palier, il se dénonça, pendant le temps de cette descente, une précipitation symptôme d'un léger énervement. « J'avais pourtant exactement calculé le trajet, se dit-il. Une minute par marche, soit sept minutes pour tout l'escalier. Et certainement il ne s'est pas passé plus de trois minutes depuis que j'ai quitté la chambre. »
Il se rendait nettement compte du temps, comme s'il l'eût mesuré sur l'immuable horloge qui, du fond de sa gaine
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de chêne, fauchait les heures et les secondes en un angle du rez-de-chaussée.
Un strict chromatisme dans les allures pouvait seul amener la réussite de son atroce forfait. Au contraire, la moindre défaillance, un pas prématuré, un geste mal surveillé risquait de tout compromettre. De nouveau, il se tata le cœur. L'occulte mécanisme lui paraissait le suprême régulateur auquel devaient se subordonner ses moindres actes physiques et jusqu'aux mouvements en lui de la vie intellectuelle. « De ce côté, rien à craindre, songea-t-il; les pulsations ne se sont pas accélérées; j'ai le souflle régulier ; je suis dans l'état d'esprit voulu pour faire ce que je veux faire. » 11 s'avança de quelques pas, brusquement s'arrêta, ayant cru remarquer qu'un de ses pieds pesait plus que l'autre sur le parquet, qu'ils auraient dû seulement eflleurer. Une plus rigoureuse vigilance, comme une eau frigide et souterraine, lui coula par les veines. Sou corps, à présent que le terme s'accourcissait, pouvait décevoir sa vo-
lonté ; il en scrutait avec défiance, de crainte d'une révolte infiniment consternante pour son projet, les éventuels écarts. f( Ce n'était qu'une idée, se dit-il. A quoi bon d'ailleurs penser à ce qui pourrait être ou n'être pas ? Ce qui doit être, c'est CELA ; or, CELA arrivera en son temps et par la seule force des choses si je m'en tiens à accomplir dans le présent ce qui doit être accompli. »
Mais derechef, au bout de trois pas, un évident désaccord entre son geste et sa pensée le déconcerta. Un de ses bras, à son insu, s'était mis à ébaucher dans le vide la projection d'un marteau violemment précipité sur un front endormi, — sur le tranquille et vénérable front de sonmaître Martin, il n'en pouvait douter; — et aussitôt ses doigts, sous la tyrannique illusion de ce marteau à étreindre, s'étaient si fortement crispés que les ongles en restaient imprimés dans sa chair. « Attendons un instant, se dit-il, ce mouvement s'est produit avant que j'aie pu seulement le soupçonner. Je ne veux
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même pas songer à la manière dont je le frapperai. Il sudit que je sache que le marteau est dans sa chambre près de son lit, et que je n'aurai qu'à mettre la main dessus pour l'en assommer. »
Raban, en effet, par horreur des massacres compliqués, s'était, à la réflexion, décidé pour cette arme que toujours Martin gardait auprès de lui et qui lui fendrait net le crâne (rien de tel qu'un coup asséné de haut, han ! et pas de bouillons de sang, des éclats de cervelle uniquement !)
Au bout d'un instant, il crut avoir reconquis la définitive possession de soi.
Son bras avait cessé de s'agiter ; il ne ressentait qu'un léger picotement à la main qui tenait la lanterne. Mais bientôt cette sensation grandissait, il subissait comme la cuisson lentement appuyée d'un fer rouge. « Ce ne peut être la chaleur de la flanune, pensait-il. A peine elle éclaire, et le chapiteau protège mes doigts. 3Iais alors comment expliquer cette étrange et réelle douleur ? » Il coula la lanterne de
dextre à sénestre, et tandis qu'il opérait cette conversion, ses yeux avec obstination se fixèrent sur ses mains musculeuses. Encore une fois il songeait à ce marteau qu'il faudrait lever et, de toute la force de son bras, projeter sur la tempe de son bienfaiteur. « Ah! se dit-il en détournant les yeux, s'il me faut toujours évoquer cette solte image, jamais je n'en aurai fini. » Dans son impatience, il fit une enjambée brusque ; une des solives gémit ; soudainement anxieux, il s'immobilisa; peut-être Raban l'entendait venir.
Le couloir, très long, s'enfonçait devant lui entre ses hautes cloisons nues, dans une ombre qui, à son extrémité, s'épaississait, prenait la densité solide d'un mur. Il se remit à marcher, coupant d'infinis intervalles chacun de ses pas, le regard à présent absorbé par les insondables et toujours plus lointaines profondeurs du couloir. Il avait scrupuleusement compté l'autre jour les pas qu'il aurait à mettre l'un devant l'autre avant d'arriver à la chambre. Tout à l'heure encore il
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s'en rappelait le nombre. IMaintenant ce nombre le fuyait, il n'avait plu& qu'une perception, atterrante, c'est que des espaces immenses s'interposaient entre la chambre et lui.
A présent aussi la conscience de l'heure lui échappait ; il ne savait plus depuis combien de temps il avait quitté le grenier ; il crut se souvenir que l'horloge en bas avait sonné deux coups. « Deux heures ! pensa-t-il, et je ne suis encore qu'à raichemin. Je m'étais pourtant promis d'en avoir les mains nettes avant que deux heures fussent sonnées. »
Une faible clarté, dans un étroit rayon, rougissait les murs et le parquet là où il passait. Son ombre s'y déployait, marchait à sa droite, allongée et tordue, traînait en reptations furtives ; ensuite les ténèbres recommençaient. Inopinément cette ombre qui sur le mur perpétuait son geste lui donna l'effroi de son moi soudain dédoublé et à ses côtés faisant le geste de sa pensée. Il se sentit marcher en les lents pas tourmentés de l'ondire.
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marcher avec ses pas de silence et de mort un peu plus, toujours un peu plus au but.
Violemment il s'assigna d'ignorer pourquoi, en cette nuit de la maison, le visage et la démarche d'un somnambule, il s'insinuait dans les toujours plus reculées ténèbres du couloir. Il voulait ne plus vouloir. Mais distinctement, après un petit temps, il crut apercevoir — ô sereine, immuablement sereine et confiante, ses pâles cheveux sans sève auréolant son front sur l'oreiller — la face aux closes paupières du bénin vieillard. « Peut-être en vaut-il mieux ainsi, se dit-il découragé; je dois m'habituer à le regarder dormir; car, au moment décisif, la vue de son sommeil pourrait m'ôter la dernière énergie, d II eut un sursaut ; une voix tout haut avait énoncé la même idée. Oui, une voix humaine, sous les noirs plafonds complices de son crime, avait redit les suggestions de sa perversité. « Mais c'est moi seul, s'avoua-t-il, qui viens de parler. N'auraisje donc plus d'empire sur moi-même, que
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je ne puisse contraindre mes lèvres à dissimuler ce que pense mon cerveau? » Il perla la main à son front. Une sueur s'en égoultait, qu'il dut étancher. Aucun écho toutefois ne s'était éveillé dans l'effrayant silence de l'habitation. Et maintenant il écoutait ce silence, il s'imaginait l'ouïr respirer, et anheier, et monter des profondeurs du sous-sol avec le souffle égal et faible de cette poitrine qu'il entendait dormir dans la chambre au fond du couloir. Il fit encore une enjambée, mais une nouvelle et inexprimable angoisse l'arrêta net : un pas précipité, tumultueux, le pas d'un homme appuyant lourdement ses talons sur des tapis, arrivait au-devant du sien, arrivait du fond de la chambre. Il crut tout perdu; le sang affluait à ses tempes, submergeait ses carotides, faisait en son tympan le l)ruit d'une marée, et il demeurait bouche béante, les cheveux droits, regardant toujours et voyant s'avancer dans la nuit l'homme qu'il allait tuer. Il lui sembla que c'était lui à présent qui était en danger ; il eût voulu crier à l'aide,
et il ne pouvait trouver une parole, il se sentait étouffer.
Après une éternité d'aûgoisses, et qui, toutefois, ne dépassa pas une ou deux minutes, avec stupeur il se reconnut la victime d'une hallucination nouvelle : le sourd retentissement de son aorte seule avait rythmé l'illusion de cette marche dans la nuit. « Il n'y a personne d'éveillé dans la maison, fit-il, obligé de reconnaître cette évidence; moi seul, je veille. Si je ne me reconquiers pas immédiatement, rien n'aura servi d'avoir tenté cette œuvre abominable. Mais ne serais-je qu'un lâche et pusillanime machinateur de complots, et ma force détaillirait-elle au moment où j'en ai le plus besoin? » Maintenant que le silence avait été rompu par un redoutable sortilège, il continuait à percevoir d'indistinctes et troublantes rumeurs. Un meuble au rez-de chaussée craqua, et il lui parut que la maison du haut en bas se déchirait. Le léger trottinement d'une souris dans le grenier ensuite l'incita au soupçon qu'un autre homme était entré.
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un criminel comme lui, et à tâtons s'orientait vers cet argent convoité. Non, non, il n'y a là rien qui doive m'inquiéter, et pourtant il me semble que tout ici prend une voix pour m'arrêter dans mon dessein. C'était comme l'àœe de la maison violée en sa paix de sommeil et lui disant : « Vastu à jamais souiller par le sang épandu l'asile de la confiance et de la bonté? Retourne, fuis, si tu ne veux que nous tous, sa famille, ne nous dressions sur ton passage ; si tu ne veux que les pierres elles-mêmes ne te lapident, assassin exécrable ! » Mais surtout le battement du pendule lui semblait particulièrement intolérable et cruel. C'était, ceki aussi, quelqu'un qui veillait dans l'épouvante des tragiques ténèbres, quelqu'un dont il entendait battre le cœur toujours et qui n'acquiesçait pas au silence qui lui était nécessaire pour consommer l'irréparable.
Quelqu'un ! Une voix ! En tous sens des voix! Comme si, désormais, lui seul fût la solitude et le deuil en cette vie de la maison qui inopinénient se ruettail à pal-
piter. « Mais ceci encore est un mensonge, pensa-t-il. Il n'y a d'autre bruit que le battement de mon cœur en moi. Et se peut-il qu'il batte si précipitamment sans se briser ? » Cette sensation presque aussitôt fit place à d'autres. Chaque coup du pendule lui cognait le cervelet comme d'un battant de cloche, et constamment ces chocs s'accéléraient, lui faisaient soupçonner la fuite désordonnée des heures et des minjîtes. « Ah ! se dit-il, le temps va plus vite que ma volonté. Encore un tour de cadran peut-être, et il fera jour. Et qu'arrivera-t-il de moi si je le trouve au malin encore vivant, après avoir résolu sa mort, et qu'il me regarde avec ses clairs yeux miséricordieux !
L'horloge — comme enfin, après tant de pas et de pas, il louchait à l'extrémité du couloir — émit le ronronnement annonciateur de la sonnerie. Puis le timbre heurta d'un coup léger le métal. 11 tressaillit. Il avait cru l'aube prochaine et voilà que sonnait seulement la demie après une heure : il v avait loul juste une
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(.leiiii-heure (ju'il était descendu. Comment tant de choses avaient-elles pu tenir dans un laps si bref? Il n'était plus bien certain, tant ses idées se brouillaient, que le temps ne rétrocédât, que les aiguilles n'allassent à rebours sur le cadran. « Allons 1 se dit- il. il ne me reste plus qu'un pas à faire, et je me moquerai ensuite des leurres où ma raison s'égare. »
.Martin, selon son habitude, avait laissé entr'ouverte la porte de sa chambre et Raban, le matin même, par surcroît de précaution, en avait graissé les charnières. Il n'avait plus qu'à se glisser par l'enlrebàillement, il savait que la porte ne grincerait pas. Mais au moment de passer, une hésitation dernière l'attarda.^lartin, depuis un instant, ne ronllait plus ; peut-être s'étaitil éveillé. {( Cependant, que j'avance ou que je recule, si vraiment il est éveillé, je n'en suis pas moins perdu, » se dit-il. Il se faufila, s'arrêta encore, puis, entendant le souffle du vieillard qui reprenait, il sentit lui revenir son sang-froid, et doucement, sa lanterne dirigée vers les oreillers, (il le pas
suprême. Mais, comme il entrait, se dressa en face de lui, une lanterne à la main, livide et les prunelles corruscantes, telle une résurrection, — un être effrayant.
Raban savait qu'un miroir pendait dans l'alcôve ; il avait prévu que son visage s'y refléterait; il s'était dit : « Je passerai devant sans m'y regarder. » Il n'avait pas prévu que ses regards, déjouant son calcul, plongeraient dans les froides eaux de la glace et y verraient se lever son remords vivant. Il perdit la tête, poussa un cri.
— Ah! mon pauvre garçon, dit Martin en lui tendant les bras, tu voulais donc me tuer ?
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