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LA PENSION SAINT-AMOUR

doute elle visitait de nombreux pareuts ou s'attardait aux offices.)

Soumis, toujours content quand il pouvait en pantoutles s'acagnarderau logis, — c'était lui qui épousietait les meubles, nettoyait les lampes et vidait les eaux dans les plombs, — Omer scrupuleusement évitait de l'interroger.

Un soir, elle lui dit:

— Mon ami, nous recevrons demain une visite. C'est un vieux monsieur très distingué qui m'a tirée par le bras au moment où une voiture allait m'écraser. Il m'a passé sa carte, le major Poils. Je l'ai invité à venir nous voir. Tu veilleras à ne pas laisser traîner de brosses ni de vaisselles dans les chambres.

Le lendemain, en effet, le major — un fibreux et coriace sexagénaire tordant une moustache raide, et ficelé dans la double rangée de boutons d'une redingote notoirement râpée, — investit leur petit salon, serra la main d'Omer, finalement accepta de prendre sa table chez eux.

— Comment diable as-tu fait pour l'em-

paumer, ce type? demanda Omer, au comble de la surprise, quand le major les eut quittés. C'est à peine s'il a été question de cela, et tout de suite il a consenti.

— Oh ! répliqua M™'' Saint- Amour d'un air détaché, je l'avais déjà vu dans ie monde, je ne sais plus où... Il est sans famille, son estomac ne supporte pas la cuisine du restaurant... Je lui ai offert la pension chez nous... De fil en aiguille, tout s'est arrangé... Cent cinquante francs au mois, c'est toujours ça de trouvé.

— Je te crois... Au prix où sont les loyers.

Omer se dévoua. Nanti d'un second cabas, tous les matins il partait faire ses marchés, — après quoi, un tablier de serpillière aux reins, il attisait le fourneau, pelait les légumes, mettait cuire les viandes. Le major arrivait au coup de midi, s'en allait vers deux heures, revenait pour le dîner et ensuite ne partait plus qu'à la nuit. On ne pouvait énoncer avec certitude l'armée à laquelle il avait appartenu (c'était quelque part aux Indes,

LA PKNSION SMM-VMOrU SI

dans une zone où il se battait contre des lions, (|uand il avait fini d'exterminer les hommes), mais indéniablement il s'appelait le major Poils, et même il portait une rosette panachée comme une julienne à sa boutonnière.

Dans les commencements, le ménage Saint-Amour eut à se ressentir de ses brusqueries. Un retard dans l'apparition du potaii;e à table le déchaînait; il se jetait sur le canapé, raclait le tapis des mollettes de ses éperons (on ne lui connaissait pourtant pas de cheval), se mettait à souiller dans sa moustache. Mais un jour, M'"" Saint-Amour, après avoir fermé sur Omer la porte de la cuisine, lui dit si nettement son fait qu'il ne recommença plus.

(( Vieux cri^ou » : Omer n'avait entendu que ce seul mot. Ensuite les voix s'étaient étouffées en des chuchotements. Quand plus tard la porte s'était rouverte, il avait trouvé le major acoisé, souriant, en train d'appeler sa femme :

— Ma bonne petite madame Saint- Amour.

Deux mois après, le major descendait de l'omnibus, au coin de la rue, une valise et un quatre-nœuds dans les poings. L'après-midi, il emménageait sa garde-robe et un vieux fauteuil, son râtelier de pipes, une selle arabe, deux serins et dixhuit paires de bottes. Dès lors, le terrible Poils (oh ! bien changé à présent) fit partie de la maison. M°^'' Saint- Amour lui avait cédé un cabinet pour une majoration du prix de sa pension ; quelquefois il aidait Omer eu ses élaborations culinaires.

Rien ne fût venu troubler la commune entente si, un soir, rentrant d'un petit voyage en province, leur Juliette ne leur avait apporté la nouvelle qu'ils allaient recevoir la visite d'un nouveau pensionnaire.

— Figurez-vous qu'à la descente du train, un vertige m'a prise. J'aurais roulé sous les roues de la voiture si un vieux monsieur très distingué ne m'avait retenue dans ses bras. Il m'a passé sa carte : « M. César Majesté, ancien magistrat. » Justement il cherchait une pen-

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