‹ Le bestiaireChapitre 7 sur 23 · LA PENSION SAINT-AMOLR · texte numérisé non relu

LA PENSION SAINT-AMOLR

sion... TI m'a paru flatté de faire votre couuaissance, major.

La nature explosible de Poils encore une fois se décomprima ; il devint subitement très rouge, lança un coup de poing à travers le vide, puis s'adressant à Omer, un peu consterné lui-même (il pensait au surcroît de pommes de terre qu'il lui faudrait peler chaque jour) :

— Cela est très fâcheux, mon cher...

Nous étions très bien à trois... je ne vois pas pourquoi M"^*^ Saint-Amour nous onère de ce quidam.

— Major, fit-elle sans daigner lever la tête, un mot de plus et je fais appeler un commissionnaire, pour vous aider à transporter ailleurs vos observations.

Poils maugréa de vagues excuses et se rassit : ce fut sa dernière velléité d'indépendance. Il passa la soirée à désoxyder à l'eau de cuivre ses éperons, dégraissa laborieusement sa redingote , voulant paraître le lendemain avec tous ses avantages devant leur nouvel hôte.

M. Majesté arriva vers midi. C'était un

homme guilleret et chauve ; il se déclara enchanté du réduit qu'on lui destinait, de la compagnie du major particulièrement et de la vue d'un arbre grêle dont la cime s'apercevait de la chambre à manger, pardessus un affreux horizon de toits calcinés. Mais il leur confessa une passion : il pratiquait l'entomologie. Comme le réduit exigu n'eût pu suffire à caser ses collections, M"^*" Saint-Amour, obligeamment, offrit un coin de son salon.

— Ah ! pensa le jaloux Poils, elle eût bien pu m'en offrir autant pour mes dixhuit paires de bottes qui m'encombrent.

31. Majesté, sans délai, dénonça un caractère bienveillant ; il avait conquis Castor, qu'il promenait deux fois le jour, importait régulièrement des bouquets qu'il insinuait dans la serviette de M"'^ Saint- Amour, et, à la lampe, ne jugeait pas indigne de sa qualité d'ancien magistrat (il paraît qu'en un temps meilleur il avait siégé quelquefois dans un jury) de les amuser de tours de cartes.

M™*^ Saint-Amour, maintenant à la tète

I, \ l'KNSION SAINT-AMOUR 85

de deux peiisioiinnires, présidait avec une réelle dignité la table. Sa piété, sans doute, avait subi quelque déchet, car elle sortait moins souvent et toujours rentrait pour l'heure des repas. Néanmoins, ce fut à l'issue d'un office qu'elle fît la connaissance d'un monsieur dont, à quelque temps de là, elle leur annonça le prochain emménagement. C'était, encore une fois, un vieux monsieur inévitablement très distingué et qui lui avait ramassé son paroissien glissé de son manchon.

— Il m'a passé sa carte: « José Vespétro, ancien chargé d'aff'aires. » Un homme charmant, vous verrez, et qui m'a priée de vous dire toute l'estime qu'à l'avance il se sentait pour vous, messieurs...

— Parfait ! s'écria aussitôt JM. 3Iajesté. Nous avons pleine confiance dans le choix de notre excellente hôtesse et amie, n'estil pas vrai, major?

M. Poils, qui avait d'abord mal réprimé un sursaut, convint qu'en effet ses choix généralement ne laissaient rien à désirer. Mais Omer émit la crainte (oh ! sans amer-

tume, avec une douceur résignée), que peut-être son ministère serait insuffisant à nourrir tant 'de monde et qu'aussi l'appartement — à moins de reléguer M. Vespétro dans la cuisine — courrait le risque de manquer désormais de confortable.

— Si vous m'aviez laissé parler, dit un peu sèchement M"® Saint-Amour, vous sauriez que j'ai engagé aujourd'hui même une bonne et que je me suis entendue avec la concierge pour la location de l'appartement qui nous fait vis-à-vis sur le carré.

L'apparition de M. Vespétro (un débris affligé d'un incurable tremblement de la main qui lui faisait verser son potage dans son gilet) fut à bref délai suivie de l'arrivée de trois autres vieux messieurs non moins distingués : M. Vortex, un ancien directeur de quelque chose, M. Ratibois qui se qualifiait de notaire honoraire, et M. Cucubalou, dont les titres multiples se résumaient dans les trois Etc. qui soulignaient son nom sur ses cartes.

LA PENSION SAINT-AMOrU 87

M'"^ Saint-Amour (c'était une justice à lui rendre) répartissait exactement ses soins entre ses six clients. Nulle préférence sensible ne dérangeait la symétrie de sa bienveillance attentive à les rendre tous également heureux. Son zèle pieux, loin des églises qu'elle délaissait à présent, s'était mué en l'exclusif souci de leur octroyer, moyennant un taux après tout peu élevé (blanchissage compris), un bienêtre assaisonné de certains égards particuliers. Elle avait pris l'habitude de les visiter l'un après l'autre chacun dans sa chambre, tous les matins. Dès neuf heures, elle commençait par M. Yespétro, dont l'état avancé justifiait ce privilège, et finissait par M. Poils, le plus jeune des six, d'une maturité moins faisandée. M"^'' Saint-Amour portait toujours sa montre sur elle et séjournait ponctuellement une demi-heure chez chacun de ses pensionnaires qui, pour rien au monde, ne seraient sortis avant son arrivée. Ensuite les portes s'ouvraient successivement; l'antique débris d'abord se mani-

Testait, un peu plus blet de jour en jour ; on voyait apparaître M. Vortex, suintant sous ses paupières flétries un regard liquéfié; puis c'était le tour des autres, tous également mollets, talés, rouis, vannés. (M'"® Saint-Amour pourtant leur pimentait ferme leurs ragoûts.) Poils, le terrible Poils, toutefois, paraissait devoir résister plus longtemps.

Enfin ils s'abordaient par ces mots, à demi-voix, dans un sourire:

— Ah / mon cher monsieur, quelle femme! Elle était diablement aimable, ce matin !

Une extrême cordialité régnait entre les membres de cette petite famille. S'il arrivait que l'un, pour un devoir se rattachant à son ancienne profession ou pour tout autre motif, dût s'absenter vers l'heure où la belle Juliette — comme ils la nommaient dans leur cœur — alternait ses visites, on tombait toujours d'accord pour lui céder son tour de faveur.

— Mais, sans doute... Ne vous déran-

LA l'KNSlON SALM-WUM [{ 89

gez pas... Nous attendrons... A charge de revanche.

Et c'était, au moment de recueillir le bougeoir des mains de M"^'' de Saint- Amour, cette prière chuchotée dans un bonsoir :

— Chère madame, c'est convenu avec ces messieurs... S'il vous plaisait de passer d'abord par chez moi... Vous savez, j'ai affaire de bonne heure.

Jamais une familiarité déplacée ne démentait l'estime que chacun vouait à cette femme secourable. Elle émettait volontiers cet apophtegme — qu'il fallait commencer par se respecter soi-même pour se faire respecter d'autrui. Après dîner, sous la lampe, ensemble ils jouaient au loto ou au nain jaune ; tous s'appelaient par leurs titres; de M. ^lajesté on disait Sa Majesté.

Au bout d'un an, un petit événement rompit la monotonie de cette existence doucement sénile. Comme Vespétro, le vieux débris, devenu tout à fait carié, s'obstinait à se déshabiller à table, il fallut

l'intégrer dans un asile. Puis, à son tour, M. Vortex manifesta les symptômes d'un radical effondrement. M'"^ Saint- Amour dut aviser à remplacer ces deux clients avariés.

LE PRECHE

LE PRÊCHE

A Louis Dcliner.

Le grand. Carme décharné, jusque-là à genoux dans la chaire, mains jointes, soudain éploya parmi la demi-ténèbre ses longs bras noueux, pareils aux sarments d'une lambrusque. Un instant ils planèrent immobiles, opprimant du poids lourd d'un geste sans paroles les consciences défaillantes, élargissant par-dessus le péché des fronts comme le vol arrêté dun sombre aigle de courroux et d'irrémission, par dédain des mansuétudes de la Colombe symbolique là-haut, à la crête de l'abat-son, frissonnante. Puis les mains s'abaissèrent, la bouche se cava eu les joues velues. 11 cria vers l'auditoire :

— Mes Frères, mes très chers Frères, je suis celui qui, de l'aube à la nuit, marche par les sentiers boueux et les mares infectées de crapauds. J'ai gravi les marches de cette chaire; mes pieds souillés des ignominies de la route, mes pieds las et lourds d'avoir pèlerine parmi l'ordure humaine, je les ai menés de degré en degré jusqu'à ce trône de la Vérité. Dieu qui voit au fond des âmes, me pardonnera de monter à Lui avec des orteils fétides, avec de si dégoûtants et de si pestilentiels orteils que nulles eaux lustrales, nulles essences, nuls onguents ne pourraient les blanchir, ni en dissiper la puanteur. J'ai traversé la plaine, en effet, j'ai marché par les fientes de ce village, il m'a suffi pour en être éclaboussé jusqu'au ventre. Mes plantaires, pour y avoir un moment séjourné, sont en bouillie et semblables à des substances longtemps marinées en des urines. Mes talons, pour avoir raclé les cailloux de votre impénilence, ont contracté de rigides et épais calus. Vos fautes, comme des déjections,

LE PRÉCHK 95

ont rejailli vers moi : je suis couvert du vomissement de vos réplétions.

<( Et c'est pourquoi je vous dis : Cette église n'est plus un lieu sanctifié par l'Eternel ; vous en avez chassé la divine Présence ; elle est, comme toutes celles qu'ont investies le dol, le stupre, la lésine et l'orgueil, la cantine infâme où le Diable joue votre salut sur un coup de dés. Vous en avez fait le relais des sept Péchés capitaux, l'auberge de vos paresses d'âme et de vos croupissements de conscience, l'hôtellerie monstrueuse de vos fornications. Vous frappez à la porte et vous dites à Dieu : « Je suis pauvre, je suis dénué, je n'ai pour tout viatique que ma besace de péchés. Accueillez-moi, Seigneur ! >) Et Dieu vous ouvre ses confessionnaux. Il vous répond par la voix de ses ministres : « Entrez et mangez, voilà le froment et le sel, entrez et réchauffezvous, voilà le divin feu de ma sagesse. »

« Mais, ô sacrilège ! ô cent fois sacrilège ! la Table à laquelle il vous convie, c'est pour vous y regouler et vous engraisser de

votre péché remaugé. Vous êtes les pourceaux friands de votre propre excrémeut.

« En vérité, Baal, Behemot, Bapliomet et toute la séquelle des Impurs, ont pris possession de vos territoires; ils logent en vous, vous suivent pas à pas. Le soir, quand votre ombre grimace sur le mur, c'est eux, vos suppôts, qui, par dérision, font le geste de votre perdition. Tâtez-vous; vous les sentirez sous votre peau, ils sont près de vous autant que votre mort même.

« Et vous les nourrissez, ils se repaissent de votre charogne intérieure; sans cesse ils grattent au pied de vos croix ! Car n'êtes-vous pas des cimetières de pourritures et d'ossements? Car ne trépasse-t-il pas à toute heure quelqu'un dans vos âmes ? Car se pourrait-il trouver des charniers plus putrides, des morgues plus gorgées que les copieux pourrissoirs que vous engraissez de vos morts ! Vous êtes le fumier de vos péchés; et il passe des bières à tous les horizons de votre vie ; ce sont des morts qui regardent par la vitre de vos yeux...

LE PUÈCIIE 'J7

a Ecoutez ! écoutez ! des inorls en vos actes et en vos paroles constannnent souillent des haleines empoisonnées. Des morts, vous dis-je ! ah ! par milliers ! de pauvres petits morts véniels à visage d'enfant et de vierge, de grands morts coriaces et encombrants. . . Ce sont les innocences, les candeurs, les charités, les confiances et les abatidons en Dieu, les saintes pauvretés, les humilités, les pardons, toutes ces tilles du Ciel qui sont les Vertus et que Dieu mit en vous pour y ètie révérées ainsi que des saintes en des chapelles. Ce sont aussi les abnégations, les courages, les apostolats, ces autres Vertus plus austères et dont Dieu a fait les piliers de sou paradis. Eh bien ! tout cela meurt, tout cela pourrit quotidiennement eu vous. Il n'est pas une heure du jour où la bonne intention, la bonne pensée méprisées ne descendent rejoindre aux cryptes du péché les pâles ombres innumérables de leurs aînées.

« Ce qui persiste à vivre à travers toute cette décomposition, je m'en vais vous le dire : c'est votre ver intestinal, le ténia

98 LE BEfeTIAIRE

infiniment ramiculé de votre perversion.

Ah ! celui-là se sustente des puissants engrais que lui ménagent vos lâchetés. Il soutire, pour s'en réconforter, les jus infectieux, les pus abominables de votre universelle putréfaction. Je le sens d'ici qui darde et frétille à toutes les ouvertures de votre corps, comme un gaz pétulant.

« Et pourtant, misérables Chrétiens, mes Frères, Christ à pareil jour, il y a 1800 ans, montait sur le patibulaire. Il vous livrait son corps en expiation de l'éternité du péché et pour le rachat des hommes passés, présents et à venir. Mais lequel de vous, ruraux pétrés à l'égal des silex, oserait dire qu'il ait consenti à ce rachat? N'êtes-vous pas le même bétail ignominieux que celui qui avant Christ se vautrait aux abjectes étables païennes?

N'êtes-vous pas la même race couverte d'opprobre qu'il voulut par l'immensité de son trépas extraire des puits d'infamie où elle macérait ? En mourant à toute heure aux bonnes impulsions, vous contraignez Christ à remourir pour vous ;

LE PRKCHK 1)9

VOUS le crucifiez en chacune de vos fautes ; vos péchés sont les clous que vous lui enfoncez dans la chair; vos mauvaises pensées, l'éponge de vinaigre dont s'irritent ses plaies. C'est tous les jours infiniment Vendredi-Saint pour notre Sauveur ! »

La grande lamentation un instant fut suspendue. Le Carme s'interrompit de stimuler ses plébéiennes et tumultueuses apostrophes avec les pendiculations de sa haute échine violente, si grand que son ombre, découpée par les lumières, s'étendait en travers de l'église jusqu'aux ferrures du Tabernacle. Maintenant, il tournait sur lui-même, scrutait avec mépris l'indigence des murs, non seulement dénués des marbres et des ors coutumiers, mais en tous sens lézardés de crevasses comme une ruine méprisée. Une colère ensauvagea son ascétique visage roux ; il frappa de ses poingsretentissants le rebord de la chaire.

«. Christ est mort ! Il est mort! Entendez le glas de cette sombre nouvelle i Il est mort, vous dis-je... mais demain II

K31IOTHECA )

iOO LE BESTIAIRE

ressuscitera. Ot% que trouvera-t-il en venant vers vous? Un cabanon, une soue à porcs, un tel taudis que vous ne voudriez pas y abriter vos ouailles ! Il va donc ressusciter pauvre et nu, plus dépouillé que le vagabond des routes. Et rien que la pierre nue pour l'asseoir 1 11 va ressusciter dans les affres, comme dans les affres Il est mort! Vous, cependant, racailles, pleutres engeances, tandis que le Seigneur, sur le seuil du sépulcre, un pied en l'air et l'autre encore dans la tombe, se demandera s'il ne vaut pas mieux pour lui replonger aux ténèbres, vous ne manquerez ni d'un gîte, ni d'un bon lit, ni d'une abondante nourriture . Votre ver dévorateur, vous lui mettrez de beaux habits neufs, et des anneaux et des pendants d'oreilles, comme à un maître adulé, afin que, vous voyant passer gras et fleuris, on se dise : «. Celui-là sûrement n'est pas a un misérable canapsa comme le pauvre « roi des Juifs qu'ils ont fouetté, puis « branché et qui, après avoir séjourné a chez les morts, est enfin ressuscité! «

LE PRl^CHE 101

« Christ est ressuscité, Il a poussé la porte de l'église; quand II a vu la misère des îîuu's, Il a pensé: « Ce peuple, sans nul « doute, ignore que j'ai été crucifié pour u le sauver dans l'éternité. » Alors Christ ramassera son bâton et prendra la route d'un autre village. En vérité, ceci arrivera comme je vous le dis. Quand un pourceau vous naît, vous l'abritez chaudement de paille. Quand, sous le couteau il expire, vous lui faites en vos estomacs de rouges et joyeuses funérailles. Mais votre Sauveur ! Vous priveriez-vous seulement d'un des boudins que vous rissolez en vos âtres si, ressuscitant avec une grande faim, il apparaissait à vos huis et vous tendait la main? »

L'auditoire, sous reffroi et la trivialité des visions, pantelait. Mime illuminé, non moins que lucide zélateur, le Carme évocateur de la Passion populaire, violait de gestes forcenés les ombres, caricatural et pathétique, tapant avec le marteau de ses rudes vocables sur les clous de leurs remords. Et tout à coup, sa grande face

anachorétique se déchira, un spasme remonta vers les oreilles sa dure bouche vocifératrice. De toute sa taille se projetant par-dessus la chaire, il parut prêt à bondir vers le sol, qu'il montrait du doigt.

<( Mon Christ est là! Ses membres sont couchés là ! Abomination de la désolation ! Je l'aperçois tout vert, le foie mangé, deux trous pour regards. Où ira-t-il quand Il ressuscitera ? Le laisserez-vous vraiment sans un toit, sans un oreiller ?Sera-t-il dit qu'il sera mort vainement pour votre salut et que vous l'aurez renvoyé de votre église quand II y venait chercher un asile? Eh, bien, je vous sauverai de votre ignominie, malgré vous ; je serai le vidangeur providentiel descendu eu vos purots et qui vous empêchera d'y naufrager... Ouvrez les oreilles, écoutez, écoutez... Christ, l'an prochain, aura sa maison réparée, je l'atteste et le lui promets ici en votre nom... Qu'est-ce qu'il aura fallu pour cela?,.. Que chacun de vous, selon ses péchés, paie le denier qui là-haut, dans les Balances, lui

LE PRÊCHE 103

sern cnmpté au centuple pour sou salut... Allez, c'est une bonne affaire que celle-là, et telle que vous n'en ferez jamais en ce bas monde ! De l'argent placé à haut intérêt, mes Frères, vous ne serez pas volés, je vous en réponds.

« Mais je vous connais, ô cœurs indolents, je sais que c'est pendant que le pain lève qu'il faut tisonner le four... C'est pour quoi, moi, le Pauvre, je vais, en descendant de cette chaire, me mettre à quêter pour un plus pauvre que moi, car en vérité, Christ n'est-il pas le grand Pauvre éternel ? J'irai donc parles routes, les mains tendues, demandant la charité pour mon Sauveur et mon Dieu. Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit...

« Amen ! »

On entendit claquer les sandales le long des degrés. La haute taille ensuite se redressa, marcha parla nef, gagna la porte. Des mains, à mesure, laissaient tomber (les monnaies dans le froc que le Carme avait ramassé entre ses doigts noueux et qu'il éployait devant lui comme une besace.

Les fidèles le suivirent à la rue; il allait devant, de son large pas, tournant la tête en tous sens et criant :

— Pour Notre-Seigneur Jésus- Christ !

Comme le soir tombait, des maisons restaient closes, toutes muettes derrière leurs volets. Alors, il frappait du poing dans leurs ais, et, d'une voix plus forte réclamait la dîme.

— Christ est mort ! disait-il. Il ressuscitera demain ! Donnez selon vos péchés ! Donnez pour Christ !

Le village entier finit par sortir des portes; tous ensemble ils pèlerinaient derrière le grand froc brun, avec un long bourdonnement de prières. 3Iais, pardessus tout, s'entendaient les rauques poumons du Carme enjoignant l'aumône à Christ. Et jusqu'à la lune, les chiens aboyèrent pour ces processions sillonnant les campagnes et gémissant sur la misère divine.

Page 1