APRÈS LE GRIME
Au D' Thiviar.
Biatour. son crime perpétré, se laisssa tomber sur une souche d'arbre près du cadavre. Il se sentait très faible, sans pensées ; la souche étant basse, ses genoux remontaient jusqu'à son menton ; et il appuyait à terre ses mains écarlates où le sang commençait à grumeler. Cette chose horrible s'était accomplie au moment où le vieillard, une lampe à la main, pénétrait dans le fournil dont la porte s'ouvrait sur les champs. Tous les soirs, avant de se coucher, il venait tirer le verrou de cette porte, de peur des maraudeurs, car la maison était isolée au bord de la route, dans un pays battu par un continu passage de vagabonds.
A la vesprée, Biatour s'était coulé dans l'appentis, et, caché derrière un tas de foin, patiemment il avait guetté. Enfin, le vieux, abritant de la paume sa lampe contre le vent, était entré ; il l'avait étourdi de deux coups de maillet lancés à tour de bras ; ensuite, avec un couteau, il lui avait tranché les carotides.
Maintenant le corps gisait, égoutlant son dernier sang, dans la mare rouge qui, aux clartés du lumignon (il l'avait rallumé pour chercher le couteau), sombrement rutilait. Les prunelles, sous les paupières mi-retombées, s'amollissaient d'une buée bleue, comme chez les bœufs égorgés.
Biatour ne pouvait détacher sa vue de cette grande douleur du visage trépassé. Il n'éprouvait nulle peur; il ne se sentait point de remords; il laissait descendre simplement ses yeux dans les vertigineuses prunelles rigides, regardant tout au fond, à d'immenses distances, comme s'éterniser le regret de la vie.
Une lézarde crevait le mur : un passant
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attiré par la lumière n'aurait eu qu'à siipprocher ; il n'y pensait pas, il ne pensait à rien. Il resta ainsi sans bouger, stupide, un long temps et tout à coup la sensation d'un grand froid aux pieds lui lit regarder ses souliers machinalement. La flaque pourpre, à force de s'étendre, à présent l'entourait ; ses semelles baignaient dedans ; le sang, par une fissure du cuir, avait filtré jusqu'en ses chaussettes. L'immobilité alors fut rompue en lui; la circulation de l'Jdée brève, élémentaire, animale, recommença.
— ... Je croyais point qu'il aurait tant saigné...
Il se leva, ouvrit la porte vers les champs, marcha à travers la campagne.
Cet effrayant regard le précédait ; il voyait dans la nuit les grandes prunelles immobiles ; il suivait ces prunelles comme des flambeaux.
Il ne se souvenait plus qu'il avait tué le vieillard et que chaque pas qu'il faisait teignait la terre d'un peu du sang qu'il avait versé. Il ne se rappelait que de
ces yeux pâles où le regard semblait tiède encore, où le regard continuait à vivre et qui, tant qu'il était resté là, n'avaient pas cessé de se poser sur les siens. Nettement, il les apercevait devant lui, trouant les ténèbres de leurs disques sans chaleur. Deux roues de clarté livide toujours tournaient devant ses pas, et qui étaient ces yeux ; des lacs livides sous ses pieds se creusaient et qui étaient ces yeux ; de livides oiseaux au-dessus de sa tête volaient parmi les arbres et qui étaient ces yeux.
Il entra dans un bois : des bêtes mauvaises venaient à sa rencontre et le regardaient avec les yeux dont le vieillard l'avait regardé. Il voulut les chasser, mais les yeux à pj'ésent se fixaient au bout du geste de ses bras tendus en ayant ; et tout à coup il s'arrêta, car une autre sensation plus horrible l'empêchait d'avancer. Le sol sous ses semelles se jonchait d'yeux ; il sentait ses talons s'y enfoncer, leur molle substance remontait jusqu'à ses chevilles.
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— Mais non, se dit-il en se secouant, il n'y a pas d"yeu\ ici. Je suis dans un bois, je patauge dans un marécage. Mon chemin (qu'est-ce donc qu'il avait à me regarder ainsi?) était à l'opposé de celui-ci. Ah ! il faut revenir sur mes pas, marcher encore avec ces souliers lourds. Il me semble qu'il y a des jours que je n'ai changé de souliers, qu'il y a des jours que je marche avec ces souliers lourds et que toute la boue des routes est restée collée après ces souliers.
Enfin il retrouvait la grand'roule. Le besoin de parler à ses semblables le fit entrer dans un cabaret ; il ouvrit la porte, demanda à boire. Cependant il n'éprouvait nulle soif. Et tout de suite l'un des buveurs lui dit :
— Hé ! Biatour, tu as du sang à tes mains !
— Oui, répondit-il en riant, un ami a tué son cochon, je l'ai aidé à tenir la bête. D'abord on l'a frappé avec la masse; puis le couteau lui a tranché le cou. il fallait voir comme le sang bouillonnait.
La pauvre lampe qui éclairait ce logis misérable le mettait eu joie, — a[)rès les yeux et les téuèbres du bois. Il pensait à sa femme, à sou petit enfant. C'était un brave homme qui u'avait jamais failli à son devoir; il ne buvait pas; à pleines journées il cassait des pierres sur les routes, moyennant un salaire dérisoire,
— A présent, dit-il, je m'en vais. Il se fait temps que je regagne ma maison. Ma femme prendrait de l'inquiétude pour une si longue absence.
Il régla son écot, tira la porte sur ses talons, se remit à marcher par la route, pensant :
— Je ne lui dirai rien. Il est inutile que je lui dise rien. Je me laverai les mains à la mare en passant.
Il ne se rappelait plus de sou crime.
Enfin le hameau sous la lune se dessina, il aperçut le toit de sa maison. Il s'arrêta devant la mare, y plongea les mains longtemps^ délicieusement.
— Elles étaient brûlantes tout à l'heure, songeait-il, maintenant elles sont fraîches