CHAPITRE IX
HISTOIRlE DE BHARATA L'INSENSE
1. Çuka dît : H y avait un Brahmane accompli, de la race d'Aggiras, (ju'ornaient le calme, la continence, les austérités, la lecture et l'enseiguement du Vêda, la générosité, le contentement, la patience, la bonté, le savoir, l'absence de toute jalousie, la connaissance de l'Esprit et la béatitude. Il eut de la même femme neuf fils qui lui ressemblaient par la science du Vêda , la vertu , la conduite , la beauté , la noblesse; puis d'une femme plus jeune, un fils et une fille.
2. Or ce dernier fils passe pour ayoir été Bharata, le premier des Râdjarchis, le serviteur le plus dévoué de Bhagavat, qui après avoir quitté sa forme de gazelle, naquit une dernière fois avec un corps de Brahmane.
5. Dans cette condition même , redoutant son a£Pection pour les siens , occupé à retenir dans son cœur le lotus des pieds de Bhagavat, dont il faut écouter, réciter et développer les qualités, pour briser le lien de Faction, tremblant de crainte à l'idée de sa chut€, et se rappelant, par la faveur de Bhagavat, la succession de ses existences antérieures, il se montra au monde sous l'extérieur d'un insensé, d'un idiot, d'un aveugle et d'un sourd.
4. Le Brahmane son père, plein d'afiection pour ce fils, lui imposa, selon la loi, les divers sacrements, jusqu'à la fin de son noviciat; et quand il lui eut conféré l'investiture, il lui enseigna, quoique l'enfant les désirât peu, les purifications, les ablutions et les autres pratiques; car, se disait-il, c'est par son père qu'un fils doit être instruit.
5. Mais l'enfant, sous les yeux mêmes de son père, exécutait tout à contre-sens. Quand le Brahmane voulut lui faire lire le Vêda , quoi-
qu'il lui eût fait étudier, pendant le printemps et Tété , les trois vers de la Sâvitrî , précédés des trois mots sacrés , de Om et de l'introduction , il ne put lui faire assembler la prière.
6. C'est ainsi que ce père qui aimait son fils comme lui-même, convaincu à tort qu'il devait l'instruire malgré lui , s'occupait à lui enseigner les devoirs d'un disciple temporaire, tels que les règles de pureté, la lecture, les pratiques volontaires ou obligatoires, l'obéissance au précepteur et le culte du feu, quand le Temps qui ne s'endort pas, vint l'enlever avant qu'il eût atteint son but, au moment même où, dans sa maison, il s'y attendait le moins.
7. Alors la plus jeune des femmes du Brahmane, ayant confié ses deux enfants à l'autre épouse, voulut mourir après son mari, et le suivit dans l'aUtre monde.
8. Une fois leur père mort, ses fils, ignorant la grandeur de leur frère, et connaissant le triple Véda, mais non l'Être suprême, discontinuèrent de l'instruire, parce qu'ils le prenaient pour un idiot.
9. Quand des gens vulgaires, aussi grossiers que les animaux, lui adressaient la parole comme à un fou, un idiot, ou un sourd, il parlait conformément à ces divers rôles; ou quand il était fqrcé d'agir, il îe faisait en vue de l'Etre suprême; et s'il obtenait par nn travail forcé , au prix d'un salaire , par des prières ou par hasard, une pourriture abondante ou cbétive, bonne ou mauvaise, il la mangeait pour se nourrir, et non pour le plaisir des sens.
10. Constamment étranger à tout motif d'action, accompli de luimême, trouvant en son âme cette béatitude dont le sentiment est absolu , et ayant la conscience de l'état auquel il avait atteint , le plaisir et la douleur, qui ont pour cause des impressions contraires, ne l'attachaient pas à son corps par le sentiment de la personnalité.
11. Semblable au bufSe qui ne garantit pas son corps contre le froid, la chaleur, le vent ou la pluie, gras, robuste, ayant pour lit la terre, ne se frottant et ne se baignant jamais, sans que ce manque de soins obscurcît plus la splendeur qu'il devait au Vêda , que la poussière ne ternit l'éclat du diamant, n'ayant autour des reins qu'une mauvaise pièce d'étoffe, portant un cordon sali d'ordure, il marchait