UNE LETTRE DE CHARLES VANDERBOURG
La lettre que nous donnons aujourd'hui à nos lecteurs contient des détails intéressants sur les poésies de Clotildc de Survillc ainsi que sur l'académicien Suard et son entourage : elle fut écrite par Ch. Vanderbourg, peu de temps après l'apparition de ces poésies et adressée à un de nos compatriotes de ses amis, rédacteur du Mar/asïu encyclopédique, qui se trouvait alors au château des Ormes, chez M. le marquis de Voyer d'Argcnson.
Les poésies de Clotilde, dans lesquelles sont reproduits avec tant de bonheur le ton, les mœurs et le langage du xve siècle , ne sont plus aujourd'hui considérées que comme un pastiche , des plus remarquables il est vrai , auquel Ch. Vanderbourg a plus ou moins collaboré. Nous laissons à d'autres le soin d'établir la part qu'il a prise à ce travail, et bien que Ch. Nodier ait dit que ce serait « une erreur énorme » d'attribuer cet ouvrage à Vanderbourg, il n'en est pas moins vrai que c'est aux poésies de Clotilde qu'il a dû la plus grande partie de sa réputation littéraire. A ce titre, c'est une bonne fortune pour les anus de la curiosité de recueillir cette page intime de Vanderbourg, qui, même vis-à-vis d'un ami, n'a pas voulu avouer le secret de sa supercherie. **
Paria, 14 prairial an XI.
Il n'y a rien do plus Impolitique . mon cher et inconstant philosophe, que do dire aux gens qu'on est content d'eux. Vous m'avez remercié d'avoir répondu promptement à votre avant-derniéro lettre. Ma paresse s'pst reposée sur vos éloges ot je vols avec regrot que je
viens de garder un silence île trois romaines dont vous ne devez pas être satisfait. La vérité est qno j'ai été fort occupé de l'édition des noénicB do Clotildo, que j'attendais pour vous écrire l« moment où jopourroi» vous les envoyer. Vous devez les avoir reçues, mais je ne vous al point écrit; c'est encore une nouvelle faute, mais votre amitié l'excusera.
Je n'ai point négligé dans le temps de parler de vous à M. et M"* Suard. Votre souvenir lenr est toujours très-agréable. J'ai aussi parlé à notre académicien de Llchtomberg. Il a toujours envie de faire usage de vos papiers, mais c'est une envio dont l'effet pourra tarder longtemps. M. Suard a beaucoup de eboses à faire danB ce genre et vous savez qu'il procède lentement. 11 a aussi quelques articles de ma façon ; il a une notice sur le cardinal de Demis qu'il a promise a Ilcrban depuis uu an et qui n'est pas encore faite. Une des principales causes de tous ces retards, c'est qu'il s'est engagé i rédiger une notice sur le Tasse pour figurer à la téte d'une nouvelle édition de la Jérusalem française du consul Le Brun. Sit Contttle digna! il faut bien polir cette notice, il faut flatter sans bassesse; et tout cela n'est pas aisé pour un directeur de journal qui est en même temps secrétaire d'nne académie.
Je ne vous donnerai que peu do renseignements sur les mélanges. Tout n'y sera pas de M. Suard; on y mettra beaucoup do eboses de non éeole, entre autres de M"* do Mculan et de M"* Suard elle-même. Il est vrai qu'elle n'y mettra pas son nom et qu'elle ne me l'a dit que sous le secret. Mais vous savez ce que c'est que le secret demandé en occasion pareille ; j'ignore entièrement si ces mélanges vous seront donnés, Je n'en ai pas fait la question, de peur d'avoir l'air do lot demander pour moi-même. Nous verrons avec le temps, s'il se présente une occasion favorable d'en parler.
La grande nouvelle de cette société-là c'est le mariage de M,,# do Mculan, la cadette, avec un M. Dillon, Irlandais d'origine, jadis ingénieur an service de Naples et maintenant directonr dos travaux du pont du Louvre. Apparemment qu'il a de meilleurs yeux que mol et qu'il n'a pas craint de s'associer aux mauvais yeux d'IIcuriette. J'ai regretté un moment de n'avoir pas été aussi hardi que lui ; mais une soirée que j'ai passée chez M- Suard avec toute la famille, trois Jours après le mariage, m'a guéri de tons mes regrots. La belle Henriette n'avait pas l'air plus embarrassé de son nouvel état que si tout le changement arrivé dan» son existence se bornait A celui de son
( Gl )
uom ; elle en parlait avec la même légèreté', la même indiflercuetqu'anralt pu faire un jeune sous-lieutenant revenu à sh garnison
après six mois de mariage Jo veux qu'une femmo soit femme,
qu'elle ait la timidité, l'embarras, la pudeur qui conviennent i ion sexe, qui en sont loi grâce» et sans lesquels ce sexe ne peut avoir d'attrait pour moi quo sous le rapport de cette complaisante beauté dont parle lïoracc , quee ttbi tupposuit dertro corpu* mihi lœvum , ete. Je sais bien qu'Henriette n'est plus à quinze ans : mais devrait-elle avoir le ton d'une veuve qui «e remarie? J'ai enfin trouvé le vrai mot.
Adieu, mon aimable ami; faites bien l'éloge de CtotiUb- dans le département de la Vienne et pays circonvoisins et tâchez d'eu accélérer la vonte. Adieu encore nne fois, je vous embrasse.
Cm. Vo.
Supplément du 16 prairial.
J'achevai trop tard ma lettre avant-hier, mon digne ami, pour la faire partir le jour même
Je vous remercie de l'intérêt que vous avez pris A la lecture de Clotilde, de vos élogcB et do vos observations. Voici ce que j'ai à répondre. Jo ne tiens mon récit de la découverte de ces poésies que du frôre de M. de Surville. Je n'en ai pu dire que ce quo luimême en savait. Il est probable qu'on avait trouvé en même temps les autographes de Clotilde et les copies de Jeanne et que tout a péri à la fois. Je demanderai de plus amples détails à ce sujet; vous avez très-bien fait de in 'avertir, car si M. do Voycr a fait cette observation, elle pourra venir à l'esprit d'un antre, et il est bon d'êtro prévenu....
Ce n'est point par une faute d'Impression ou d'attention que le nom de Clotilde ne se trouve pas page 8*.), à la tête de la dernière tirade et après ces vers : One n'eat trop tard pour auivre la r ai/ton. C'est bien cependant Clotilde qui parle dans le reste do ce petit poCmc, mais cllo ne s'adresse plus à Apollon. Ce dernier morceau n'appartient plus au dialogue : c'est une sorte d'épilogue. Dans ce sens, nons aurions dû, non pas mettre A la tête le nom de Clotilde, mais le séparer par un trait de ce qui précède. Ce trait existe déjà au crayon dans mon exemplaire, et il sera mis dans la seconde édition
Celle que vous faites sur une phrase de la page vu est plus juste. Le principe de M. Suard peut être vrai , mais il se trouve quelque
fols en contradiction avec nu antre, «avoir : que le pronom possessif se rapporte toujours an sujet nommé le dernier/ Voilà ce qui nous embarrasse, nons autres écrivaillours français. Vous êtes bien heureux en allemand do n'avoir pas cette amphibologie, du moius lorsque les genres sont différents. Avec le Sein et Vlhr vous vous en tirez. Au reste, je tâcherai dans une nouvelle édition d'accorder les deux principes par un de ces expédients auxquels nous sommes forcés do recourir. Si vous me trouvez d'autres fautes, vous me rendrez service en me les indiquant. Il y aurait bien du bonheur a n'avoir fait que celles dont vous m'avez parlé.
J'en ai commis uue autre dans les notes que vous ne relevez pas; je la corrigerai aussi, mais je ne vous la dirai pas si vous ne la trouvez vous-même. C'est un passage obscur quo j'ai critiqué fanto de l'avoir bien entendu.
J'avais bien pensé au mot anglais toa*t, mais je n'en connais pas l'étymologic : j'ai toujours cru qu'il signifiait originairement rôtie et je lo faisais venir du latin torrere. Mettez-moi an fait, pour que je profite de votre remarque- Dans tous les cas,je consulterai Cotgrave qui doit avoir éclaire! ce point.
J'espère, en effet, que, malgré la guerre, nous pourrons fairo bientôt une seconde édition de Clotilde. La vente no va pas encore trèsvite parce que les journaux n'ont point parlé. Mais nous comptons beaucoup sur eux et sur le mérite même de l'ouvrage.
Je n'ai pas revu M. Suard. Si J'ai quelque choso de nouveau à répondre àvos questions, je le ferai avant de fermer ma lettre. Adion provisoirement. Je vous embrasse do tout mon cœur. A une antre fois la philosophie.
REVUE BIBLIOGRAPHIQUE
L'archiduchesse Marie- Antoinette à Strasbourg, le 7 et le 8 mai 1770, par E. Millier. Strasbourg, typographie de Silbcrmann, 1862. 1 broeli. in-10 de 08 papes.
Ce petit travail est remarquable à la fois par uue exactitude qu'il est permis de trouver quelquefois minutieuse, et par une absence de preuves à laquelle on n'est
plus habitué. A l'appui de ce dire s'offre un exemple dès la page 2 : M. Miillcr y écrit que le préteur royal M. d'Autigny, eu sortant d'avoir informé la chambre des XIII du passage de l'archiduchesse, prit par la rue des Hallebardes, la place de la Cathédrale, la place de l'Evêché, la rue de la Râpe et s'arrêta rue des Veaux. Si M. Millier a la preuve de cet itinéraire , pourquoi ne la donnc-t-il pas? et s'il ne l'a pas, qu'est-ce qui m'empêche de prétendre que M. d'Autigny prit par la rue Mercière et non par la rue des Hallebardes ? Quoi qu'il en soit , certains détails de la narration de notre auteur produisent un effet immanquable, parce qu'ils réveillent et flattent l'amour-propre des familles : les de Gail , les de Berckheiin , les Engelmann , et d'autres portent des noms dont leurs descendants suivent la trace avec un intérêt naturel. Une question plus roturière et non moins intéressante est celle de la carte a payer, dont le total se monta à la somme de 06,404 livres : là encore M. Millier, par sa façon de présenter les choses, ne peut manquer de recueillir les suffrages publics; sous ses phrases perce un levain d'opposition locale qui n'a jamais déplu. Grands et petits trouveront donc de la satisfaction dans la lecture de cette étude consciencieuse : il y en a pour tous les goûts.
Iklfort sous le comte de La Suzc, épisode de la Fronde , par Henri Bardy. Mulhouse, imprimerie de Baret, 18G2. 1 broch. in-8° de 36 pages.
11 y a dans cet opuscule une partie guerrière et une
partie sentimentale ; nous avouons que celle-ci nous a attiré davantage. Henriette de Coligny , dont le mari était seigneur de Belfort depuis 1 G3G , arriva dans cette ville en 1G47, et y trouva une société d'officiers qui n'avaient plus ou n'avaient jamais eu les manières du monde, et de bourgeoises bonnes personnes , mais mal élevées. Aussi regretta- t-elle fort la vie de Paris et les galants cavaliers de la cour. Quand les circonstances le permettaient , elle aillait visiter ses amis de Thann ou passer quelques semaines à Horbourg chez son beau-frère, le prince de Montbéliard. Elle donnait aussi des fêtes où elle admettait le plus de monde possible. Puis elle parcourait les campagnes voisines, rêvant, et rimant des poésies qui virent le jour pour la première fois en 1G5G et souvent depuis. Son endroit favori était la fontaine qui garde son nom et qui coule au pied de l'église de Belmont. C'est là qu'elle composait ces élégies auxquelles Boileau attribue c un agrément infini » . « Elle paraissait , dit Lcclerc dans ses Mélanges de littérature, fort sérieuse dans le grand monde ; mais quand elle était avec ses amis , elle était si gaie, qu'elle avait quelquefois des transports qui la portaient loin. Elle disait qu'elle ne pouvait se persuader que l'amour fût un mal.» Néanmoins, elle était aimée à Belfort, car elle était bonne et charitable, et elle avait contribué, pour sa part, à attacher à son mari les populations de la seigneurie. Cependant elle s'ennuyait chaque jour davantage et chaque jour aussi recevait de Paris des nouvelles faites pour réveiller ses ambitions de femme, Ah> partit donc en 1«.V», abjura d'abord la reli-
gion protestante , fit casser ensuite son mariage , rima île plus belle et, enfin, mourut le 10 mars 1673. En fait d'autorités, M. Bardy s'arrête à Moréri; on peut ajouter le Dictionnaire de Chaudon et Delandiue, et la France protestante de MM. Haag.
Enseignements sjrirtics et moraux scion saint Êhi. — Vérités de conscience. Strasbourg, imprimerie de veuve Berger- Le vrault, 1 vol. in-12, 260 p.
Le secrétaire ou le copiste qui a écrit ce livre (nous ne disons pas l'auteur, car l'auteur c'est saint Éloi), ce copiste ou ce secrétaire ne s'est pas fait connaître, pas plus à l'imprimeur qu'au public; sa modestie s'est inclinée devant l'esprit qui lui dictait; quant au choix du lieu «le publication, celui-là lui a sans doute été dicté par la réputation spirite dont jouit Strasbourg. Strasbourg, en effet, possède un certain nombre d'adeptes du spiritisme, et si ceux-ci se contentent pour le moment do recevoir les confidences des esprits sans les publier, il faut espérer qu'ils ne s'en tiendront pas toujours là, et suivront l'exemple du présent auteur.
Ce n'est pas la première fois depuis sa mort que saint Éloi se révèle aux faibles humains. Enterré dans le monastère de Saint-Loup , près Soissons , il apprit que la reine Bathilde avait l'intention de faire transporter son corps à l'abbaye de Chclles; il rendit alors sa dépouille si lourde qu'on ne put la lever. Une autre fois , un voleur ayant enlevé une chaîne d'or de son tombeau, il le frappa d'im
mobilité îi la porte de l'église, où on le trouva encore nanti des preuves de son vol sacrilège. D'autres temps demandent d'autres manifestations; saint Eloi eu fait donc une eu faveur du pouvoir temporel , mais non sans avoir prêté à ses contradicteurs un langage assez vif : «L'Église est-elle dans son œuvre quaud elle s'ingère des choses que la loi mondaine consacre et détermine , et quaud elle met à l'héritage des biens terrestres la convoitise de son trop grand zèle?
« Quaud elle adore les biens que Jésus méprise....
« Quand elle aspire aux hochets qui t'appellent les ascensions de la vanité puérile.... »
Saint Eloi termine ainsi son homélie : « Un sujet tel que celui qu'a abordé aujourd'hui saint Eloi, ne pouvait être traité utilement pour les amis du spiritisme, en Jésus inspirateur, sans concevoir d'inévitables réticences et Bans quelques délicates obscurités pour dire, sans trop dire, ec qui devait être dit. » Saint Éloi parle d'or, le grand orfèvre ! Mais saint Éloi nous semble entaché de gallicanisine, saint Eloi seut le fagot ! 1*. R.
Bade et ses Thermes, par le docteur Aimé Robert et le docteur Uuggcrt. Strasbourg, Dérivaux, grand iu-8°, papier vélin; gravures sur acier et sur bois. 3 fr.
Revue d'hydrologie médicale française et étrangère , fondée et rédigée en chef par le docteur Aimé Uobert. Strasbourg; Dérivaux. 10 fr. par an.
S'il est une science qui, entre toutes, commande à
ses adeptes de s'aider mutuellement de leur expérience , d'apporter chacun leur pierre à l'édifice en construction, c'est assurément la science de la médecine. Combien sa marche eût été plus rapide, ses transformations moins excessives, ses préceptes plus écoutés, si tous les médecins judicieux, depuis Uippoeratc , avaient pris souci de léguer à leurs successeurs un mémorandum exact et sincère de leur pratique. La source de progrès la plus féconde pour l'art médical serait une collaboration générale et continue entre tous ceux qui l'exercent, et le sentiment de cette vérité devenu général explique le nombre incessamment croissant des recueils périodiques, consacrés aux branches diverses de la pathologie et de la thérapeutique.
Les monographies sur les eaux minérales figurent au premier rang de ces publications utiles , et certes il serait difficile d'imaginer un centre plus favorable que Strasbourg à la propagation d'une Revue d'hydrojpyie générale , telle que celle dont le docteur Aimé Robert est le fondateur et le rédacteur en chef. Aussi le succès ne s'cst-il pan fait attendre, et la preuve la moins suspecte du mérite des travaux qui ont contribué à ce résultat, c'est leur reproduction en brochures chez divers éditeurs de Paris : (iermer-Baillière , Haillière et fils, Ad. Delahayc, etc.
L'Allemagne s'est déjà piquée d'émulation, et une autre gazette baluéologique a vu le jour cet été à Francfort. Un jour viendra , n'en doutez pas , où chaque établissement thermal possédera la sienne.
M. A. Robert a pris les devants sur cette voie de propagande scientifique, par un Guide médical aux bains de
lu vallée du Ithin et des Vosges (Schmidt, éditeur à Strasbourg), et par des monographies intéressantes de plusieurs eaux minérales de l'Alsace ou de la Forêt-Noire, dont la plus récente et la plus complète est celle des eaux de Bade , rédigée en collaboration avec le docteur Guggert, le consolateur des rhumatisants, l'infatigable champion des bains russes, auxquels il sait faire opérer des miracles.
Dès le temps des Romains, Bade s'appelait déjà la ville des eaux, Civitas aquensis, et depuis deux mille ans ses sources chaudes bouillounent encore, aussi abondantes, aussi efficaces. Si les documents statistiques nous manquent sur cette époque reculée , ceux que nous possédons démontrent que la population de Bade a triplé depuis cinquante ans, exactement comme celle de Londres, la population sédentaire bien entendue; car pour les étrangers, les visiteurs de Bade qu'y retiennent plus ou moins longtemps , durant la belle saison , les appâts du plaisir, ou les soins de leur santé , le nombre s'en accroît en proportion bien plus forte. Il n'était que d'un millier d'individus au commencement du siècle, il dépasse aujourd'hui cinquante inillo personnes. Large clientèle pour le livre de Bade et ses Thermes, qu'il faudra réimprimer plus souvent que le furent au dix-septième siècle les Délices de Spa; et ces fameuses délices n'avaient certes pas l'élégante tournure, l'impression luxueuse et les gravures charmantes qui classent le livre que nous examinons, indépendamment de son mérite scientifique, au rang des volumes ehers aux bibliophiles.