MUSÉE DE COLMAR
Le musée de Colmar renferme un certain nombre de tableaux qui seront longtemps un signe de contradiction , une pomme de discorde entre les juges les plus compétents. A quels peintres faut-il attribuer ces vieux chefs-d'œuvre qui , parmi les splendeurs du culte catholique, ont peut-être le plus frappé Timagination de nos ancêtres ? Grammatici certant, on discute , on retourne la question dans tous les sens , et rarement on parvient à se mettre d'accord. Les témoignages contemporains sont insuf&sants, et c'est en vain qu'on retourne la poussière de nos archives pour en faire sortir la lumière. Moins heureux que les érudits belges, hollandais et suisses , qui sont par-
venus à rétablir, pièce par pièce, l'histoire entière de quelques-uns de leurs artistes, les archivistes alsaciens n*ont trouvé, jusqu'ici, que de rares textes, se démentant souvent les uns les autres, qui ont été d*un faible secours pour dissiper l'obscurité de ces problèmes.
L'analogie est peut-être ici le mode d'information, sinon le plus sûr, du moins le plus fécond, et quand des hommes comme MM. Alfred Michiels, de Quandt, Passavant, Waagen, Emile Galichon , Eigner , veulent bien visiter notre collection de peinture et nous faire part de leurs impressions , de leur jugement, il faut tenir grand compte des rapprochements, des comparaisons qui se présentent à leur esprit. Grâce aux renseigneinents qui nous sont parvenus par cette voie , on peut aujourd'hui attribuer, avec certitude, à Martin Schœngauer tel tableau dont, il y a peu d'années encore , l'auteur était parfaitement anonyme.
Notre rôle est de noter l'opinion de ces savants visiteurs, et, par une critique intelligente et nécessairement éclectique, de dégager de plus en plus l'inconnue qui s'attache à ces nobles panneaux. Nous parviendrons peut-être ainsi à arracher leur secret à ces madones si profondément expressives, à ces saints personnages qui s'impo-
sent encore à la piété des fidèles, à ces anges ravissants, EngeUkœpfchen avf Eheinu-eingoldgrand j comme parle Henri Heine dans sa langue pittoresque. M. Ch. Goutzwiller a bien voulu se charger de cette tâche.
Voué aux plus sérieux travaux d'administration, M. Goutzwiller, déjà connu par ses recherches sur lancien comté de Ferrette dont on prépare en ce moment une nouvelle édition, s'en délasse dans la pratique et l'étude des arts. L'occupation de ses loisirs le désignait naturellement pour la révision du catalogue du musée publié en 1860, et qu'il était nécessaire de rééditer. En mettant les notices primitives au courant , il reconnut qu'il lui restait à faire l'inventaire de ce qu'on sait aujourd'hui de ces tableaux célèbres et de leurs auteurs ; il se mit résolument à une entreprise si utile, et pour laquelle il était on ne peut mieux préparé. A des connaissances techniques étendues, à un goût sûr, à un sentiment très- vif du beau , M. Goutzwiller joint ce que j'appellerai le sens historique , c'est-à-dire que chez lui l'homme du XIX^ siècle sait assez se dépouiller des idées de son temps pour comprendre l'art du XV® et du XVP. Il écrivit , pour la Revue d'Alsace y une série d'articles qui ont été très-remarques et dont il a fait faire , pour un petit nombre
d'amis, un tiragé4i(Nii^ sous le titre de : le Musée de Cohnarj notice sur les peintures de Martin Schœngauer et de divers artistes des anciennes écoles allemandes, (Colmar , imprimerie de C. Decker, 1867, in 8°.de (II)-80 pages.) Que les amateurs prennent note de cette plaquette , dont il n'existe que 50 exemplaires, et à laquelle un excellent portrait de Schœngauer, gravé à Teau-forte par M. Goutzwiller, donne beaucoup d'intérêt. Cette étude résume et critique toutes les données actuellement acquises sur les tableaux de Fanciennc école allemande conservés à Colmar. A ce titre , comme aussi pour les opinions personnelles de l'auteur, elle sera longtemps le premier document à consulter en ces matières.
Cependant , moins d'un an s'est passé et déjà il y aurait lieu de la modifier. Le musée a reçu , depuis lors, la visite de M. Al. Pinchart, chef de section aux archives de Bruxelles , connu par d'heureuses découvertes sur l'histoire de la peinture flamande; de M. de Hefner-Alteneek, conservateur du cabinet des estampes à Munich ; de M. le docteur Alfred Woltmann, de Berlin, auteur d'une étude sur Holbein ; et le passage de ces savants étrangers à Colmar a procuré de nou« velles informations qu'il ne faut pas . laisser se perdre. C'est ainsi que M. Pinchart, le récent
biographe de Roger van de^*'Weyden ou de le Pasture, dont on croyait avoir retrouvé le faire et la manière dans les tableaux de Schœngauer, se refuse à voir le moindre rapport entre le peintre de Bruxelles et celui de Colmar; attendons les raisons qu'il ne pourra manquer d'en donner, soit dans le complément de son étude sur van der Weyden , publiée dans le Bulletin des commissions royales d'art et d'archéologie y et publiée à part sous le titre de : Roger de le Pasture, dit van der Weyden (in-8° de 87 pages) , soit dans le livre actuellement sous presse, où il rend compte de sa visite au musée de Colmar. Quant à MM. do Hefner et Woltmann, leur attention s'est plus particulièrement portée sur le grand autel dlscnheim, et la divergence de leurs opinions doit nous mettre singulièrement en défiance. Tandis que le premier voit dans ce grand rétable l'œuvre de Mathias Grtinewald, d'Aschaffenbourg, qu'un témoignage de 1573 semble désigner en effet , le second le revendique au nom de Hans Baldung Griin, dans un article de la Zeitschriftfilr Mldende Kunsty du docteur C. von Ltitzow(2® année), intitulé : Ein deutsches Meisterwerk auf franzosischem Boden, Si ces juges si autorisés n'ont pu s'entendre sur des peintures dont l'un et l'autre portent la valeur très-haut, par contre ils sont
tombés d'accord pMr reconnaître comme une œuvre allemande la belle Pitié que M. de Quandt a le premier attribuée à Schœngauer , et que d autres critiques , dont M. Goutzwiller adopte Topinion , croient le produit d'un pinceau italien.
M. Ed. His-Heusler, auteur d'intéressantes études sur des artistes suisses, président de la commission du musée de Bâle, servit d'introducteur à M. de Hefner et au docteur Woltmann. Lui-même, admirateur éclairé de nos richesses artistiques, il passe rarement une année sans renouveler connaissance avec elles. Un article des Mittheïlungen der k. k, Centralkommission , de Vienne, où M. K. Schnaase contestait l'authenticité de la date de la mort de Schœngauer, fournie par l'obituaire ou registre des anniversaires de Saint-Martin, lui donna occasion d'examiner à son tour ce problème , que d'autres découvertes avaient beaucoup compliqué ; il a publié le résultat de ses recherches dans VArchiv fUr die zeichnenden Kunste, de Leipzig, avec un tirage à part sous le titre de : Dos Todesjahr Martin Schœngau^rs, {Leipzig ^ Verlag von R, Weigel, 1867, in-8° de 16 pages.)
La démonstration de M. Schnaase avait, il faut le dire , une base assez légère. Il supposait d'abord que le registre de Saint- Martin suivait, non
pas Tordre chronologique des décès, mais, à r exemple de la plupart des documents de ce genre , celui du calendrier , le plus commode pour le service du culte, et, dans sa pensée, l'annotateur qui avait inscrit la fondation de notre peintre , aurait négligé une dizaine du millésime , c'est-à-dire qu'au lieu de LXXXVIII (1488) , il aurait dû mettre LXXXXVIII (1498). D'un autre côté, il croyait qu'à cette époque le diocèse de Bâle commençait Tannée à l'Annonciation ou à Pâques , tandis que dans le reste de l'Allemagne elle s'ouvrait au 1®"* janvier. Cette double hypothèse servait à M. Schnaase à établir une concordance entre le registre de Saint-Martin et la note inscrite au revers du portrait de Schœngauer, conservé à la pinacothèque de Munich , qui , on le sait , le fait mourir seulement le 2 février 1499.
Ce qui confirmait M. Schnaase dans cette opinion , c'est la mention dans un colligende ou livre des cens dus au chapitre de Saint-Martin , qu'en 1490 le peintre payait encore une rente foncière pour une maison située à Colmar.
Dans une de ses visites au musée, M. His- Heusler avait eu occasion de voir Tobituaire de Saint-Martin ; il fut frappé de ne lui trouver aucune ressemblance avec le type imaginé par M. Schnaase. C'est, par ordre de date , un relevé
des décès qui avaimit donné lieu à des fondar tiens pieuses ; la mention de la mort de Martin Schœngauer est à son rang, et elle présente même des caractères particuliers d'exactitude; il n'y a donc pas lieu de supposer l'omission d'une dizaine dans le millésime. Quant à la seconde hypothèse de M. Schnaase, à savoir que dans le diocèse de Baie Tannée ne devait commencer qu'après la Circoncision , il ne fut pas difficile à M. His-Heusier d'en montrer l'inanité : dans la haute Alsace, à Colmar notamment, il n'y a pas d'exemple que le commencement de l'année ait été ramené à Pâques ou à l'Annonciation ; au XY® siècle des usages particuliers autorisaient peut-être à le fixer à Noël ; du moins existe-t-il , dans les archives de Mulhouse , deux lettres de Pierre de Hagenbach , dont la date démontre que dans sa chancellerie le style natal prévalait.
U restait à expliquer comment le nom du peintre figure encore, en 1490, parmi les censitaires de Saint-Martin. Un examen approfondi du colligende de cette année et de ceux qui l'ont précédé en 1471 , en 1469, en 1446 et en 1371 , fit voir à M. His-Heusler que cette circonstance ne fournit pas une objection sérieuse contre l'authenticité de l'obituaire. Le fait est qu'en renou-
vêlant les registres, on avait soin de reproduire , à chaque article , les noms qui y avaient figuré précédemment, et de conserver. ainsi la trace de tous les changements opérés depuis rétablissement de cette espèce de cadastre en 1371.
Ce raisonnement est décisif. M. His-Heusler conclut très-justement que rien ne permet jusqu4ci d'infirmer l'exactitude de la date du 2 février 1488, assignée par Tobituaire de Saint- Martin à la mort de Schœngauer. Si je suis bien informé , M. Schnaase n'a pas fait difficulté de le reconnaître, et sans aucun doute, Texcellente dissertation dont je parle mettra fin à toutes les hésitations des futurs historiens de la peinture allemande.
Je ne saurais clore cet article £ians parler de la reconstitution de la Société Schœngauer. C'est à cette association et à son fondateur , M. L. Hugot, que le musée dé Colmar doit ce qu'il est aujourd'hui. Diverses circonstances avaient , peu à peu, affaibli son action, au grand regret de ceux qui jugent qu'il est toujours bon d'intéresser le public aux œuvres d'art , aux choses de l'esprit. Au commencement de l'année dernière, M. I. Chauffeur proposa au maire de Colmar, M. H. de Peyerimhoff, de reconstituer une association à laquelle la ville avait tant d'obligations. L'administration
municipale s'empressa d'adhérer à la proposition, et , grâce au concours de tous , la Société a relevé aujourd'hui son . patriotique drapeau. Depuis un an , elle s'est installée ; elle a fait d'importantes acquisitions. Dans l'avenir il s'offre à son activité plus d'un but à poursuivre. Il serait beau pour la nouvelle Société d'enrichir ses portefeuilles des principales gravures de Schœngauer, des admirables reproductions de dessins de maîtres de M. Braun. Mais la réalisation de ce programme ne devrait-elle pas se subordonner à la nécessité de restaurer les vieux tableaux qui sont la gloire du musée ? Quelques-uns des plus importants ont souffert des outrages des hommes , de Tinjure du temps ; les connaisseurs ont constaté que des panneaux s'écaillent, et si l'on n'y prend garde, si l'on n'avise pas à temps, le dommage sera difficilement réparable. X. M.