W. LE VICOMTE THÉODORE RENOUARD
DE BUSSIERRE.
Le 21 janvier dernier est mort, au château de Reicbshoffcn, à rage de soixante-deux ans et demi , M. le ricomte Théodore Renouard de Bussierre , qui a fait sa prcmièro entrée dans le monde littéraire en 1829, avec deux volumes de Lettres sur V Orient. Depuis cette époque, c'està-dire, pendant trente-cinq ans, M. Th. de Bussierre a beaucoup écrit; il a fait des ouvrages d'histoire, d'archéologie historique et de controverse. Comme compatriote et comme écrivain , il a donc doublement droit à notre attention. Celui qui écrit ces lignes a été honoré , pendant de longues années , de Tamitié du défunt. Cette amitié d'enfance et de jeunesse n'a point été altérée pai* de grandes divergences dans le domaine de la foi dogmatique ; elle est restée la même , malgré la différence des positions sociales.
Pour rester dans ces termes avec des amis haut placés, — je ne dis point cela par application à M. de Bussierre, qui eût été serviable à toute épreuve , — pour rester dans ces termes, la seule règle de conduite à donner, c'est de ne jamais rien demander; c'est le plus sûr moyen de ne pas éprouver de mécomptes.
Je conserve donc une parfaite liberté d'esprit et une impartialité complète, même en portant un jugement sur un homme qui m'a été cher, et dont j'ai toigours respecté les sincères convictions. Mes sympathies profondes pour un cœur aimant et fidèle n'influeront en rien sur uiou
appréciation du touriste , de T historien d'Alsace , de rhagiographe et du controversiste catholique fervent et convaincu.
n faut cependant que je fasse tout d'abord un aveu. Je me reporte de préférence vers ces belles années de premier épanchement, où M. de Bussierre s'ignorait encore lui-nïême. Rien ne peut rendre , ni reproduire Tabandon , la naïveté des relations de jeunesse. Même entre hommes qui continuent à suivre la même direction politique, sociale, religieuse et scientifique, les rapports de l'âge viril et de la vieillesse ne sont plus que l'ombre des premières belles journées de mai. L'amitié a son printemps comme l'amour.
M. de Bussierre était, en 1827 , secrétaire d'ambassade à Vienne , lorsqu'il se sentit poussé par le désir irrésistible de voir des pays un peu plus lointains que ceux des bords du Danube. U demande un congé d*un an , l'obtient et part pour Coustantinople en traversant la Galicie , la Pologne et la Russie méridionale. De Byzance, il comptait se rendre sur les bords du Nil et de là en Palestine.
Il 7 a quarante ans, un voyage en Turquie et en Egypte, en Nubie et en Arabie était une grosse affaire. Les riches, les jeunes, les privilégiés de ce monde pouvaient seuls se permettre pareille fantaisie. M. Théodore de Bussierre était du nombre de ces heureux. Il suivit, à peu de chose près, toute la route qu'il s'était tracée. Dessinateur habile et peintre dilettante , il fixa ses souvenirs dans une collection d'albums, qu'il eut le bonheur de rapporter sains et saufs d'au delà des cataractes du Nil,
avec une collection de petites antiquités égyptiennes. Dans ces innombrables croquis il fit un choix , et écrivit un commentaire intéressant qui fut publié sous le titre modeste de : Lettres sur r Orient.
Le style de ces lettres est un peu mou et diffus. L'auteur n'avait pas encore l'habitude de manier la plume; il n'avait point refait ses études clafisiques. Mais par la naïveté des impressions , par l'exactitude des détails et de la description , il rachète ce qui lui manquait du côté du faire. Chez un écrivain , quel qu'il soit , rien ne remplace le pfemier duvet, la fleur première, le laisser-aller de l'inspiration au matin de la vie. Tout jeune , on se donne tel qu'on est, sans arrière-pensée. Plus tard on pose, on a un autre but que celui de plaire ou d'amuser. Homme politique, on veut gagner des partisans; poëte, on veut être de l'Académie; homme de foi, on veut faire des prosélytes. Le jeune auteur, le jeune voyageur, ne veut qu'une chose: voir, aimer et être aimé.
Les lithographies qui accompagnent le premier ouvrage sont remarquables; elles ont été exécutées, il est vrai, par des artistes distingués; mais ces artistes n'avaient qu'à prendre les contours, les lumières et les ombres dans les portefeuillçs du touriste qui a le sentiment profond, l'adoration de la nature pittoresque, et qui choisit, par conséquent, les sites avec une délicatesse que bien des peintres de profession envieraient.
Ce que je disais tout à l'heure de la fraîcheur des impressions que recueille et que reproduit un écrivain débutant, s'applique par la même raison au crayon et au
pinceau. Le culte du paysage est pour le moins autant une a£BEÛre d'inspiration que d'étude; rien* ne remplace , dans un âge avancé , chez Tartiste mûri par Tétude et la comparaison des chefs-d'œuvre , Tivresse du premier coup d'oeil lorsque les yeux voient pour la première fois des palmiers se dresser au pied des minarets ou former un ddme de verdure au-dessus des huttes des Nubiens, ou rafraîchir sous leur ombre le voyageur dans les oasis de la presqu'île du Sinaï.
Ce voyage de M. de Bussierre était d'ailleurs semé d'incidents plus ou moins romanesques qui en rendent la lecture attachante. Le jeune touriste avait pris le costume turc , qui lui allait à merveille , et il marchait de compagnie, du moins en Egypte, avec un jeune lord anglais, fort aimable comme le sont les jeunes lords lorsqu'ils se donnent la peine d'être gracieux.
Les deux associés avaient fait au Caire, devant notre consul, un accord avec des Arabes de je ne sais plus qnelle tribu, et d'après ces conventions bien réglées ils devaient être escortés fidèlement au couvent du Sinaï, et de là en Palestine. En route déjà, ils eurent lieu de s'apercevoir des dispositions peu bienveillantes de leurs guides ; ils se tinrent sur leurs gardes et atteignirent le * premier but de leur tournée. Mais au couvent de Sainte- Catherine commencèrent des difficultés plus sérieuses. Les Bédouins , pour aller à Jérusalem , exigèrent le double ou le triple de la somme convenue dans le principe. Impossibilité de les satisfaire , sans épuiser les moyens de continuer la route. Les pourparlers durèrent plusieurs
jours, peudaut lesquels nos jeunes étourdis restèrent bloqués dans le couvent par la caravane qui stationnait au pied de cette forteresse naturelle. 11 est évident pour moi que les Arabes avaient des raisons mercantiles pour retourner en Egypte , probablement la vente de peaux de moutons ou de vieilles peaux de chameaux. Par leurs exigences exorbitantes, ils voulaient mettre les Francs dans l'impossibilité de poursuivre leur pèlerinage vers Jérusalem.
U fallut passer sous les fourches Caudines , dressées par ces^ drôles et retourner au Caire. Les moines grecs du couvent de Sainte-Catherine , effirayés des mauvaises dispositions de ces chameliers avides, voulaient persuader à M. de Bussierre et à lord Brabason de demeurer au couvent et d'attendre l'arrivée d'autres pèlerins ou d'une autre caravane. La belle expectative ! rester enfermés pendant six mois , pendant une année ou davantage peut-être avec des moines crasseux et ignorants; et laisser en Europe , pendant ce long espace de temps , des parents et des amis plongés dans une efiroyable anxiété !
Les prisonniers se remirent entre les mains des Bédouins, ne dormirent jamais qu'à tour de rôle et revinrent au Caire , sans avoir été molestés davantage , ce qui me confirme dans ma première appréciation que M. de Bussierre ne contredit pas , mais qu'il ne laisse qu'entrevoii*.
Ces messieurs furent peu généreux ; ils portèrent plainte devant leurs consulats respectif , et je n'ai jamais pu tirer au clair avec M. Théodore de Bussierre , combien de coups de bâ^on fiu'ent appliqués sur la plante des pied8
de ces pauvres diables. Je suis sûr que notre touriste , qui ayaît bien le meilleur cœur du monde , expia plus tard M» petto ce manque de charité chrétienne par un repentir sincère et par plus d'une prière rétrospective.
£n 1831 , M. de Bussierre quitta la carrière diplomatique; il était alors secrétaire de légation à Carlsruhe Nouvellement marié, il fut heureux d'être afiranchi de toute responsabilité officielle. A partir de ce moment, usant de toute sa liberté d'action, il reprit ses courses dans le Midi et publia, en 1836, un volume plein d'intérêt sur la Sicile. Ou y retrouve encore la même verve juvénile que dans les précédentes Lettres sur r Orient, toutefois avec un talent mûri. Le voyageur aborde l'antique Trinacrie mieux préparé qu'il ne Tétait pour l'Egypte. Il connaît bien l'histoire du pays qu'il va parcourir , et les tableaux de genre n'occupent plus la première place. Il fait bravement l'ascension complète de FEtna, en compagnie de son frère Léon et d'un jeune naturaliste allemand, le docteur Helfer, qui accompagna un peu plus tard le colonel Chesney dans son expédition sur l'Ëuphrate, et alla mourir , malheureusement , dans l'archipel des îles Andaman et Nicobar. gr
Quelque intéressantes que soient les relations de voyage imprimées de M. de Bussierre , son commentaire verbal l'était davantage, car l'auteur avait toutes les belles qualités de l'homme du monde, de l'homme d'imagination et de cœur.
Je voyage encore maintenant de souvenir avec lui , et certaines scènes de l'intérieur de la Sicile , racontées par
lui , exercent encore un grand charme et nue intiuence irrésistible sur moi. Voici , par exemple , une anecdote qui m*a profondément remué :
En chevauchant à dos de mulet, dans l'intérieur de rîle, nos voyageurs sont tout à coup abordés par un jeune cheval sauvage qui se dresse devant eux et semble vouloir leur barrer le sentier ou la fondrière qui portait le nom de route. On chasse le poulain, il revient à la charge, en hennissant, non pas de joie , mais avec des démonstrations qui semblaient provenir de tout autre chose que de l'exubérance des forces et de la jeunesse. On Técarte à coups de fouet , il se sauve un instant et revient , tantôt sur le devant, tantôt sur les flancs de la caravane, toujours avec les mêmes signes d'impatience et de tristesse. — « Vous vous moquerez de moi tant que vous voudrez , dit notre touriste à ses compagnons, cette pauvre bête a quelque chose à nous dire ou à nous montrer, elle est inquiète. » — <£h bien, voyons, dit un autre membre delà caravaner, nous allons faire mine de la suivre au moment où nous l'aurons chassée. » Ceci fut dit et fait. Au bout d'une course désordonnée de quelques centaines de pas à travers Ièl|tliardons, le poulain s'arrêta tout court près du cadavre d'une jument sauvage étendue dans ce désert loin de toute habitation. Il tournait autour de ces restes de sa mère et continuait à pousser de douloureux hennissements , tantôt flairant le corps mort, tantôt se redressant avec un frémissement nerveux vers les voyageurs pour implorer leur aide et assistance , comme s'ils avaient pu remettre sur pied sa pauvre nourrice. Lorsqu'il vit partir les étrangers
sans avoir obtenu d'eux le secours espéré , il resta la tête et la crinière penchées près du cadavre.
Cette scène du désert sicilien , racontée avec simplicité et une vive émotion par M. de Bussierre , m'a laissé une impression inefiaçable qui se rattache pour moi à toute une série d'idées ^ que je n'oserais développer, de crainte d'être accusé de ridicule sensiblerie. Fort heureusement la compassion et la sympathie pour les êtres inférieurs de la création commencent à être prêchées par des hommes compétents, et il est permis de regarder comme l'une des conquêtes de notre civilisation contemporaine ce respect pour la vie dans toutes ses manifestations , aussi longtemps qu'un intérêt évident de défense ou de conservation personnelle ne prescrit ou ne permet pas de l'ôter.
Me voilà bien loin des ouvrages de M. de Bussierre: j'y reviens pour ne plus m'en détourner.
Des séjours prolongés , et souvent renouvelés , dans la ville étemelle avaient familiarisé M. de Bussierre avec les débris et les monuments de tout ftge qu'elle renferme, n était devenu archéologue et Romain par affection. Ce séjour de Rome , joint à des études faites dans une direction exclusive et à l'influence de quelques hommes éminents , agit singulièrement sur son imagination , son esprit et son cœur. M. de Bussierre quitta la confession au sein de laquelle il avait été élevé pour retourner à la foi de ses pères. C'est le titre que porte celui de ses ouvrages capitaux , où il examine à nouveau les points qui séparent l'Église catholique de celles qui sont sorties du mouvement de la réforme au XVP siècle.
Nous n'avons point à juger ici , soit en condamnant , soit en approuvant, la révolution intérieure qui s'était faite dans la conscience et les convictions de M. de Bussierre; c'est un secret entre Dieu et lui. Ce qu'il est juste de dire, c'est que Marie- Théodore de Bussierre, comme il va s'appeler à partir de là, avait franchi ce pas redoutable en pleine connaissance de cause , sans mobile pris dans l'ordre de choses matériel. De sa part, c'était, en un mot, un acte désintéressé.
De ce moment, les nombreux ouvrages qu'il continue à publier, porteront tous, à peu près sans exception , l'empreinte de la nouvelle direction d'idées à laquelle il s'était abandonné. En sa qualité de néophyte, il s'impose l'obligation, le devoir, de proclamer hautement sa foi nouvelle , sa < régénération » ; il veut contribuer , par son exemple et par sa plume , à redresser les erreurs de ses anciens coreligionnaires.
Pour atteindre ce but, il se servit tantôt des armes que lui fournissait l'histoire locale d'Alsace ou l'histoire générale , étudiée ou interprétée à son point de vue, tantôt des armes aiguisées de la controverse, tantôt du récit biographique , en proposant à l'émulation des fidèles la vie des saints. Toute l'activité de M. de Bussierre — et elle était prodigieuse — s'était, pendant les vingt-cinq dernières années de sa vie , concentrée dans les recherches historiques et dans la reproduction ou la récapitulation des résultats obtenus par lui.
Je ne voudrais rien dire qui pût , de loin ou de près , blesser cette mémoire qui m'est chère à plus d'un titre ,
( 139 ) et je m'efforce d'écrire ou de parler comme si lui-même était à mes côtés et qu'il pût encore prêter Torcille à mes objections faites avec franchise , mais sans amertume et sans parti préconçu. £h bien ! qu'il me permette de répéter — et cette remarque a dû lui être faîte par plus d*nn catholique fervent — que l'histoire est devenue trèssouvent entre ses mains un bélier offensif. S'il a eu , et je ne saurais en douter , la sincère volonté de ramener des âmes < égarées » , de les ramener par l'argumentation et par les leçons de l'histoire , il a manqué son but en le dépassant ; il a envenimé les plaies au lieu de chercher à les cicatriser. C'était l'ardeur du nouveau converti qui le poussait en avant.
Après ces réserves , j'accorderai sans peine à M. de Bussierre que ses recherches ont été fÎEdtes avec une infatigable patience , et que , dans la disposition des matériaux , il avait acquis une grande habileté. Le travail du bénédictin précédait chez lui celui de l'ordonnateur et de l'écrivain. U avait la satisfaction de trouver, parmi ses nouveaux amis , de nombreux lecteurs ; le cercle de son auditoire s'étendait même parmi les personnes qui ne partageaient point ses convictions : les amis de l'histoire d'Alsace conserveront son souvenir, h' Histoire de Vétahlissement du protestantisme à Strasbourg et en Alsace a été faite en partie à l'aide de documents inédits. En lui ouvrant les cartons de nos archives , il y a une dizaine d'années, j'ai pu m'assurer, de visu, à quel point il s'appliquait à cette préparation des matériaux qui devaient lui servir.
Seulement je persiste à croire que Thistorieu , sans être voue à Tindifférence , a des devoirs sérieux et généraux à remplir ; il doit savoir, au besoin , rendre justice à des adversaires , examiner avec calme quels grie& ils avaient à faire valoir. Tout en réservant les sympathies pour ce que Ton croit ou ce que Ton sait être la bonne cause , pourquoi ne pas distribuer le blâme ou la louange avec une main et une bouche sanctifiées par Tesprit de mansuétude et de douceur ? *
Ce n*est point l'approbation de Louis Veuillot , l'éloquent , mais aussi le virulent protagoniste des ultramontains , qu'il fallait chercher; c'est celle de Fénelon et de saint Vincent de Paul , ces modèles d'évangélique charité , que sans aucun doute notre ami et compatriote est allé rejoindre dans le monde meilleur , que nous effleurons tous de notre pied , mais où bien peu d'entre nous — à quelque confession que nous appartenions, — seront jugés dignes d'entrer *. Louis Spach.
1. Mont donnons ici la simple liste des ouvrages de M. de Bassi erre. Les bornes de ce Jonrnal (purement bibliographique) nous ont empêché d'entrer dans une analyse plus détaillée de ses nombreux écrits :
Lettrée *ur VOrient.9 Toi. in-8*. Paris et Strasbourg, 1829.
Voyage en Sicile. 1 vol. in-8*. 1886.
Hiêtoire de eainte Odile , patronne d* Alsace, Paris, 184S; in - 18. 2* édition. Paris , 1853 ; in-8*.
La Foi de noê pèret ou la Perpétuité du catholiciemef ouvrage dédié à ses anciens coreligionnaires. Paris, 1844; 1 vol. In-S".
1res s<p( Baeiliquee de Rome ou Visite des sept église». Paris, 1845; S vol. in-8*.
Vie de sainte Françoise Romaine , précédée d'une introduction sur la mystique chrétienne. Paris, 1848 ; 2 vol. in-8^