‹ Le Bibliographe alsacien (volume 3)Chapitre 33 sur 138 · EXPOSITION DE LA SOCIÉTÉ DES AHIS DES ARTS DE STRASBOURG · texte numérisé non relu

EXPOSITION DE LA SOCIÉTÉ DES AHIS DES ARTS DE STRASBOURG

On se rappelle peut-être que dans les comptes rendus des expositions de la Société des amis des arts , qui ont paru dans le Bibliographe alsacien^ en 1863 et en 1864, M. F. Tainturier formulait nettement l'idée que la Société des amis des arts de Strasbourg n'avait qu'à perdre

à rester invariablement nnie aux six sociétés qui composent, avec elle, ce qu'on a appelé TAssociation rhénane pour Tencouragement des beaux-arts.

Il tirait son argument principal de la faiblesse successivement croissante de nos expositions et faisait remarquer qu'une cinquantaine de tableaux, envoyés directement de Paris et qui ne devaient être exposés qu'a Strasbourg, contribuaient presque seuls à leur donner quelque valeur.

Cette observation devait ne pas manquer de justesse ; car le président de la Société de Strasbourg pour 1864, M. Marcotte, vient, dans son discours à l'assemblée générale du 5 février 1865, de proposer, en son nom personnel, un changement radical dans la constitution de la Société. D'après lui , la Société de Strasbourg devrait se séparer de l'Association rhénane, et comme il lui serait peut-être difficile de marcher avec ses seules ressources, H. Marcotte conseille une affiliation avec les Sociétés de Metz et de Nancy, qui viennent de se reconstituer. Voici, au surplus, les arguments mis en avant à l'appui de son opinion.

• Il peut être bon et utile* d'aOilior deux ou trois sociétés des «amis des'arts; mais que la combinaison aille jusqu'à réunir sept

• sociétés et à prolonger une exposition pendant huit mois , c'est

• évidemment en exagérer et en fausser le principe. Le résultat

• en est la preuve. L'appel des sept sociétés réunies n'est, à bien «peu d'exceptions prôs, entendu que des enfants perdus de Tart.

• Les artistes français s'abstiennent d'une manière presque ab-

1. Compte rendu de la Société des amU des arta , assemblée générale dn 5 février 1865, p. 6.

8olue; et quant aux artistes allemands d'un certain renom, dont le talent, s'il nous était donné d'en juger, nous consolerait au moins de l'absence de nos compatriotes, combien en peut-on citer qui consentent, ne fût-ce que de loin en loin, à figurer aux expositions rhénanes? Aussi chaque année, la médiocrité de ces expositions excite les mômes doléances chez nos voisins d'outre-Rhin, comme chez nous-mêmes, et les uns et les autres nous nous ingénions vainement h trouver un remède à ce qui tient, tout bien examiné-, au vice fondamental de notre organisation. C'est donc cotte organisation qii'ii importe de changer. En nous séparant, quoiqu'il doive nous en coûter, des six sociétés allemandes, non parce qu'elles appartiennent à une nationalité différente, mais parce que le faisceau que nous formons avec elles est trop nombreu.lf; en cherchant dans des villes françaises et voisines de nous, les éléments d'une association moins compliquée et d'expositions d'une durée plus restreinte , combinaison que la reconstitution des Sociétés de Metz et de Nancy vient de rendre possible, nous prendrions la seule résolution que la situation réclame et cette résolution profiterait également à toutes les sociétés de ce côté comme de l'autre côté du Rhin. >

J'approuve entièrement la mesure que propose M. Marcotte, mais par un motif différent des siens, motif que, sans doute , il ne siérait pas de donner dans un discours destiné à être lu par les membres de T Association rhénane, mais que nous pouvons dire ici où nous ne sommes pas tenu à la même réserve.

Nous avons foi en l'avenir de la peinture française et nous pensons que c'est là qu'il nous faut chercher nos exemples ; c'est du côté de la France que nous vient la lumière ; c'est de ce côté qu'il faut nous diriger. Si l'on compare, dans nos expositions , les tableaux français aux tableaux allemands, d'un œil non prévenu, une personne qui n'aurait même pas une grande habitude de la pein-

tare, n^h éditerait pas à reconnaître la supériorité relative de nos peintres français. Je ne prétends pas exalter, toutefois, tout ce qui nous vient de Paris ou de la Province ; je ne prétends pas dire que nous n'en recevons que des chefs-d'œuvre ; mais ce qui «est vrai et ce qui peut s'affirmer , c'est que la partie française de l'exposition peut se voir; elle est passable, quoique non sans débuts, tandis qu'à part un très-petit nombre de toiles, la partie allemande est plutôt susceptible de fausser que de développer le goût. Voilà pourquoi nous désirons voir la Société de Strasbourg se séparer de l'Âissociation rhénane ; qu'elle garde un souvenir de reconnaissance à TAsBOciation , qui lui a permis de vivre , rien de mieux ; mais la Société de Strasbourg ne doit pas, touchée qu'elle peut être par des sentiments de vieille confraternité, aller jusqu'à sacrifier son avenir sous le prétexte insignifiant de relations qui sont restées excellentes pendant trente ans. Elle est tenue de se relever et non de s'endormir, de marcher et non de se traîner.

Une association avec Mulhouse et Colmar nous aurait plus souri qu'une association avec Metz et Nancy. Les Sociétés de Metz et de Nancy sont constituées, il est vrai , tandis que tout est à créer à Mulhouse et à Colmar. Mais avec de la bonne volonté , ces deux villes pourraient être prêtes pour l'époque où la Société de Strasbourg se séparerait de l'Association rhénane; ce serait alors une association alsacienne des beaux -arts qu'on pourrait fonder.

Après ces observations préliminaires , entrons à l'expo-

( 188 ) sition et étudions les œuvres d*art qui y sont rassemblées.

Ce qui m'y frappe tout d'abord, ce sont deux bustes touchés de main de maître , les bustes de MM. les professeurs Stoltz et Sdititzenberger, qui sont dus au ciseau de M. Ph. Grass.

M. Grass est un artiste consommé , dans toute la force et la maturité de son talent; aussi voyez le soin avec lequel ces bustes sont étudiés , avec quel bonheur il a su , en conservant la ressemblance, accuser, d'un côté, la vigueur et l'intelligence, de l'autre, la pénétration et l'esprit méditatif de ses modèles.

La statuette de M. l'abbé Miihe est remarquablement traitée ; c'est bien là l'attitude que nous connaissons tous de ce type de dévouement et de charité. La tète n'a pas, il est vrai , l'affaissement du visage , la proéminence excessive de la lèvre inférieure de son modèle , vers la fin de sa vie; M. Grass a eu raison de nous rendre cette figure triste , douce et bonne qui était celle de M. l'abbé Mtthe, il y a quelques années. Le petit buste de M. Herzog est traité avec beaucoup de finesse et de vérité, et le médaillon de M. Hugueny avec une rare distinction.

Il m'est revenu qu'un autre buste, qui se trouve dans l'atelier de M. Grass, aurait ajouté un fleuron de plus à sa couronne s'il avait été exposé.

Je passe à l'examen de l'exposition de peinture , où je ne compte signaler que les œuvres qui me paraîtront mériter une étude sérieuse ; je dirai franchement ce que

je pense , car dans le métier de critique , on ne peut être utile qu'à la condition d'être vrai.

M. Zuber-Biebler a exposé la Reine bacchanale; ce tableau est joli de composition, de dessin et de couleur: mais où avez-vous vu , Monsieur, deux mètres carrés de toile employés à représenter une descente de Courtille? Les maîtres bollandais et flamands, pour les petits sujets, avaient de petites toiles; c'était une manière de mettre chaque chose à son rang. Je sais bien qu'il y a là, dans le coin droit de votre tableau , un ouvrier qui montre , sans doute avec indignation et pitié , cette scène à son jeune fils. Mais si vouliez vous élever jusqu'à faire de votre tableau une leçon de morale , cet ouvrier devait occuper le centre de la composition; la scène qui couvre votre tableau devait être sur le second plan. Tout votre talent de peintre devait se concentrer sur la tête de l'ouvrier que nous ne voyons que de profll, et sur celle de l'enfant que nous ne voyons pas du tout. Je ne veux point vous chicaner sur certaines jambes et sur certaines mains qui ne me semblent pas irréprochables, mais il m'est bien permis de vous demander comment l'homme , de figure si fine , qui est sur le char, se trouve égaré dans le cortège , comment une pauvre jeune femme qui n'a pas le vêtement de cette fête, s'y trouve emprisonnée à la gauche du tableau.

Vous avez rétofi*e d'un peintre. Monsieur, mais vous avez encore la fougue de la jeunesse : la mesure viendra.

M. Jules de Magy a exposé les Abords d'un marché sur la lùière du Tell et du Sahara, Il y a beaucoup de cha-

lenr et de vérité dans votre pa}aage ; vos montagnes sont à bonne distance ; ici sans doute la natnre est presque tout, rhomme est l'accessoire; j'avoue cependant que j'eusse désiré que la tête de l'Arabe monté sur le chameau placé au centre du tableau , fût étudiée avec plus de soin.

M. Clève a pris comme titre de son tableau : La Sorcière de Cervara, Votre intérieur est bien éclairé ; le contraste de cette vieille et.de cette jeune femme est heureux , l'attitude de cette dernière est charmante ; ses yeux trahissent une douleur concentrée . une colère prête à faire explosion ; c'est très-beau. Mais tout en approuvant votre tableau sans restriction , j'aurais désiré une légende explicative. Que prépare cette sorcière dans ce vase ? est-ce un filtre amoureux , est-ce un breuvage empoisonné ? le sujet manque de clarté.

M. Otto Weber expose un Paysage et des animaux; je ne vous connais , Monsieur, que depuis l'an dernier. Vous aviez exposé à Strasbourg un Pdivrage sur un haut platea/u^ que notre Société des amis des arts a eu le bon esprit de vous acheter. Je suis moins content de votre dernier tableau , quoique le paysage y fuie bien et quoique quelques-unes de vos vaches soient très-belles ; mais celle du premier plan , qui est debout, a un air de torticolis qui ne me paraît pas naturel , si je ne fais erreur.

Un peintre de l'école de Genève, M. Castan, nous montre une Entrée de foret, d'une fraîcheur et d'une vérité surprenantes. Je ferai remarquer toutefois qu'il m'a semblé qu'il y avait un peu de confusion dans le fourré qui est à la gauche du chemin.

M. Moutfallet a envoyé uu tiiblcuu spirituellement traité , sous ce titre : Bateleurs sur la place de l'Institut au XVIII* siècle. Ses personnages ont beaucoup de finesse et de vérité ; on les dirait empruntés aux estampes de r époque.

M. Schiitzenberger nous a donné un joli Panneau dé' coToJUf, Dans un chemin creux des environs de Naples, bien encadré, descend un âne portant deux enfants, et conduit par une jeune femme au teint halé. C'est sans doute une étude que M. Schiitzenberger a voulu faire; car, pour un tableau, il aurait choisi autrement son type de femme et fait Tenfant du premier plan un peu moins laid.

M. Ponthus-Linicr, qui étudie consciencieusement ses paysages , nous a envoyé deux très - belles toiles : la Vue du vieux château de Crémieux et les Anciennes Carrières de Keversniont.

M. Braun a joliment dessiné et peint les chevaux de son Écurie; mais nous y aurions désiré un peu plus de lumière pour voir complètement les détails.

M. Verwée a composé une Cour de ferme dans les environs d'Anvers, qui est éclairée avec beaucoup de

vérité.

M. Fabius Brest a envoyé un paysage : les Bords du canal de Milan, dont l'eau est d'une transparence et d'un effet remar^iuables.

M. Veyrassat a laissé ses chevaux cette année , et nous a peint uu Vieux Berger au soleil couchant , très-vigoureux , quoique peu import^int. *

M. Viot nous a euvoyé deux paysages : Paysage dans le Bugey, où on désirerait que les figures fussent traitées avec plus de soin; le Lac de Challain, étude solide et d'un bel effet.

M. Toussaint a donné , sous le titre de Contentement, un tableau de ^enre un peu sec peut-être, mais dont les personnages ont beaucoup de vérité.

Sous le titre de Souvenirs du premier Empire, M. Kienlen expose une tête de l'Empereur qui rappelle , de loin , celle de Napoléon peinte par Gros , dans la bataille d'Eylau du Loavre ; la tête du curé me plaît moins : je ne trouve pas à sa physionomie l'embarras et le respect que commandait la situation.

M"* Léonide Bourges mérite une mention pour son Paysage-marine (baie de la Somme} y et pour sa Petite fille se chauffant; j'en dirai autant de MM. Charles et Théodore Frère pour la Sangle et la Caravane.

n y a de l'originalité dans la Bacchante endormie et la Bonde des Sylvains, de M Chevrier; mais la couleur est de fantaisie.

Li'Enfr'acte de M. Dansaërt est bien composé; mais les figures sont insignifiantes et- les étoffes n'ont pas d'éclats.

Les Applaudissements de M. Rœrlé ont, par contre, des étoffes bien peintes ; mais la femme , qui applaudit , pose et n'écoute pas; ses mains, d'ailleurs, sont impossibles. Le Vase cassée que M. Kœrlé nous avait donné l'an dernier, valait mieux.

M. Stademann nous a donné, cette année, plutôt la

quantité que la qualité ; cependant sa Journée d'hiver (n^ 151) n'est pas sans mérite.

M. Gebhardt a exposé un remarquable Paysage, effet de lune.

M. Gaertner a un joli eflfet de lumière dans un Intérieur de maison à Téiouan (Maroc).

Le Moine des Alpes bavaroises se rendant à la pêche y de M. Spitzweg, est un paysage qui m'a paru bien peint.

Dans le genre religieux , ce que j*ai trouvé de moins £ûble, est le Christ à la fontaine de Jacob /de M. Palmer. n y a du sentiment dans la pose et la tête de la jeune femme; pas assez de noblesse dans la tête du Christ.

Le Christ en croix, de M. Antony Serres, manque d'expression ; la Vierge et les saintes femmes sont trop effacées et la peinture manque de relief.

La Petite Marchande de violettes, de M"« Olivier, est une bonne étude, quoiqu'il y ait quelque prétention à poser la tête de la jeune fille comme celle de Mignon aspirant au ciel, d'Ary Scheifer.

Parmi les paysagistes , je citerai encore MM. Zimmermann , Roeth , Krœner, Metz et Lortet.

n me reste à faire quelques remarques sur les œuvres exposées par quelques-uns de nos compatriotes.

Les deux tableaux de genre , la Partie de dés et la Scène de cabaret, de M. Beyer, sont bien exécutés et plus lumineux que les autres tableaux de genre du même peintre; je trouve, cependant , un peu d'uniformité dans sa couleur.

Le Cep avec raisins et oùeaux, de M. Cbristmann , De me paraît pas terminé ; les feuilles ne me semblent pas finies , du côté gauche du moins ; je voudrais plus de transparence dans la couche de cire qui couvre ses raisins ; ses oiseaux sont bien posés et bien peints.

Un cabaret au XVIP siècle, à Strasbourg, de M. Touchemolin, n*est pas d'un effet heureux; la salle est mal éclairée, les figures sont maigres, sans caractère, les contours trop arrêtés. Nous avons vu de M. Touchemolin , aux expositions précédentes, des combats franchement dessinés , des troupiers pleins d*entrain ; quand il voudra , il fera mieux que ce qu*il nous a envoyé cette année.

M. Hortefeux a exposé deux Jardinières habilement sculptées.

Après avoir terminé cette revue , me sera-t-il permis de demander pourquoi tant d'artistes alsaciens, dont nous tiendrions à connaître et à apprécier les œuvres, ne nous ont rien envoyé ?

Si Texposition de Paris doit être le but envié vers lequel convergent tous les efforts, ne pourrait-il se faire que nos artistes réservassent une partie de leur temps à leurs compatriotes et à leurs amis?

Espérons que ce vœu sera entendu.

P. S, Je viens de voir un tableau qui arrive à Tinstant : les Bords du Nil (vieux Caire) ^ par M. Belly; je m'empresse de le signaler comme Tune des œuvres les plus remarquables de Texposition.

Je regrette de ne pouvoir parler de quelques autres*

( 195 ) tableaux reçus depuis la rédaction de ce compte rendu ; je tiens toutefois à réparer un oubli. L'effet de soleil dans une forêt , du Paysage de M. Biihlmayer, est vrai et bien rendu.

Strasbourg, le 22 mai 1865.

REVUE BIBLIOGRAPHIQUE

Topographie et histoire médicale de Strasbourg et du département du Bas^Rhiriy par V. Stœber et G. Toiirdes, professeurs à la Faculté de médecine de Strasbourg. — 1 vol. gr. in-8° do 617 p. F« Berger-Levrault et Fils, libraires- éditeurs à Strasbourg et à Paris — 8 fr.

Ceci est un livre savant , sérieux , utile , s'adressant particulièrement à tous ceux qui sont chargés do veiller à la santé publique.

Ce n'est pas à dire qu'il ne constate ou ne rappelle plus d'un fait intéressant pour tout lecteur éclairé, quoique profane, si je puis me servir de l'expression familière aux adeptes d'Ësculapc^ quand ils désignent quiconque n'est pas initié à leurs mystères.

L'avantage de la statistique , en accumulant les chiffres, en les comparant entre eux, est de tirer d'une étude, aride en elle-même, des renseignements précis sur une foule de questions litigieuses, d'affirmer les faits positifs, de rejeter les erreurs, de réduire les exagérations.

Qui de nous, enfants de TAlsace, n'a senti sa fibre patriotique douloureusement affectée par les médisances des étrangers sur notre climat, d'après eux si malsain, si meurtrier! Notre livre fait justice de ces assertions. si exagérées : il faut s'y résigner , il est vrai ; il fait plus froid chez novLÉ que dans mainte région de la même latitude , il y tombe plus d'eau , et le sol est plus humide ; mais les chiffres qui établissent ces faits montrent en même t^mps combien est petite la différence qui constitue notre infériorité sous ce rapport.

Autre ' constatation peu flatteuse pour notre amourpropre et qui, cette fois, confirme pleinement les assertions malicieuses de nos compatriotes de l'intérieur. Il s'agit de la constitution des habitants de l'Alsace : < Les membres sont gros et longs , les pieds grands. Les cordonniers de Strasbourg savent qu'il leur faut des semelles

plus Isffges pour les pieds alsaciens Nous savons que

les chapeliers font venir pour l'Alsace les formes les plus larges, le plus souvent le n° 6.» Ainsi nous méritons bien et dûment ce vieux sobriquet de têtes carrées. Courbons la partie incriminée et résignons-nous.

Parmi nous existent , relativement à la médecine , bien des préjugés qui ne sont pas, du reste, particuliers à notre département et qui , probablement ailleurs comme chez nous, sont démentis par la statistique.

Quelle est la mauvaise saison par excellence , celle qui brise le plus de ces existences déjà minées par la maladie ? L'automne , l'époque de la chute « de la dépouille de nos bois , > dira le poëte , et avec lui , la sagesse des

nations. Blrrenr, répond la statistique , Tautomne est la saison la plus belle , la plus sai^e ; et la plus mauvaise , lapins meurtrière, c^est celle du réveil de la nature, c'est le poétique printemps. — Quand y a-t-il le plus de congestions cérébrales, d'apoplexies? £n été , répond le gros bon sens, quand la chaleur porte le sang au cerveau. Non, dit la statistique , en hiver, et cela, ajoute la science , parce que le froid refoule le sang vers les organes intérieurs et en favorise ainsi la congestion.

Si la délicatesse de votre système nerveux vous le permet, parcourez le chapitre qui traite des maladies endémiques et épidémiques, et constatez, une fois de plus, combien les faits les plus lugubres perdent de leur gravité quand ils sont examinés, analysés, comptés.

Au moyen âge, sur une population de 25 à 30,000 fimes , au plus , Strasbourg a perdu plusieurs fois , d'après les chroniques, plus de 15,000 habitants. Voilà les faits tels que nous les rapporte la tradition , écho de la rumeur publique ; voyons ce que nous disent les chiôres sur ce qui s'est passé à une époque plus rapprochée de nous. Le typhus de 1813 et 1814, le choléra de 1854 ont fait chacun , dans la population civile de notre ville , un peu plus de 500 victimes , et ce sont les plus fortes épidémies depuis le commencement du XIX'' siècle; toutes les autres n'ont pas eu d'influence marquée sur le chiffire de la mortalité die l'année qui est en moyenne de 2,000 et quelques centaines.

La connaissance de pareils faits devrait être répandue autant que possible et servirait à guérir bien de ces ter-

reurs folles qui , eu tempe d'épidémie , font peut-être plus de mal que l'agent épidémique.

Bien plus que la peste et la fièvre , le prix du pain influe sur le mouvement général de la population. Quand les vivres sont chers , la mortalité augmente , ce qui n'a rien que de tout naturel ; mids , chose plus curieuse , ce n'est pas seulement à cause d'un plus grand déchet que la population diminue , mais aussi parce que la production est moindre ; en temps de cherté on se marie moins et on fait moins d'enfants. Ainsi voilà l'antique sme Cererc et Bcxcho confirmé par la statistique du Bas-Rhin.

Ce livre est l'œuvre de deux hommes des plus compétents en pareille matière; professeurs de notre Faculté, auteurs de nombreux écrits sur diverses branches de la médecine, membres de la Société de salubrité du Bas- Rhin , ils avaient la science , le talent et l'autorité nécessaires pour mener à bonne fin un travail qui les intéressait tout particulièrement en leur qualité d'eniuiits de Strasbourg.

On n'y trouvera pas seulement une sèche nomenclature de faits et de chiffi-es : les auteurs ont su grouper judicieusement les uns et les autres, de façon à en faire jaillir la lumière et à tirer de leur rapprochement de nombreux enseignements. Aussi la lecture de leur ouvrage est plus attrayante que l'on ne pourrait croire : par une division claire et méthodique v par de nombreux tableaux intercalés, par des résumés succincts et précis, ils reposent l'attention du lecteur, ils constatent les résultats acquis.

Nous ne pouvons mieux terminer qu'en citant les der-

nières lignée du livre de MM. Stœber et Tourdes et en nous associant de tout cœur au vœu qu'ils expriment.

« Si cette étude a coûté à ses auteurs du temps et de laborieuses recherches, ils en ont été dédommagés par l'intérêt scientifique et patriotique qui s'attachait à un travail de ce genre ; puisse le même sentiment faire accueillir favorablement leur ouvrage !» X.

1. Les Payeanë de V Alsace au moyen âge: Etude sur les C0W8 colongères d'Alsace^ par M. l'abbé Hanauer, 1 vol. in-8^ Paris et Strasbourg, 1865.

2. Lies Constitutions des campagnes de V Alsace au moyen âge. Recueil de documents inédits^ publiés par M. l'abbé Hanauer, 1 vol. in-8^ Paris et Strasbourg, 1865.

M. l'abbé Hanauer est un amateur de nos antiquités alsaciennes, il les fouille avec ardeur et avec un trèsvisible et très-légitime désir de s'y faire sa place. De plus , sa polémique — car il ne craint pas la guerre et il l'a quelquefois cherchée — n'a pas ce ton d'aigreur, ni cet air provocateur et rogne , qui quelquefois , à ce que l'on prétend, caractérise les défenseurs attitrés de l'arche sainte.

Ce sont là des mérites que nous savons apprécier et plus de motifs qu'il n'en fallait pour nous faire lire avec intérêt les deux volumes que le savant abbé vient de publier. Malgré la différence de leurs titres, pittoresques d'ailleurs et habilement choisis pour piquer la curiosité ,

tous les deux ont trait au même sujet. Le premier est un tirage à part d^articles publiés sur les cours colongères alsaciennes, dans la Revue cqtholique d'Alsace; le second renferme le complément des études de Tauteur avec les matériaux et les documents réunis par lui à Toccasion de son travail. «

Les cours colongères sont à la mode. C'est un sujet intéressant sans doute , pourtant, pas plus que de rien au monde, il ne faudrait en abuser. Bien des gens pourraient trouver qu'après tant de travaux récents, après surtout les publications de MM. Burckhardt et Stoôel, deux volumes in-8° à la fois , deux volumes de près de 400 pages chacun sur cette même question , c'est beaucoup, c'est trop. M. Hanauer leur répondrait peut-être qu'il n'a pas eu le temps d'être plus court. C'est qu'eu effet il faut se hâter; l'attention des personnes, assez peu nombreuses d'ailleurs, qui s'occupent de ces études spéciales, commence visiblement à se lasser. M. Hanauer — nous demandons humblement pardon de l'image — est dans la position d'un voyageur qui , ayant voulu s'arrêter un instant à une station de chemin de fer, mais étant descendu trop tard, entend tout à coup siffler la locomotive; il se précipite pour arriver encore , et dans son trouble il oublie do réparer suffisamment le désordre de sa toilette. On voit bien que le docte abbé a eu peur de manquer le train , et c'est ce qui explique la manière quelque peu décousue dont sont composés ses deux volumes. 11 ne faut pas y chercher de l'ordre ou de la méthode ; ce sont ses cahiers de notes tels

quels qu'il nous donne : quelques pages de constitutions colongères copiées dans les dépôts publics, puis quelques pages d'extraits de s«s lectures , puis de nouvelles constitutions et ainsi de suite. On assiste au spectacle intéressant de voir comment un érudit comme M. Hanauer étudie une question. Le tout est d'ailleurs recouvert d'un style brillant let à elSPct , qui vous laisse la conviction que l'auteur doit être un excellent professeur de rhétorique.

Quand on veut absolument, en ces matières, traiter le sujet du jour au moment où ce sig'et commence à devenir celui du lendemain, il semble qu'il n'y ait guère que deux partis à prendre. Il faut, ou bien donner simplement et sans phrases un recueil de faits nouveaux, de documents non encore publics, ou bien entrer en conquérant dans la question et Tépuiser en un travail approfondi et définitif. L'ouvrage de M. Burckhardt , qui a obtenu, il y a cinq ans, un si grand et si légitime succès, était conçu dans le premier système. De pareils travaux , modestes et consciencieux , ne font pas de fracas , mais l'approbation des juges compétents leur est acquise d'emblée et leur reste. Ces humbles visées ne pouvaient sans doute convenir à M. Hanauer. Nous a-t-il donc donné dans ses deux gros volumes le dernier mot de la question? A-t-il moissonné le champ laissant à peine à celui qui pourrait les trouver après lui quelques épis à glaner? L'auteur des Paysans et des Constitutions est trop homme d'esprit pour le croire, nous en sommes convaincu, n sait bien, comme nous, que pour prétendre

remplir un pareil programme , il ne suffirait pas d'avoir lu en courant Touvrage de M. Maurer et les Antiquités du droit germanique de Zsepâ , et d'en avoir traduit et paraphrasé agréablement quelques pages. Une étude approfondie de l'ancien droit germanique , une connaissance complète de ces jurisconsultes, dont M. Hanauer méprise si fort les travatix secs et scholastiques , est ici avant tout absolument nécessaire. Car des titres ingénieux ne peuvent pas changer le fond des choses; écrire sur les cours colongères , c'est traiter une matière de droit et du droit le plus difficile, le plus compliqué qui fût jamais, celui dont un professeur allemand, forcé, lui, de s'en occuper, écrivait: «L'ancien droit allemand, il existe bien , mais en donner une idée c'est presque impossible I » On conçoit que se lancer sans préparation suffisante dans ces études , c'est s'exposer à n'avoir pas même une idée nette du sujet que l'on prétend traiter, à mêler toutes les données dans une déplorable confusion , ou même simplement à tomber à l'occasion dans des méprises un peu fortes, comme celle que l'on peut voir, pour n'en citer qu'une , aux pages 40 et 41 des Paysans relativement à la terre salique.

En résumé , si l'orthodoxie de M. Hanauer est heureusement inattaquable en matière de foi, il faut bien avouer qu'en matière de cours colongères elle ne nous inspûre pas la même confiance. Il n'écrit pas , dit-il , pour les érudits de. profession, race difficile à contenter, animée d'un désagréable esprit de critique et dont il parsût fort se défier. Il aime mieux d'honnêtes gens d'une in-

strncdon, profonde au besoin, pourvu que ce ue soit pas en ces matières. C*cst à merveille ; mais si quelque homme du monde avait Tidëe de se risquer en ce pays inconnu, nous croyons pouvoir lui prédire qu'il sortira aesez mal satisfait de la lecture de ces deux volumes , s'il va jusqu'au bout — ce dont l'auteur, nous lui en donnons acte, paraît douter lui-même' — et assez mal édifié auT le sujet qu'il voulait étudier. Des détails infinis, sans cesse répétés, sans lien apparent, sans aucun intérêt pour lui , il en trouvera à profusion , mais il cherchera vainement une solution aux questions essentielles , principales, qui se poseront tout d'abord à son esprit. Pourquoi les cours colongères ont-elles été un produit en quelque sorte spécial au sol de notre Alsace, et des pays voisins? Comment sont-elles nées? Comment ontelles fini? Quel rôle ont-elles joué? Quelle importance vraie ont-elles eue? Leurs constitutions, si belles sur le papier, étaient-elles toujours observées? £t quand on ne les observait pas , qu'arrivait-il ? Sur tous ces points et sur bien d'autres, pas de réponse! £t pourtant, si vous voulez intéresser d'autres personnes que des hommes de science à ces matières ardues , comment y parviendrezvous si vous ne savez pas y faire entrer les vues générales accessibles à tous , seules capables d'attacher et de retenir le gros des lecteurs?

Nous le savons bien, plusieurs des problèmes que nous indiquions tout à l'heure ne sont pas encore réso-

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