‹ Le Bibliographe alsacienChapitre 83 sur 96 · LE VIEUX SAVERNE ET LE COM.TÉ DE FERRETTE · texte numérisé non relu

LE VIEUX SAVERNE ET LE COM.TÉ DE FERRETTE

On pourrait partager les hommes en deux catégories : ceux qui ont des souvenirs et ceux qui ne les gardent pas. Ce n'est pas toujours faute de mémoire qu'on ne se souvient pas ; cela tient plutôt à une certaine habitude de vivre dans le présent qui exclut tout rapport avec le passé. On n'en peut assurément rien induire contre le cœur ou contre Tintelligence : il y a des esprits qui répugnent aux méthodes expérimentales, et qui s'accommodent mieux des abstractions de la raison pure ; cependant il arrive un moment où les études du juriste, du métaphysicien, même du géomètre les poussent à rechercher de quelle manière la vérité et l'erreur se sont produites dans la science, et comment la science s'est formée.

En est-il de même des divers foyers , des divers tourbillons de vie dont la société humaine se compose, et

1. Da» dite Zàbem, archeologisch und topographisch dargestellt von Dagobert Fischer. (Abdmck aus dem Zaibemer WocTienltlatt.) Zàbem. 1868. In-8o de IV-232 pages.

Le Comté de Ferrette , esquisses historiques par Charles Goutzwiller. 2« édition. Altkirch. 1868. In-18 de VHI-IU pages.

leur est-il indifférent d'avoir ou de n'avoir pas des souvenirs communs , une tradition , une histoire ? Les hommes ne se groupent pas pour une seule génération , et si leur action collective doit durer, il est indispensable que leur passé laisse des traces, et que la commune, la province, la nation prennent le sentiment de leur existence distincte, de leur personnalité, de leur nationalité.

C'est donc pour chacun un devoir pieux de rechercher les souvenirs de l'histoire , de contribuer à reconstituer le passé, parce que rien n'est plus propre à éclairer l'homme que de le mettre en rapport avec ceux qui l'ont devancé, à lui montrer' de quelle manière s'acquiert, se conserve et s'augmente le trésor moral et matériel qu'ils nous ont légué. Les caractères se fortifient, le but devient plus apparent et la marche s'assure. Sous ce rapport l'Alsace est une terre privilégiée. Combien de provinces peuvent montrer une aussi riche bibliothèque historique? Quels sont les pays qui, à toutes les époques, ont fourni d'aussi nombreux éclaireurs du passé ? N'en doutons pas : le rang que l'Alsace a su conquérir parmi les provinces de France tient en partie au culte qu'elle a voué à son histoire.

La plus' récente moisson nous fournit deux moliographies qui doivent être les bienvenues, non-seulement perur les localités qu'elles concernent, mais encore pour les érudits à qui rien ne convient plus que de trouver réuni en corps d'ouvrage l'ensemble des faits dont se compose une histoire particulière. La première gerbe

( SIO )

est une suite de notices bien faites, où le laborieux M. Dag. Fischer a rassemblé toat ce qui intéresse son vieux Saveme sous le rapport de la topographie et de l'archéologie. Il y a un souvenir pour tout : sites, monuments, établissements publics et privés , maisons partioulières. Ces notices forment un utile complément aux diverses publications que M. Fisdber a déjà consacrées à Saveme , et elles sont dignes de la réputation qu'il s'est faite en Alsace comme explorateur exact, patient et infatigable. Que de documents il a fallu dépouiller dans la poussière des archives pour obtenir tant de détails minutieux sur des sujets si divers I On sait que M. Edmond About est devenu bourgeois de taverne , et ses lecteurs ont dû souvent se -demander ce qu'est la Schlettenbach d'où le spirituel écrivain a daté quelques-uns de ses romans. M. Fischer le leur apprendra : dans un paisible vallon, à un quart de lieue à l'ouest de Saverne, jaillissent des sources abondantes, dont les eaux formaient autrefois quatre étangs réduits aujourd'hui à deux : c'est de là que le ruisseau de Schlettenbach prend sa course vers la Zorn , à travers de vertes prairies ; M. About habite sur ses bords une maison de campagne qui ne serait pas indigne d'Horace , quoiqu'il ne la doive pas à Mécène. Le second opuscule dont j'ai à rendre compte est une nouvelle édition des recherches sur le comté de Ferrette de M. Ch. Goutzwiller, publiées en 1854 dans la B,eûw à'AUa^, Ce travail, où les faits inédits abondent,- méritait d'être plus répandu , et en le publiant de nouveau avec de nombreuses additions, l'auteur a prouvé que

dm» riutervsmç son petit livre n'avait pas oea^é d'être Tobjet de ses préoccupatioiis. On se souvient que M. Goutsvfôller a le premier fait connaître la confession in arUetêlo moriw, où Ulric de Ferrette s'accusait d*être l'auteur de la mort de son père , le comte Frédéric , crime que jusque-là les historiens avaient attribua à son frère, Louis le parricide. Cette découverte donnait tout un autre ca* ractère k cette sombre tragédie : au malheureux Louis , dépouillé , proscrit et excommunié , qui mourut à Kieti en 1236, on dut substituer le vrai coupable, le grand hypocrite qui , comblé de biens , d'honneur et de bon^ heur, semblait avoir jpui paisiblement des fruits de son crime. Cependant quand on lit les actes des fondations pieuses sur lesquelles il comptait pour le salut de son âme , on sent le remords qui rongeait cette conscience , et qui , de plus en plus implacable, finit par éclater dans la confession funèbre dont M. Goutzwiller et après lui M. TrouiUat ont publié le texte. On sait que ce fut Ulric de Ferrette qui convertit les alleux de ses ancêtres en un fief oblat mouvant des évêques de Bâle : je me demande si dans ce marché il ne faut pas voir l'arrière-pensée de changer le mode de possession de l'héritage paternel qu'Ulric cessait de tenir de son forfait. Je me demandé encore si ce n'est pas au parricide qu'il faut attribuer cet admirable grand portail de l'église de Thann , à ma connaissance le plus ancien monument de l'architecture go- 'thique en Alsace, fragment incomplet, mutilé, remanié d'une basilique inachevée dont le grand criminel aurait entrepris l'érection.

Je donne cette supposition pour ce qu'elle peut valoir : ce qui est hors de doute , c'est que l'église de Tfaann est l'œuvre des Ferrette , dont les bars adossés se retrouvent en plus d'un endroit. La tradition qui fait honneur de la fondation aux anciens seigneurs du pays est d'accord sur ce point avec' les témoignages sculptés du monument, mais Je ne crois pas qu'on puisse remonter avec elle jusqu'en 1160 : l'évêque de Bâle, Berthold de Ferrette, le propre frère du parricide , n'aurait pas cédé , en 1254 , au chapitre de Saint- Amarin, les revenus de Saint-Thiébaud de Thann, si à ce moment cette église avait eu pour sa famille l'intérêt qu'on prétend.

Le drame dont le comte Frédéric a été la victime n'est pas le seul dont M. Goutzwiller entretienne ses lecteurs. Il essaye de rattacher au comté de Ferrette la famille de Wart, dont un des membres, Rodolphe de Wart, figure parmi les assassins de l'empereur Albert P'. L'auteur rappelle le dévouement admirable de la femme du coupable qui l'assista dans son supplice. Mais il ignore que ce modèle des épouses, digne de faire suite aux trois bonnes femmes dont parle Montaigne, loin de mourir de douleur dans un couvent de Bâle , se remaria , en 1317 , avec le chevalier Ulric de Ramstein. C'est du moins ce que nous apprend une note de feu M. J. J. Hisely, dans son Essai sur les libertés des WoMstetten (Lausanne, 1839, p. 170), et peut-être faut- il voir dans ce second mariage avec un Ramstein une probabUité de plus en faveur de l'origine alsacienne de la famille de Wart.

C'est dans ses recherches sur le comte de Ferrette que M. Goutzwiller a révélé l'existence de la coutume de Ferrette qu'on croyait perdue depuis la guerre de Trente ans. Je joins mes vœux à ceux de Fauteur pour la conservation de ce précieux manuscrit ; comme lui je crois qu'elle ne peut être assurée que par un généreux abandon du vieux code à un dépôt public. La coutume de Ferrette est surtout connue par une disposition singulière sur le partage des conquêts entre les époux après la dissolution du mariage : au mari deux tiers , à la femme un tiers. Cette inégale répartition , vestige évident de l'infériorité primitive de la femme dans la famille germanique, rappelle les lois des Barbares, celle des Rîpuaires notamment, qui renferme la même disposition, quoiqu'il convienne peut-être mieux de la faire remonter à celle des Burgondes , qui accordait à la veuve le tiers de la succession du mari, quand il ne laissait pas de fils, ou qu'il n'en laissait qu'un et qu'elle ne se remariait pas. Quoi qu'il en soit, la coutume de Ferrette a été en vigueur dans une grande partie du Sundgau jusqu'à la promulgation du Code Napoléon, et s'il faut la mettre au compte des Burgondes, ce ne serait pas le vestige le moins remarquable de leurs conquêtes en Alsace.

Par le peu que je rappelle, on voit que M. Goutzwiller, non plus que M. Fischer, n'a fait son livre rien qu'avec les livres d'autrui. Une critique judicieuse et un style coloré, où se reconnaît l'artiste en même temps que l'érudit, font de son travail une lecture aussi agréable qu'instructive. X. Mossmann.

Page 1