‹ Le bien et la loi moraleChapitre 11 sur 19 · XXVIII PRÉFACE · texte numérisé non relu

XXVIII PRÉFACE

Je n'avais pourtant pins de temps à perdre, si je ne voulais me voir enlever la priorité de mes vues par des étrangers. Déjà en Angleterre et en Allemagne, dans des milieux intellectuels plus stables, plus calmes et il faut l'avouer plus curieux des idées nouvelles et moins aisément séduits par les lectures faciles ou les émotions théâtrales, les mêmes problèmes étaient posés, sérieusement discutés; et l'impulsion donnée aux esprits par la théorie de l'évolution devait les mettre sur la voie de solutions plus ou moins analogues aux miennes. En effet, tandis qu'en Allemagne, M. Haeckel et plusieurs autres, opposant le monisme au dualisme, spéculaient sur la substance du monde, sur les atomes animés et lésâmes cellulaires : en Angleterre, M. Herbert Spencer, dans son ouvrage intitulé The Data of Ethics, arrivait à des conclusions très voisines de celles que j'expose ici sur la morale, quoique moins larges.

Quand j'eus occasion de le lire l'année dernière, le travail que j'onre aujourd'hui au pu-

PRÉFACE

blic, était déjà dans les cartons d'un directeur de Revue. Loin de m 1 étonner de me trouver d'accord, en beaucoup de points, avec un philosophe qui jouit à bon droit d'une renommée cosmopolite, je vis dans cette rencontre de mon esprit et du sien un témoignage précieux en faveur de la justesse de mes déductions. Partis des mômes faits nous devions arriver, en effet, aux mômes principes et en tirer les mômes conséquences. Ma priorité d'ailleurs, sur tous les points où nous étions d'accord, était déjà assez bien établie par mes travaux antérieurs, pour ne pouvoir être contestée et pour pouvoir me permettre de reprocher à mon émule anglais de l'avoir ignorée. Il me restait enfin dans la solution du problème de l'éthique une part personnelle assez large pour satisfaire toutes les exigences de mon amour-propre.

En effet, l'ensemble des déductions morales de M. Herbert Spencer, procédant uniquement de la théorie évolutionniste, dont il a fait le principe premier de toute sa philosophie, demeure

XXX PUÉFACE.

circonscrit dans le monde organique, laissant de côté ce reste de l'univers qui en constitue pourtant la plus grande part : le monde inorganique.

M. Herbert Spencer a reconnu que le monde animal, tout entier, est passible des lois de l'éthique ; et que toute espèce vivante est assujettie à des règles morales objectives qu'elle ne peut violer sans péril pour elle-même. Il semble même ne point répugner à accorder une aube de sentiment et de conscience au monde végétal. Mais, au delà, il ne voit plus que Tinconscience passive. Le bien, qui, pour lui comme pour moi, a pour condition l'existence consciente, cesse pour lui au seuil de la vie organique.

Les déductions du philosophe anglais doivent donc être moins générales, moins larges; ses premiers principes étant eux-mêmes plus restreints et moins compréhensifs que les miens qui les embrassent et les dominent, dans la mesure où ce qui est universel embrasse et

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