‹ Le bien et la loi moraleChapitre 7 sur 19 · PRÉFACE. XIX · texte numérisé non relu

PRÉFACE. XIX

« Le principe fondamental de cette loi c'est X utilité de l'espèce qu'elle régit '. Un Dieu même ajoutions-nous, ne saurait imposer à un être quelconque une volonté qui serait un caprice sans but et qui n'aurait pas pour objet le bien de cet être qui la subit. La loi morale de l'humanité doit donc se prêter à la multiplication de ses individus, de ses variétés, de ses formes supérieures; à l'agrandissement de ses facultés, de ses puissances, de ses progrès en tous sens dans l'échelle des êtres. Toute loi morale qui la gêne inutilement, l'arrête, l'écrase, l'étouffé, est une loi fausse, cruelle, condamnée. Ce n'est pas la loi contemporaine, mais une loi d'oppression, née ou soutenue par les préjugés de la conscience héréditaire. Comme telle, elle doit être abandonnée, tout au moins réformée, et remise en juste relation avec l'utilité de l'espèce quelle régit. Telle doit être Faction constamment réformatrice de la raison sur la conscience. »

Insistant sur la nécessité d'une révision sé-

* hoc. cit., p. ?3l.

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rieuse et scientifique de la morale, nous avons montré cette nécessité pressante surtout pour l'éducation de l'enfance et de la jeunesse à laquelle le doute est mortel.

« Toute notre jeune génération, disions-nous, est accoutumée à regarder certains dosrmes re-

ligieux comme le piédestal dont la morale est la statue. Dès que le piédestal est renversé, et il ne tarde pas à l'être, la statue tombe, se brise, et l'homme reste sans règle et sans loi. »

Depuis, j'ai eu souvent occasion, soit dans mon livre sur Y Origine de l'homme et des sociétés, publié en 1870, soit dans une série d'articles insérés dans le Journal des Économistes (années 1873 à 1880), de présenter certaines conséquences de ces principes, et j'ai toujours nourri le projet de consacrer un volume à cet important problème de la loi morale, considérée dans sa plus haute généralité.

Si j'ai tardé jusqu'ici à le réaliser, c'est que, depuis ce temps, nos constantes agitations sociales n'ont guère permis d'ouvrir la cliscus-

PRÉFACE

sion sur ces grandes questions de la philosophie, trop négligées aujourd'hui dans le programme des études ; si bien qu'elles sont devenues presque étrangères à la génération contemporaine, exclusivement préoccupée des questions actuelles de la politique ou emportée, tout entière, vers les spécialités techniques et professionnelles qui peuvent seules procurer à chacun sa prébende quotidienne. Il en résulte que les esprits, de plus en plus indifférents aux larges spéculations théoriques, sans lesquelles pourtant il n'y a pas de vraie science, condamnent en bloc, sous le nom de métaphysique, tout ce qui ne semble pas d'une application sociale ou industrielle immédiate. Nul ne semble se douter que jamais l'application pratique d'un fait scientifique n'est possible que sous la condition de le dominer par la connaissance de la loi qui le régit, c'est-à-dire d'en avoir une théorie plus ou moins complète, adéquate et intelligible.

La science spéculative et théorique, autant nu point de vue des faits physiques que des faits

WII PREFACE.

psychiques et sociaux, c'est-à-dire humains, compte aujourd'hui, surtout en France, plusieurs sortes d'ennemis. Les moins dangereux ne sont pas ceux qui font le plus éloquemment profession de la respecter et de parler en son nom.

Ce sont d'abord les gens, trop nombreux, qui croient tout savoir sans avoir rien appris ; qui tranchent toutes les questions sans les étudier, et, surtout dans le domaine des sciences morales et sociales, croient pouvoir trouver une solution à tous les problèmes, sans même les avoir compris, comme par une faculté d'intuition, en quelque sorte révélatrice, qui leur communique l'infaillibilité. Ce sont ces gens-là qui, durant une dizaine d'années, nous ont servi, sous le nom de morale indépendante, une sorte de ragoût réchauffé, où les vieux adages traditionnels se mélangent à des réminiscences religieuses inconscientes et à des textes de lois de toutes les époques, nées dans les circonstances les plus diverses, sous les influences les plus contradictoires.

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