‹ Le bien et le mal qu'on à dits des enfantsChapitre 11 sur 14 · DEUXIEME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIEME PARTIE

LE MAL qu'on A DIT DES ENFANTS.

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Et cepeadant 00 dit qoelquefoU du mal des enfants. Souvent, à la vérité, c'est pour rire.

On reproclie aux eniantç d'étrç gourmands, curieux, bavards, bruyants,... que çais-je?...

Mais leur gourmandise est le signe d'une beu-* reuse organisation et d'une bonne santé; leur curiosité est le principe même de la science; leur bavardage est l'expression tumultueuse et charmante des idées qui leur abondent; le bruit qu'ils font, c'est le mouvement de la vie,..

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Et d'abord» si 1^ enfants sppt gourmands, leur gourmaudi?^ a tant 4'<B^pritt

« Moi, — dit un tout petite table,— j'aime bien les petits pois, mais je n'en demande pas à maman, parce que les gentils enfants ne doivent rien demander/»

Un plus grand, typographe en herbe, que le prote de son atelier avait envoyé chercher deux saucisses, en mange une en route...

« Où est l'autre? dit le prote.

— L'autre? répond l'enfant, c'est celle-ci. »

Rabelais, que je regrette d'abréger, raconte ainsi la naissance, renfance et les prouesses de Gargantua:

Grandgousier ayant épousé la fille du roi des Parpaillots, Gargamelle, « belle gouge et de bonne troigne,» elle mit au monde, par l'oreille gauche, après onze mois de grossesse, un fils, qui « soudain qu'il fut né, ne cria comme les autres enfants : mieSf mieSf mies, mais à haute voix s'écriait: « A boire, à boire, à boire! » Sur quoi le bonhomme Grandgousier, le regardant, se prit à dire : « que GRAND TU as! » (sous-cnteudu, le gosier !) d'où lui vint le nom de Gargantua.

Vite, afin d'apaiser l'enfant, on lui donne à boire « à tirelarigot. » « Et lui furent ordonnées dix-sept

mille neuf cent treize vaches de Pautillé et dé Bréhémond {villages près de Chinon, patrie de Hahélais), pour Tallaiter ordinairement; car de trouver nourriture suffisante n'était possible en tout le pays, vu la grande quantité de lait requis pour Palimenter;— quoique certains docteurs scotistes (/rai/ contre Jean Scot)9\m\.9XSixmé que sa mèrerallaita, et qu'elle pouvait traire de ses mamelles quatorze cent deux pipes {tonneaux) et neuf potées de lait pour chaque fois; ce qui n'est pas vraisemblable. Et a été la proposition déclarée mammallement scandaleuse, offensive des pitoyables oreilles, et sentant de loin l'hérésie. »

Ici le futur curé de Meudon se raille de certains anathèmes lancés, en termes emphatiques, contre des propositions de peu d'importance ou même ridicules.

Le petitGargantua, criant toujours : « A boire! » humait autant de vin que de lait. 11 en résultait quelques accidents, — « par trop humer de purée septembrale. »

« Et n'en humait goutte sans cause; car, s'il advenait qu'il fût despit, courroucé, fâché ou marri, s'il trépignait, s'il pleurait, s'il criait, lui apportant à boire on le remettait en nature ; et soudain demeurait coi et joyeux.

» Une de ses gouvernantes m'a dit, jurant sa fy,

iSte LE MAL QU'ON A DIT

qu'il ep ^tai( tant eouUunier qu'au seul son des pintes et flacons il entrait en extase, eomme s'il goûtait les joies du paradis. En sorte que elles, considérant cette complexion divine, pour le ré-^ jouir, au matin, faisaient devant lui sonner des verres avec un couteau» ou des flacons avec leurs toupons, ou des pintes avec leurs couvercles. Auquel son il s'égayait, il tressaillait, et lui-même se berçait, en dodelinant de la tête, monocbordisant des doigts, «t... u Le reste ne peut se lire que cbez Rabelais lui-même.

L'auteur consacre trois cbapitres i nous apprendre ; Comment on vêtit GargarUm, Us couleurs et livrées de Gargantua, ^ Ce qm est signifié par les couleurs blanc et bleu. Il rdcoote ensuite l'enfance et l'adolescence de son béros :

« Gargantua, depuis trois ans jusques à cinq, fut nourri ei institué en toute discipline convenante, par le commandement de son père... »

Et voulez-vous savoir quels étaient ces disciplines convenantes et les enseignements propres à cet âge? Âcbevez la pbrase et vous le verrez :

« Et passa ce temps comme les petits enfants du pays, — à boire, manger et dormir, — - à manger, dormir et boire, — à dormir, boire et man* ger. — Toujours se vautrait par les fanges, se mascarait le nez {c'est-à-direy selon M, Gmzot, se

DES EWFANTS. ,1Î7

le noircissaU avec du charbon), seebttuffourait le visage (même sens), acculait ses souliers, ])ayait souvent aux mouclies, et courait volontiers aux parpaiUois, desquels sou père tenait l'empire. >» S'IlUut en croire les commentateurs, les parpail- Ions ou papiilons, désignent, ditH)n, les Français à riiumeur légère. Ailleurs ies parpaillots sont des hérétiques; mais les Iiérétiques peuvent Uès-I)ien être aussi les Français, amis de la iit)erté de penser.

Pour en revenir à Gargantua, c'était un terrible enfant:

« lise moucliaità ses manclies, il mourvalt dedans sa soupe, et patrouillait partout* £t i)uvait en sa pantouffle, et se Trottait ordinairement le ventre d'un panier. Ses dents aiguisait d'un sabot, ses mains lavait de potage, se peignait d'un gol>elet, s'asseyait entre deux selles le c. à terre, se couvrait d'un sac mouillé, imvait en mangeant sa soupe, mangeait sa fouace (son gâteau) sans pain, mordait en riant, riait en mordant, souvent cracbait au bassin,... se cachait en i'eau pour la pluie, battait à froid, songeait creux, faisait le sucré, écorchait le renard, disait le patenôtre du singe, retournait à ses moutons, tournait les truies au foin, battait le chien devant le lion, mettait la charrette devant les bœufs... » Suit une quarantaine d'autres

proverbes, coq-à-l'âne et bouffonneries, sans rime ni raison , sans queue- ni tête ; un feu roulant de calembredaines, dont le sens général, s'il y a un autre sens quela gaieté, la folie et l'ivresse, est que cet enfant, comme tous les enfants, passés, présents et futurs, faisait tout en dépit du bon sens, à tort et à travers, sens dessus dessous, preuve qu'il était d'une bonne complexion et qu'il se portait à ravir! — Dieu vous garde des enfants sages !

Le chapitre suivant : Des chevaux factices de Gargantua, est encore un chapelet d'inventions burlesques et de conversations drolatiques. En voici le commencement :

« Puis, à fin que, toute sa vie, il fût bon chevaucheur, l'on lui fit un beau grand cheval de bois, lequel il faisait penader (se pavaner), sauter, voltiger, ruer et danser tout ensemble; aller le pas, le trot, l'entrepas, le galop, les ambles, le hobin, le traquenard, le camelin (le pas du chameau) et l'onagrier. Et il lui faisait changer de poil, comme les moines de Gourtibaulx, selon les fêtes : de baibrun, d'alezan, de gris pommelé, de poil de rat, de cerf, de rouen, de vache, de zencle, de pécile, de pie, deleuce.

» Lui-même, d'une grosse traîne (pièce de bois) fit un cheval pour la chasse; un autre, d'un fût de

pressoir, à tous les Jours; et, d'un grand chêne, une mule avec la housse, pour la chambre. Il en eut encore dix ou douze à relais, et sept pour la poste. Et les mettait tous coucher auprès de lui.

» (In jour, le seigneur de Pain-en-sac visita son père en gros train et apparat, auquel jour l'étaient semblablement venus voir le duc de Franc-Repas et le comte de Mouillevent. Par ma foi, le logis fut un peu étroit pour tant de gens, et singulièrement les étables. Donc les maître d'hôtel et fourrier du dit seigneur de Pain-en-sac, pour savoir si ailleurs en la maison étaient étables vacantes, s'adressèrent à Gargantua, jeune garçonnet, lui demandant secrètement oà étaient les étables des grands chevaux, pensant que volontiers les enfants décèlent tout. LorSj il les mena par les grands degrés du château, passant par la seconde salle en une grande galerie, par laquelle entrèrent en une grosse tour; et, eux montant par d'autres degrés, le fourrier dit au maître d'hôtel : « Cet enfant nous abuse; car les étables ne sont jamais au haut de la maison. —C'est, dit le maître d'hôtel, mal entendu à vous; car je sais des lieux, à Lyon, à La 6asmette, à Chaisnon et ailleurs, où les étables sont au plus haut du logis : ainsi peut-être que derrière il y a issue au montoir. Mais je le demanderai, plus assurément. » Lors, il demanda à Gargantua : « Mon petit mignon, où nous menez-vous?— A l'es-

table, dit-it, de mes grands ebevaux. Nous y sommes tantôt, montons seulement ces escballons (échelons, escaliers), » Puis, les faisant passer par une autre grand' salle, les mena en sa chambre, et, retirant la porte : « Voici, dit-il, les étables que vous demandez, voilà mon genêt, voilà mon guildin, mon iavedan, mon traquenard. ^ Et, les chargeant d'un gros levier : « Je vous donne, dit-il, ce frison : je l'ai eu de Francfort; mais il sera vôtre ; il est bon petit chevallct, et de grand^ peine. »

Le chapitre se termine ainsi :

ff S'il vous fallait aller d'ici à Gahusac, qu'aimeriez-vous mieux, ou cbevaucherunoison, ou mener une truie en laisse? — J'aimerais mieux boire, dit le fourrier. » Et, ce disant,ils entrèrent en la salle basse, où était toute la brigade; et, racontant cette nouvelle histoire, les firent rire comme un tas de mouches. ^

Sur les prouesses et drôleries de ce fier petit garçonnet, Rabelais est intarissable. Il ne l'est pas moins sur celles de son fils.

Le fils de Gargantua, comme on sait, est Pantagruel. Pantagruel est aussi d'un charmant caractère:

« J'ose bien dire que c'était le meilleur petit bonbomme qui fût d'ici au bout d'un bâton. »

Et, au livre suivant :

« Je vous ai déjà dit, et redis encore, que c'était le meilleur petit et grand bonbommet qui oncques ceignit épée. »

Sa mère, la pauvre Badebec, était morte en le mettant au monde :

« Quand Pantagruel fut né, qui fut bien ébabi et perplex? Ce fut Gargantua son père : car, voyant d'un côté sa femme Badebec morte, et de l'autre son fils Pantagruel né, tout beau et tout grand, — ne savait que dire. ni que faire. Et le doute qui troublait son entendement était à savoir s'il devait pleurer pour le deuil de sa femme, ou rire pour la Joie de son fils. D'un côté, et d'autre, Il avait arguments sophistiques quilesufToquaienl: car mes faisait très-bien, in modo et figura; mais il ne les pouvait résoudre. Et par ce moyen demeurait empestré comme la souris empelgée (pr/^^ da7i$ la poix) ou comme un milan pris au lacet.

« Pieureral-je? disait-il. — Oui : car ma tant bonne femme est morte, qui était la plus ceci, la plus cela qui fût au monde. Jamais je ne la verrai ! jamais je n'en recouvrerai une telle! ce m'est une perte inestimable! mon Dieu, que l'avals-je fait pour ainsi me punir? que n'envoyas-lu la mort à moi plutôt qu'à elle? car vivre sans elle ne m'est

que languir! Ha, Badebec, ma mignonne, m'amie... ma tendrette,... ma savate, ma pantouffle, jamais je ne le verrai... »

» Et, ce disant, pleurait comme une vache. — Mais, tout soudain, riait comme un veau, quand Pantagruel lui venait en mémoire. « Ho ! mon petit fils, disait-il,... mon peton, que tu es joli! et combien je suis tenu à Dieu de ce qu'il m'a donné un si beau fils, tant joyeux, tant riant, tant joli! Ho, ho, ho ! que je suis aise ! Buvons, ho ! laissons toute mélancolie, apporte du meilleur, rince les verres, boute la nappe!...

» Mais, ce disant, il ouit la litanie et les mémentos des prêtres qui portaient sa femme en terre. Dont il laissa son bon propos, et tout soudain fut ravi ailleurs, disant : « Seigneur Dieu , faut-il que je me contriste encore ! cela me fâche, je ne suis plus jeune^ je deviens vieux, le temps est dangereux, je pourrai prendre quelque fièvre, me voilà affolé. —Foi de gentilhomme ! il vaut mieux pleurer moins et boire davantage! Ma femme est morte? Eh bien ! par Dieu! je ne la ressusciterai pas par mes pleurs! Elle est bien : elle est en paradis pour le moins, si mieux n'est; elle prie Dieu pour nous, elle est bien heureuse, elle ne se soucie plus de nos misères et calamités! -i Autant nous en pend à l'œil ! Dieu garde le demeurant ! il me faut penser d'en trouver une autre, »

Les chapitres suivants racontent les traits prodigieux de force et de gloutonnerie qui signalèrent l'enfance de Pantagruel, comme celle de Gargantua.

N'étant encore qu'un enfant au berceau, Pantagruel, à chacun de ses repas, hume le fait de quatre mille six cents vaches. Un jour il mord le pis de l'une d'elles, et le lui mange avec la moitié du ventre; « et il l'eut toute dévorée, n'eut été qu'elle criait horriblement, comme si les loups la tenaient aux jambes ; auquel cri le monde arriva, on ôta la dile vache à Pantagruel; mais on ne sut si bien faire que le jarret ne lui en demeurât, comme il le tenait, et le mangeait très-bien, comme vous feriez d'une saucisse; et, quand on lui voulut ôter ros, il l'avala bientôt, comme un cormoran ferait d'un petit poisson ; et après commença à dire : « Bon, bon, bon,» car il ne savait encore bien parler; voulant donner à entendre qu'il l'avait trouvé fort bon, et qu'il n'en fallait plus qu'autant. »

Ceux qui le servent, ne pouvant venir a bout de lui, le lient avec de gros câbles dans son berceau. Un ours que nourrissait son père, s'échappe, et vient lécher le visage de l'enfant, « car les nourrices ne lui avaient bien à point torché les babines. »

Le petit Pantagruel se défit des dits câbles aussi facilement comme SamsM d'entre les Philistins, < et vous prit Monsieur de l'Ours , et le mit en pièces comme un poulet, et vous en fit une bonne gorge chaude pour ce repas. » L'auteur a eu raison de dire qu'au prix de son héros, « Hercule n'était rien, qui, étant au berceau, tua les deux serpents, car les deux serpents étaient très-petits et fragiles. »

Gargantua, craignant que ce diable d'enfant ne se blesse, le fait lier de quatre grosses chaînes de fer, et fait enchâsser son berceau entre des arcsboutants bien affûtés. Mais, un jour que ce roi donnait un grand banquet à tous les princes de sa cour, l'enfant qu'on avait laissé seul, trépigna tant qu'il rompit le bout de son berceau, qui toutefois était d'une grosse poutre de sept empans en carré, et, ainsi qu'il eût mis les pieds dehors, il se glissa de haut en bas le mieux qu'il put, en sorte qu'il touchait des pieds à terre. « Et alors avec une grande puissance se leva, emportant son berceau sur l'échine, ainsi lié comme une tortue qui monte contre une muraille, et, à le voir, semblait que ce fut une grande carraque de cinq cents tonneaux qui fût debout. En ce point, entra en la salle où l'on banquetait, et si hardiment, qu'il épouvanta bien l'assistance. Mais, pour autant qu'il avait les bras

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liés dedansj'il ne pouvait rien prendre à manger; mais en grande peine s'inclinait pour prendre avec la langue quelque lippée. »

Son père ordonne qu'on le délie. Pantagruel, d'un coup de poing, met son berceau « en plus de cinq cent mille pièces, » et s'assied à table gaillardement.

Edmond Aboul, dans Germaine : * « Les enfants sont de petits hommes, l'ingratitude leur pousse avec les dents. »

Jean-Paul :

« N'ordonnez pas à un enfant de garder un secret, fût-ce même une surprise que vous ménageriez à un être cliéri. La discrétion , celte vertu héroïque, demande pour être exercée la force d'une raison plus mûre. La raison seule enseigne à taire, le cœur n'apprend qu'à parler. »

Alexandre Dumas, dans ses Mémoires :

« Quand les sauvages des Florides veulent infliger à quelqu'un de leurs prisonniers de suprêmes douleurs, ils confient Je soin de son supplice au\ femmes et aux enfants. »

P.-J. Stahl, à propos : « de quelques jeux d'en.' fantST^ :

« Il n'est point d'enfant, pour peu que ses parents raient almndonnéà son naturei et à l'exemple de ses petits amis, qui ne se soit amusé plus ou moins par quelque beau jour de printemps à attaclierdu ai à la patte d'un hanneton et à chanter au pauvre insecte, jusqu'à ce que mort s'en suivît, la funèbre petite chanson que je ne sais quel poète spécial de l'enfance a écrite en l'honneur de cet aimable jeu. Tout le monde connaît ctdeprofundis y ce chant de mort des hannetons. Tout le monde l'a chanté. Il est naïf, il est enfantin , il n'a pas de sens, il est gai, hélas t

<c Hanneton, vole, vole, vole, e(c. »

» Il n'est guère d'enfant, non plus, dont la cruauté ingénue ne se soit divertie quelquefois à attraper des mouches, à leur arracher une aile d'abord et puis l'autre, et puis les pattes, une à une, au nombre de six,ôtant ainsi, par un raffinement de féro? cité calculée, l'air d'abord et la terre ensuite à sa victime, et faisant, sans remords, sans trouble, dans le seul intérêt de son plaisir d'un instant, rien que pour jouer, faisant, dis-je, au moyen de ces mutilations progressives, une petite masse inerte, mais

noD insensible à coap sûr, du plus léger des êtres ailés.

M II n'en est guère enfin, de ceux du moins dont le collège a commencé le développement, qui pour donner satisfaction aux instincts de bourreau que les plus doux mêmes semblent receler en eux, n'aient ajouté à ces préliminaires, déjà si récréatifs, le complément d'une exécution dans les règles. On sait comment ce grand acte s'accomplit. Les doigts délicats de l'enfant, qui joue, sont parvenus au moyen de deux queues de cerises cboi-^ sies avec soin parmi les plus flexibles, à confectionner une sorte de guillotine ingénieuse. Le corps buit fois mutilé de l'insecte agonisant attend sur du papier ou dans une petite boite, soit seul, soit en compagnie de beaucoup d'autres réservés au même sort, si le jeu doit avoir de grandes proportions, que l'instrument soit en état de fonctionner. Quand tout est prêt, la tête du pauvre animal est passée dans la fatale ouverture. L'emploi de cette ouverture qui se compose d'un nœud coulant est de comprimer d'abord et de séparer ensuite violemment cette tête, toute convulsionnée par la douleur, du corps crispé de la victime, et de mettre ainsi fin à cette épouvantable tragédie, fin trop prompte encore, j'ose le dire, au gré des candides et implacables exécuteurs...

» Dans leurs jeux, les petites filles elles-mêmes.

Dieu me garde de les calomnier! ne sont pas moins cruelles, et, sans compter que les jeux des garçons ne font peur presque à aucune, on peyt dire en toute vérité qu'il faudrait être abandonné du ciel pour en être réduit à envier le sort du petit chat, du petit chien, ou de Toiseau favori d'une petite fille dont l'âge de raison n'aurait pas encore modifié les penchants. Ce n'est point, en tout cas, un brevet de longue vie que d'appartenir à ces petits êtres qui font ingénument des martyrs de tout ce qui les aime, et de tout ce qu'ils aiment.

» Je ne veux pas chercher dans des faits exceptionnels des images ou des exemples révoltants à l'appui de ce que j'avance, le ne prouverai que trop facilement mon dire sans forcer mes couleurs. Je voudrais au contraire pouvoir éclairer mon tableau, et l'égayer même; mais le moyen ?

» Chacun sait l'afTection sans pareille qu'une petite fille peut avoir pour ce jouet de prédilection qu'elle appelle sa poupée. Ce visage de carton ou de porcelaine, ces grosses joues rebondies et bouffies, ces yeux d'émail toujours ouverts , ce petit paquet de peau rose bourré de son et orné d'appendices imitant bien ou mal des bras et des jambes, tout cela constitue pour une vraie petite fille non pas un objet inanimé, mais bien un être vivant et agissant, un personnage digne de l'intérêt du monde entier. Pour sa propriétaire une

DES ENFANTS. m

poupée parle, écoute et répond; boit et mange à ses heures; a des défauts et des qualités, est sage ou méchante, laborieuse ou fainéante, triste ou gaie, malade ou bien portante, gourmande ou sobre, suivant l'occasion. C'est une petite personne qui en sait long sur la vie , qui connaît son Paris comme sa petite maîtresse , et les marchands ou se vendent les belles choses, et les pâtissiers où se trouve ce qui est bon et le conûseur où tout est excellent. C'est une jeune fille dont l'éducation donne parfois bien du mal à sa petite mère, qui n'est pas toujours reconnaissante des peines qu'on se donne pour elle, qui déchire ses robes, qui aime trop la toilette, qui ne reste pas volontiers à la maison, qui aime trop le théâtre, à qui Séraphin et les parures des belles poupées qu'on y voit tournent trop la tête, qui veut aller partout, suivre le monde aux Tuileries sans l'avoir mérité, qui par dessus le marché n'est pas tranquille pendant que les mamans des poupées jouent au cerceau, ou à la balle, ou à la corde, ou à la madame, avec les petites mademoiseiles qu'on rencontre ; qui pleure pour ne pas marcher, et dit, par le plus beau temps du monde, qu'il va pleuvoir, pour revenir en voiture de la promenade; qui, malgré cela, est bien fatiguée le soir quand l'heure arrive de se coucher, qui va enfin dormir du sommeil du juste, après avoir été bien embrassée et bien arrangée dans son petit lit

par sa petite mère elle-même, si la journée a été bonne, mais qui s'endort avec le fouet et sans souper si ia journée a été mauvaise. Bref c'est quelqu'un qui accomplit toutes les fonctions d'un être organisé, et non quelque chose, quelqu'un avec qui les rapports de la petite fille sont tout ce qu'il y a de plus sérieux, de plus intime et de plus réel.

» Rien de plus touchant que cette tendresse de l'enfant vivant pour celte image informe d'une autre enfant, rien de plus attendrissant, rien de plus plaisant, rien de plus dramatique aussi dans son ingénuité que cette répétition des commencements de la vie. où le rôle de la mère, de la supérieure, est joué par l'un des deux acteurs avec une verve, un entrain et un talent d'imitation prodigieux, où l'on retrouve grossies sans mesure sans doute mais saisissantes de vérité les leçons que la courte expérience de l'enfant a déjà reçues. Qui n'a eu à écouter les doléances d'une petite fille mécontente de son incorrigible poupée, qui n'a eu à essuyer les larmes de quelque infortunée petite mère de six ans à laquelle un accident affreux venait de ravir inopinément un enfant adoré, une fille incomparable, oubliée dans le sable un beau jour, ou sur quelque chaise aux Tuileries, ou écrasée misérablement par quelque maladroit visiteur sur les marches d'un escalier? Qui est-ce qui, en présence

de ces désespoirs sérieux, de ces larmes amères répandues pourtant sur une simple poupée, de ces gros soupirs soulevant ces petites poitrines oppressées, de ces petits cœurs pleins de sanglots déchirants, qui est-ce qui ne s'est pas dit que les petites filles étaient les anges de la terre, qui est-ce qui ne s'est pas rappelé involontairement, et sans penser à le parodier, le mot sublime de la vraie mère qui ne voulait pas être consolée...

y Et à qui donc cependant n'est-il pas arrivé de reculer saisi d'effroi alors que, poussant jusqu'au bout l'observation, *on a pu découvrir tout ce que cette sollicitude si Intéressante des enfants pour leur poupée contenait d'effroyables retours, de duretés insignes, de froides cruautés, d'abandons impitoyables?

» Qui écrira jamais les misères de la vie des poupées, leurs décadences à côté de leurs épliémères grandeurs, leurs chutes profondes après leur élévation? qui sondera l'abîme sans fond des maux qu'ont à endurer les plus heureuses,les plusfêtées, les plus chéries? Sans parler des peines morales résultant du délaissement soudain qui attend toutes ces malheureuses, et les jette sans transition des splendeurs du salon dans la hotte du chiffonnier, des préférences inattendues que la dernière venue obtient sur les plus méritantes, qui ne sait qu'au fond le sort d'une poupée, je dis d'une poupée du-

rant son règne, est matériellement même un sort lamentable!

» Poar moi j'en connais dont les malheurs attendriraient un rocher...

» Toutes celles qui ont le nez misérablement cassé et écrasé, les yeux crevés, la tête fendue, les jambes arrachées, les bras rompus, la poitrine trouée et décousue, toutes celles dont le son s'échappe par mille blessures, toutes celles dont le pauvre corps n'est qu'une plaie, n'ont pas été mises dans ce pitoyable état par suite d'accidents seulement, ni parce qu'on \eS croyait insensibles. Non, hélas! et bien au contraire, leur insensibilité apparente les a préservées de plus de fureurs, de plus de sévices que je ne saurais le dire. Vivantes tout de bon, moins passives, leur sort eût épouvanté la nature et fait frissonner d'horreur l'univers! Oui, la morl,^a mort serait un Wenfait, une pénitence légère, à côté des supplices infamants, des tortures sans nom, des corrections terribles qu'ont à subir, tant qu'ils peuvent servir, c'est-à- .dire jusqu'à leur dernier souffle, jusque dans leur dernier débris, ces objets préférés, de ces bourreaux à cheveux blonds, de ces monstres aux regards de séraphins, de ces tyrans roses qu'on appelle des petites filles.

» Que serait-ce donc de ce qu'elles n'aimeraient pas?

» Les enfants sont des bêles féroces? direzvous.

» Non, les enfants sont des hommes, voilà tout, et c'est assez.

» Heureux si les hommes n'étaient que des enfants!

» Vous trouvez que les jeux des enfants sont barbares? Et les nôtres donc!

» Les belles petites filles martyrisent leurs animaux favoris, elles détruisent leurs poupées et donnent carrière avec une joie inexplicable à leurs instincts de destruction sur tout ce qui tombe sous leur main, nos enfants tuent des mouches ! Nous tuons nos semblables, nous. Cela vous parait-il plus innocent? le fer, le feu, les cachots, les bûchers, les tortures de tout genre, la faim, la soif, tout nous est bon contre nous-mêmes. Notre humanité connaît toutes les violences, elle est familière avec tous les crimes. Les guerres de religion, les guerres d'ambition, les ferres de familles, les guerres civiles, les proscriptions, voilà nos amusements, voilà les jeux des hommes. Comment voulez-vous donc que jouent leurs enfants? »

LXUI

La charmante collection de Gavarni^ qui s'appelle les Enfants terribles, nous fournirait des

lu LE MAL QU'ON A DIT

traits sans nombre. En voici quelques-uns seulement, au liasard :

« Petit cliérubin , -r^ dit un vieux monsieur en visite,— j'ai apporté du boni)on pour vous, je vous le donnerai quand je m'en irai.

— Eli bien, monsieur, donnfr'le-woi tout de suite, et puis va-t'en. »

Un gamin, — annonçant, par ta porte enlr*ouverte : —

« Maman, c'est M'sieu... tu sais? ce M'sieu qui a ce nez... »

Un autre, •— à son père, tout eu Jouant avec un petit canon $ —

a Cette madame de Lieusaint est- elle béte!

puisque je suis Charles Dubourg, et que tu es mon papa, tu ne pourrais pas Rappeler George Dandin. »

A un monsieur maigre et râpé :

<c C^st vous qu'êtes le grand sec qui vient ton-^ jours pour dîner?... Monsieur, papa y est pas. »

A un jeune sot :

« Ma tante Aurélie qui disait l'autre jour, & maman, qu'elle t'en ferait voir des grises si tu de^ viens son mari... Papa l*a fait taire... Des griscçi quoi donc, dis?

A un autre i

« Qu'est-ce donc qui Ta Inventé la poudre, Monsieur? que papa dit que c'est pas vous? »

« N'est-ce pas, mère, que c'est bien vilain de dire : Vous m'embêtez? Eh bien, ma bonne a dit tout à l'heure à mon papa : Vous m'embêtez... Ah î

mais oui ! n

<t Ma bonne bisque, va, m'man, de se lever comme ça de bonne heure, depuis que t'es revenue... Dame! quand tu étais à Arpajon, Amanda mangeait toujours son café dans son lit... C'était papa qui ouvrait au laitier, le matin, et qui allumait le feu... Ah! mais il était joliment sucré le café!... »

« Dis donc, Miroux..., dis donc, Miroux..., de quoi donc que madame Miroux te fait porter ? »

Uégoîsme des enfants n'a pas moins d'esprit que leur gourmandise et leur bavardage.

Charlet, dans une de ses caricatures, représente des enfants qui jouent à se porter l'un l'autre à bon vinaigre» « Ah ben ! — dit le plus fort, — s

lie LE MAL QU'ON A DIT

tu ne veax pas que nous nous portions chacun à mon tour, j'veux pas que tu joues. «

Edgar Poe :

« Si jamais il y eut sur la terre un despotisme suprême et sans réplique, c'est le despotisme d'un enfant de génie sur' les âmes moins énergiques de ses camarades. »

About, dans Germaine :

« Le peut Gomez criait à tue-tête pour interrompre la lecture. Les enfants sont comme les oiseaux : lorsqu'on parle devant eux, ils chantent. »

C'est ce qui faisait dire à un autre :

« J'aime bien les enfants quand ils crient,... parce qu'on les emporte. »

Montaigne, dans son égoïsme^ — égoïsme mal entendu :

« Je n'ai point, dit-il, celte forte liaison qne l'on

(lit attacher les hommes à Tavenir par les enfants qui portent leur nom et leur honneur. Et j'en dois désirer, à l'aventure, d'autant moins, s'ils sont si désirables. Je ne tiens que trop au monde et à cette vie par moi-même : je me contente d'être en prise de la fortune par les circonstances proprement nécessaires à mon être, sans lui allonger par ailleurs sa juridiction sur moi, et n'ai jamais estimé qu'être sans enfants fût un défaut qui dût rendre la vie moins complète et moins contente. La vacation stérile a bien aussi ses commodités. Les enfants sont du nombre des choses qui n'ont pas fort de quoi être désirées, notamment à cette heure qu'il serait si difficile de les rendre bons; et si (et pourtant) ont justement de quoi être regrettées, à qui les perd après les avoir acquises. »

Il dit autre part, toujours en parlant des enfants : « J'en ai perdu un ou deux. »

Il ne sait pas au juste. Sur un mot pareil, un homme est jugé.

De même, le vieux rhéteur Balzac, homme sec et n'aimant que lui:

« Je me passerai bien d'avoir des enfants, — écrivàil-il, — qui désireront ma mort s'ils sont méchants, qui l'attendront s'ils sont sages, et qui

us LE MAL QU'ON A DIT

y songeront quelquefois, encore qu'ils soient les plus gens de bien du monde. »

Plaignons ce rbétoricien adulte, qui n'avait qu'un paquet de phrases à la place du cœur.

Le sceptique et froid Boileau :

Quelle joie,~ien effet, quelle douceur extrême De se voir caressé d'une épouse qu'on aime, De s'entendre appeler Petit cœur ou iUon bon, De voir autour de soi croître dans sa maison, Sous les paisibles lois d'une agréable mère, Dep etits citoyens dont on croit être père.

Et Chamfort :

< A ne consulter que la raison, quel est l'homme qui voudrait être père?... »

« Je ne veux point me marier, disait-il encore, dans la crainte d'avoir un fiis qui me ressemble. »

Et il ajoutait, avec sa fierté :

« Oui, dans la crainte d'avoir un fils qui, étant pauvre comme moi, ne sache ni mentir, ni flatter, ni ramper, et ait à subir les mêmes épreuves que moi. »

JN'esl-ce pas bien là le même homme qui disait douloureusement :

» Quiconque n'est pas misanthrope à quarante ans, n'a jamais aimé les hommes. »

Gela n'est vrai que du célibataire; carjla nature se venge d'ordinaire sur lui, s'il n'y prend garde, par des âcretés et des sécheresses, de n'avoir pas été satisfaite et obéie dans ses bins légitimes. Mais, dans le mariage, qui est l'état commun, le point de vue change : le mariage est un grand fardeau, mais c'est aussi une méthode d'espérer, « une belle invention , a-t-on dit, pour nous intéresser au futur comme au présent. » On a des enfants, on désire qu'ils soient bien un jour, et dès lors on incline insensiblement sa pensée à espérer que le monde n'ira pas de mal en pis, qu'il tournera à mieux. On revit, on rajeunit, et tout aïeul, penché sur le berceau de ses petits-enfants, conçoit mieux qu'un philosophe et qu'un grand moraliste la chaîne doucement renouée des générations et cet éternel recommencement du monde. »

Saint-Âugustin :

« Les tout petits enfants sont innocents dans leur corps, grâce à leur faiblesse ; ils ne le sont pas toujours dans leur âme. J'ai vu et observé un enfant malade de jalousie : il ne parlait pasencorc, ct,tout

pâle, jetait des regards amers sur l'autre enrant qu'on allaitait avec lui. »

Les enfants sont des despotes. J'ai déjà cité celui de Cliarlet ; on connaît cet autre :

« Ce petit garçon que vous voyez là, disait Thémistocle à ses amis, est l'arbitre de la Grèce ; car il gouverne sa mère, sa mère me gouverne, je gouverne les Athéniens, et les Athéniens gouvernent

les Grecs. »

J.-J. Rousseau indique, dans VÉmile, comment on vient à bout de ce despotisme des enfants.

^Mais n'est -il pas plus doux de le subir? On est sans force contre ces petits êtres sortis de nous.

Madame de Sévigné, parlant de son fils ; « J'avais bien résolu, dit-elle, de le gronder, et je ne sus jamais où trouver de la colère. »

Le Coriolan de Shakspeare, supplié par sa mère et par sa femme, leur résiste. Alors elles lui présentent son flis, jeune enfant. A cette vue, il se sent

éblanlé; il essaie d'abord de dissimuler son attendrissement...

voLUMNiB, au jeune Marcius.

« Mets-toi à genoux.

coRioLAN, embrassant son fils.

Voilà un bel enfant.

VOLUMNIB.

Lui, ta femme et moi, nous sommes tes suppliants... »

Volumnie parle longtemps, sans rien obtenir. Son discours se termine par ces mots :

« Si je ne puis te déterminer à montrer une noble clémence aux deux partis, plutôt que de chercher la ruine de l'un des deux, pour envahir ta patrie, il le faudra marcher, — sols eu sûr, tu n'avanceras pas autrement, — sur le sein de ta mère qui ta conçu et mis dans ce monde.

VIRGililE.

Oui, et sur mon sein aussi, qui t'a donné cet enfant pour faire revivre ton nom dans l'avenir.

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