‹ Le bien et le mal qu'on à dits des enfantsChapitre 2 sur 14 · PRIÈRE · texte numérisé non relu

PRIÈRE

Dieu des enfants, le cœur d'une petite fille, Plein de prière, écoute, est ici sous mes mains. Hélas I on m'a parlé d'orphelins sans famille ! Dans Tavenir, bon Dieu, ne fais plus d'orplielins.

Laisse descendre au soir un ange qui pardonne, Pour répondre à des voix que Ton entend gémir; Mets sous Tenfant perdu, que sa mère abandonne, Un petit oreiller qui le fera dormir.

Victor Hugo :

Dans l'alcôve sombre, Près d'nn humble autel, L'enfant dort à Tombre Du lit maternel.

Tandis qu'il repose, Sa paupière rose, Pour la terre close, S'ouvre pour le ciel.

Il fait bien des rêves.

Il voit par moments Le sable des grèves, Plein de diamants,

Des soleils de flamme, Et de belles dames Qui portent des âmes Dans leurs bras charmants.

Enfant, rêve encore !

Dors, ô mes amours !

Ta jeune ftme ignore Où s'en vont tes jours.

Comme une algue morte, Tu vas, que t'importe!

Le courant t'emporte, Mais tu dors toujours !

Charles d'Orléans a laissé cette petite chanson bizarre et maniérée, cependant jolie :

Quand n'ont assez fait dodo Ces petits enfançonnets, Ils portent sous leurs bonnets Visage plein de bobo.

C'est pitié s'ils font jojo Trop matin, les doulcinets, Quand n'ont assez fait dodo Ces petits enfançonnets !

Mieux aimeraient à gogo Gésir sur mois eoufisiaets ;

Car ils sont tant poupinets, Hélas l que, guoguo, gaoguo, Qaand n'ont assez fait dodo Ces petits enfançonnets !

Edgar Poe :

« La première action de ma vie fut d'empoigner mon nez à deux mains. Ma mère vit cela, et m'appela un génie; mon père pleura de joie... »

Un des chapitres les plus amusants du livre de M. Oscar Commettant, intitulé : Trois ans aux États-Unis, est celui d'une exhibition d'enfants, imaginée par le célèbre Barnum, le roi du humbog! (nom américain du puff, de la blague et de la réclame).

Il engagea les mères et les nourrices, qui voudraient rhonorer de leur confiance, à lui expédier leurs marmots, francs de port, promettant des primes d'encouragement aux plus robustes.

Cette idée, impossible dans tout autre pays, eut à New- York un succès extraordinaire. On ne parla, pendant plusieurs semaines, qneànbaby show. On envoya de toutes les villes de l'Union, à l'adresse de M. Barnum, qui les reçut en père, une foule de petits monstres à large face, à triples mentons, à encolures

énormes, bouffis comme des anges de Rubens, repus comme des oies grasses. Une mère eut l'idée d'envoyer trois enfants nés d'une même couche; elle eut une prime d'honneur et reçut, de la part de M. Barnum, les paroles les plus flatteuses.

Bref, la foire aux enfants fut le spectacle de prédilection des Américains, et fit déserter les représentations de l'Opéra.

Un jury fut formé pour juger du mérite de chaque concurrent. Il se composait de personnes graves et de mères de famille expertes en la matière. Il y eut là, comme partout, des intrigues, et plus d'une mère ou d'une nourrice usa d'influences secrètes pour faire couronner son poupon, au mépris de la justice, et de l'embonpoint.

Enfin le grand jour des récompenses arriva.

Les mères et les nourrices, le sein agité d'une émotion facile à comprendre, attendirent avec impatience la décision des juges.

Les juges se prononcèrent, et les petits monstres bardés furent présentés à la foule, qui les accueillit par des applaudissements et des hourras enthousiastes auxquels pourtant, s'il faut l'avouer, se mêla le tumulte des nourrices mécontentes et mainte salve sifllets.

M. Barnum avait exposé tous les concurrents réunis. Ensuite, comme de raison, il exposa les vainqueurs, qui attirèrent tout New-York et rem-

plirent les caisses de Phomine adroit qui, vingt ans auparavant, avait formé le premier noyau de sa fortune en montrant dans unebarraque une vieille négresse qu'il Taisait passer pour la nourrice de Washington.

Balzac, dans ses Contes drolatiques :

« Par la double rouge cresle de mon coeq, et par la doubleure roze de la panlophle noire de ma mie! par toutes les cornes des bien-aymez c... et pas la vertu de leurs sacrosaincles femmes ! la plus belle œuvre que font les hommes n'est ni les poesmes ni les toiles painctes, ni les musicques, ni les chasteaulx, ni les statues, tant bien sculptées soyent-elles, ni les galères à voiles ou à rames, ains les enfants : entendez les enfants jusques en Taage de dix années, pour ce que après ils deviennent hommes ou femmes, et prenant de la raison ne valent pas ce que ils ont cousté. Les pires sont les meilleurs. Considérez-les jouant tout naïfvement,avecques les soliers, avecques les outils de mesnaige, laissant ce qui leur desplaist, criant après ce qui leur plaist, hallebotant les douceurs et conflclureries en la maison, grignottant les réserves, et tousiours riant alors que les dents sont poulsées hors, vous serez de cet adviz que ils sont

délicieux de tout poinct, oultre que ils sont fleur et frulct, frulct d'amour et fleur de vie.

» Doncques, tant que leur entendement n'est point desvoyé par les remue-ménaiges de la vie, il n'est rien en ce monde de plus sainct ni de plus plaizant que leurs dires, lesquels tiennent le hault bout en naïfveté. Cecy est vray comme la double fressure d'ung bœuf. Oncques n'ouyrez un homme estre naïf à la méthode des enfants, veu que il se rencontre on ne scayt quel ingrédient de raison en la naïfveté d'un homme, tandis que la naïfveté des enfants est candide, immaculée, et sent la finesse de la mère; ce qui esclalte en cettuy conte.

» La royne Catherine esloyt en cettuy temps Dauphine, et, pour se faire bien venir du roy son beau-père, lequel alloyt lors piètrement, le guerdonnoyt de temps à autre de tableaux italians, sachant que ils, les aimoyt moult, estant amy du sieur Raphaël d'Urbin, des sieurs Primallce et Léonardo da Vinci, auxquels ils envoyoyt de notables sommes. Adoncques elle obtint de sa famille, laquelle avoyt la fleur de ces travaulx, pour ce que le duc Medici gouvernoyt lors la Toscane, ung précieux quadre painct par ung Vénicien ayant nom Titian, peintre de l'empereur Charles et trez en faveur, où il avoyt pourtraict Adam et Eve au moment où Dieu les laissoyt de-

vizer dedans le paradis terrestre ; et estoyent de grandeur naturelle dans le costume de leur temps, sur lequel il est difficile d'errer, veu que ils estoyent vestus de leur ignorance et caparassonnez de la graace divine qui les enveloppoyt, chouses ardues à paindre à cause de la couleur et ce en quoyavoyt excellé mon dict sieur Tltian.

» Le tableau feut mis en la chambre du paouvre roy,qui lors souffroyt moult duïnal dont il mourut^ Cette painclure eut ung grant succezà la court de France, où cbascun vouloyt la veoir : ains aulcun n'eut ceste licence avant la mort du roy, veu que, sur son dezir, ce dict quadre feut laissé dedans sa chambre autant que il vesquit. Un jour madame Catherine mena chez le roy son His François et la petite Margot, lesquels commençoyent à parler à tors et à travers, comme font tous les enfants. Ores cy, ores là, ces dicts enfants avoyent entendu causer de ce pourtraict d'Adam et d'Eve, et avoyent tourmenté leur mère à ceste fin que elles les y menast. Veu que ces deux petits esgayoient par foys le vieulx roy, madame la Daulphine les y conduisit.

«Vous avez voulu veoir et Adam et Eve, qui sont nos premiers parents: les voicy, » ût-elle. Adoncques elle les laissa en grand estomirement devant le tableau du sieur Titian, et s'assit au chevet du roy, lequel print plaizir à resguarder les enfants. « Le-

quel des deux est Adam?» fit Françoys en poulsant le coude à sa sœur Marguerite.— « Ignare, repartit lafilie,pourlesçavoir, rauldroytque ils (eussent vestus. »

» Geste response, qui ravit le paouvre roy et la mère, feut consignée en une lettre escripte à Florence par la royne Catherine.

» Nul escripvain ne l'ayant mise en lumière, elle demourera comme fleur en ung coin de ces dicts contes, encores que elle ne soyt nullement dros^ laticque, et que 11 n'y ayt aullre enseignement à en tirer sinon que, pour jouir de ces jolys mots d'enfance, besolng est de Taire des enfants. »

La Bruyère :

<i Les enfants n'ont ni passé ni avenir, et, ce qui ne nous arrive guère, ils jouissent du présent. »

« Le caractère de l'enfance parait unique : les mœurs, dans cet âge, sont assez les mêmes ; et ce n'est qu'avec une curieuse attention qu'on en pénètre la différence : elle augmente avec la raison, parce qu'avec celle<ci croissent les passions et les vices, qui seuls rendent les hommes si dissemblables entre eux, et si contraires à eux-mêmes. »

«[ Les enrants ont déjà de leur âme Timagination et la mémoire, c'est-à-dire ce que les vieillards n'ont plus, et ils en tirent un merveilleux usage pour leurs petits jeux et pour tous leurs amusements : c'est par elles qu'ils répètent ce qu'ils ont entendu dire, qu'ils contrefont ce qu'ils ont vu faire; qu'ils sont de tous métiers, soit qu'ils s'occupent en effet à mille petits ouvrages, soit qu'ils imitent les divers artisans par le mouvement et par le geste ; qu'ils se trouvent à un grand festin, et y font bonne chère ; qu'ils se transportent dans des palais et dans des lieux enchantés; que, bien que seuls, ils se voient un riche équipage et un grand cortège ; qu'ils conduisent des armées, livrent bataille, et jouissent du plaisir de la victoire; qu'ils partent aux rois et aux plus grands princes ; qu'ils sont rois eux-mêmes, ont des sujets, possèdent des trésors, qu'ils peuvent faire de feuilles d'arbres ou de grains de sable; et, ce qu'ils ignorent dans la suite de leur vie, savent, à cet âge, être les arbitres de leur fortune et les maîtres de

leur propre félicité. »

« Aux enfants tout paraît grand, les cours, les jardins, les édifices, les meubles, les hommes, les animaux. Aux hommes les choses du monde paraissent ainsi , et, j'ose dire, par la même raison, parce qu'ils sont petits. »

i2 LE BIEN QU'ON A DIT

c Les enrants commencent entre eux par l'ëtat populaire, chacun y est le maître ; et, ce qui est bien naturel, ils ne s'en accommodent pas longtemps, et passent au monarchique. Quelqu'un se dislingue," ou par une plus grande vivacité, ou par une meilleure disposition du corps, ou par une connaissance plus exacte des jeux différents et des petites lois qui les composent : les autres lui dérèrent, et II se forme alors un gouvernement absolu qui ne roule que sur le plaisir. »

« Qui doute que les enfants ne conçoivent, qu'ils ne jugent, qu'ils ne raisonnent conséquemment? Si c'est seulement sur de petites choses, c'est qu'ils sont enfants et sans une longue expérience ; el, si c'est en mauvais termes, c'est moins leur faute que celle de leurs parents ou de leurs maîtres. »

« C'est perdre toute confiance dans l'esprit des enfants et leur devenir inutile, que de les punir des fautes qu'ils n'ont point faites, ou même sévèrement de celles qui sont légères. Ils savent précisément et mieux que personne ce qu'ils méritent, et ils ne méritent guère que ce qu'ils craignent ; ils connaissent si c'est à tort ou avec raison qu'on les

DES ENFANTS. i3

châtie, et ne se gâtent pas moins par des peines mal ordonnées que par l'impunité. »

Plusieurs des remarques de La Bruyère se trouvent en action, pour ainsi dire, dans deux exemples, l'un d'Hérodote, l'autre des Mille et une Nuits, que l'on ne sera pas fâché de rencontrer ici tous les deux, car ils sont les plus charmants du monde.

L'un est le curieux récit de l'enfance deCyrus,que le bon Hérodote, surnommé le père de l'histoire, et que l'on pourrait appeler aussi le père aux histoires, rapporte ainsi dans ses détails les plus naïfs :

« Astyage eut une fllle, qu'il nomma Mandane. Il s'imagina en dormant qu'elle urinait en si grande abondance, que sa capitale et l'Asie entière en étaient inondées. Ayant communiqué ce songe à ceux d'entre les mages qui faisaient profession de les interpréter, il fut effrayé des détails de leur explication; à tel point que, lorsque sa fille fut nubile, il ne voulut pas lui donner pour époux un Mède digne de lui par sa naissance ; mais il lui fit épouser un Perse, nommé Cambyse, qu'il connaissait pour un homme d'une grande maison «t de mœurs douces et tranquilles, parce qu'il le

regardait comme bien inférieur à un Mède de médiocre condition.

» La première année du mariage de Cambyse avec Mandane, Aslyage eut un autre songe : il lui sembla voir sortir du sein de sa fllte une vigne qui couvrait toute l'Asie. Ayant communiqué ce songe aux interprètes, il fit venir de Perse Mandane, sa fille, qui était enceinte et proche de son terme. Aussitôt après son arrivée, il la fit garder, dans le dessein de faire périr l'enfant dont elle serait mère, les mages, interprètes des songes, lui ayant prédit d'après cette vision, que l'enfant qui naîtrait de cette princesse régnerait un jour à sa place. Comme Astyage se tenait en garde contre cet événement, Cyrus fut à peine né, qu'il manda Harpage, son parent, celui de tous les Mèdes qui lui était le plus attaché, et sur lequel il se reposait du soin de toutes ses affaires.

« Harpage, lui dit-il, exécute fidèlement Tordre que je vais te donner, sans chercher à me tromper, de crainte qu'en t'atlachant à d'autres que moi tu ne travailles à ta propre perte. Prends l'enfant qui vient de naître de Mandane, porte-le dans ta maison, fais-le mourir, et l'inhume ensuite comme il le plaira. — Seigneur, répondit Harpage, j'ai toujours cherché à vous plaire, et je ferai mon possible pour ne jamais vous offenser. Si vous voulez que l'enfant meure, j'obéirai exacte-

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ment à vos. ordres, autant qu'il dépendra de mol. »

» Après cette réponse, on remit l'enfant couvert de riches ornements entre les mains d'Harpage , afin qu'il le fît mourir. Il s'en retourna chez lui les larmes aux yeux; et, abordant sa femme, il lui raconta ce qu'Astyage lui avait dit. — « Quelle est votre résolution? reprit-elle. — Je n'exécuterai point les ordres d'Astyage, répondit-il, dûtil devenir encore plus emporté et plus furieux qu'il ne l'est maintenant; je n'obéirai point à ses volontés, je ne me prêterai point à ce meurtre. Non, je ne le ferai point, par plusieurs raisons : premièrement, je suis parent de l'enfant ; secondement, Astyage est avancé en âge et n'a point d'enfant mâle. Si, après sa mort, la couronne passe à la princesse sa fille, dont il veut aujourd'hui que je fasse mourir le fils, que me reste-t-il, sinon la perspective du plus grand danger? Cependant, pour ma sûreté, il faut que Tenfanl périsse, mais que ce soit par les mains de quelqu'un des gens d'Astyage, et non par mes mains. »

» Il dit, et sur-le-champ il envoya un exprès à celui des bouviers d'Astyage qu'il savait mener ses troupeaux dans les pâturages les plus propres à son dessein et sur les montagnes les plus fréquentées par les bêtes sauvages.

» Ce bouvier s'appelait Mitradates. Sa femme,

esclave d'Aslyage ainsi que lui, se nommait Spaco, nom qui, dans la langue des Mèdes, signifle la même chose que Cyno dans celle des Grecs; car les Mèdes appellent une chienne Spaco. Les pâturages où il gardait les bœufs du roi étaient au pied des montagnes au nord d'Âgbatanes et vers le Pont-Euxin. De ce côté-là, vers les Sapires, la Médie est un pays élevé, rempli de montagnes et couvert de forêts, au lieu que le reste du royaume est plat et uni.

» Le bouvier, que l'on avait mandé en diligence, étant arrivé, Harpage lui parla ainsi : « Astyage te commande de prendre cet enfant et de l'exposer sur la montagne la plus déserte, afin qu'il périsse promptemenl. Il m'a ordonné aussi de te dire que, si tu ne le fais pas mourir, et que tu lui sauves la vie de quelque manière que ce soit, il te fera périr par le supplice le plus cruel. Ce n'est pas tout : 11 vent encore que je sache par moi-même si tu as exposé cet enfant. »

» Milradates prit l'enfant , et retourna dans sa cabane par le même chemin. Tandis qu'il allait à la ville, sa femme, qui n'attendait de jour en jour que le moment d'accoucher, mit au monde un fils, par une permission particulière des dieux. Ils étaient inquiets l'un de l'autre, le mari craignant pour sa femme, prête à accoucher, la femme pour son mari, parce que Harpage n'avait pas cou-

DES ENFANTS. il

tume de le mander. Dès qu'il fut de retour, sa femme, surprise de le voir au moment où elle s'y attendait le moins, lui parla la première et voulut savoir pourquoi Harpage l'avait envoyé chercher avec tant d'empressement. « Ma femme, lui dit-il, je n'ai pas plutôt été dans la ville, que j'ai vu et entendu des choses que je voudrais bien n'avoir ni vues ni entendues ; et plût aux dieux qu'elles ne fussent jamais arrivées à nos maîtres! Toute la maison d'Harpage était en pleurs. Frappé d'effroi, je pénètre dans l'intérieur, je vols à terre uu enfant qui pleurait, qui s'agitait. Il était couvert de drap d'or et de langes de diverses couleurs. Harpage ne m'eut pas plus tôt aperçu, qu'il me commanda d'emporter promptement cet enfant et de l'exposer sur la montagne la plus fréquentée par les bêles féroces. II m'a assuré que c'était Aslyage lui-même qui me donnait cet ordre, et m'a fait de grandes menaces si je manquais à l'exécuter. J'ai donc pris cet enfant et l'ai emporté, croyant qu'il était à quelqu'un de sa maison ; car je n'aurais jamais imaginé quel était son véritable père. J'étais cependant étonné de le voir couvert d'or et de langes si précieux. Je ne l'étais pas moins de voir toute la maison d'Harpage tout en pleurs. Enfin, chemin faisant, j'ai bientôt appris de l'esclave qui m'a accompagné hors de la ville, et qui m'a remis l'enfant, qu'il est à Mandane, fille d'Âstyage, et à

Cambyse, fils de Cyrus, et qu'Aslyage ordonne qu'on le fasse mourir. Le voici, cet enfant. »

» En achevantces raols,Mitradates découvre l'enfant, et le montre à sa femme. Gbarmée de sa gran* deur et de sa beauté, elle embrasse les genoux de son mari, et le supplie, les larmes aux yeux, de ne point exposer cet enfant. 11 lui dit qu'il ne pouvait s'en dispenser, qu'il devait venir des surveillants de la part d'Harpage, et que, s'il n'obéissait pas, il périrait de la manière la plus cruelle. Spaco, voyant que ses discours ne faisaient aucune impression sur son mari, reprit la parole : « Puisque je ne saurais, dit-elle, te persuader, et qu'il faut absolument qu'on voye un enfant exposé, fais du moins ce que je vais te dire. Je suis accouchée d'un enfant mort : va le porter sur la montagne, et nourrissons celui de la fille d'Astyage comme s'il était à nous. Par ce moyen, on ne pourra te convaincre d'avoir offensé tes maîtres^ et nous aurons pris un bon parti : notre enfant mort aura une sépulture royale, et celui qui reste ne perdra point la vie. »

» Il parut au bouvier que, dans cette conjoncture, sa femme avait raison ; et sur-le-cbamp il suivit son conseil. Il lui remet l'enfant qu'il avait apporté pour le faire mourir, prend le sien qui était mort, le met dans le berceau du jeune prince avec tous ses ornements, et va l'exposer sur la montagne la

plus déserte. Le troisième Jour après, .'\yant laissé, pour garder le corps, un de ceux qui avaient soin , des troupeaux sous ses ordres, il alla à la ville, et, s'étant rendu chez Harpage, il lui dit qu'il était prêt à lui montrer le corps mort de Tenfant. Harpage, ayant envoyé avec lui ses gardes les plus affldés, fît, sur leur rapport, donner la sépulture au (ils de Mitradates. A l'égard du jeune prince, Spaco en prit soin et réleva. Il fut dans la suite connu sous le nom de Cyrus; mais Spaco lui donna quelque autre nom.

» Cet enfant, étant âgé de dix ans, eut une aventure qui le fit reconnaître. Un jour que, daae le village où étaient les troupeaux du roi, il jouait dans la rue avec d'autres enfants de son âge, ceuxci l'élurent pour leur roi, lui qui était connu sous le nom de fils du bouvier. Il distribuait aux uns les places d'intendants de ses bâtiments, aux autres celles de gardes du corps ; celui-ci était l'œil du roi, celui-là devait lui présenter les requêtes des particuliers : chacun avait son emploi, selon ses talents et le jugement qu'en portait Cyrus. Le fils d'Artembarès , homme de distinction chez les Mèdes, jouait avec lui. Il refusa d'exécuter les ordres de Cyrus. Celui-ci le fit saisir par les autres enfants et mallrailer à coups de verges. On ne l'eut pas plus tôt relâché, qu'outré d'un traitement si indigne de sa naissance, il alla à la ville

porter ses^ plaintes à son père contre Cyrus. Ce n'est pas qu'il lui donnât ce nom, Cyrus ne le portait point encore : mais il rappelait le fils du bouvier d'Aslyage. Artembarês, dans sa colère, alla trouver le roi avec son fils, et se plaignit du traitement odieux que l'enfant avait reçu. « Seigneur, dit-il, en découvrant les épaules de son fils, c'est ainsi que nous a outragés un de vos esclaves, le fils de votre bouvier. »

» A ce discours, à cette vue, Astyage voulant venger le fils d'Artembarès, parégard pour le père, envoya chercher Mitradates et son fils. Lorsqu'ils furent arrivés : « Comment, dit le prince à Cyrus en le regardant, étant ce que tu es, as-tu eu l'audace de traiter d'une manière si indigne le fils d'un des premiers de ma cour? »

« Je l'ai fait, seigneur, avec justice, répondit Cyrus. Les enfants«du village, du nombre desquels il était, m'avaient choisi en jouant pour être leur roi ; je leur en paraissais le plus digne. Tous exécutaient mes ordres. Le fils d'Artembarès n'y eut aucun égard, et refusa de m'obéir. Je l'en ai puni. Si cette action mérite quelque châtiment, me voici* »

» La ressemblance des traits d^ cet enfant avec ses propres traits, sa réponse noble, son âge qui s'accordait avec le temps où son petit-fils avait été exposé, tout concourait, en un mot, à le faire re-

connaître d'Astyage. Frappé de ces circonstances, ce prince demeura quelque temps sans pouvoir parler; mais çnûn, revenu à lui, et voulant renvoyer Artembarès, afin de sonder Mitradates en particulier : « Artembarès, lui dit-il, vous n'aurez aucun sujet de vous plaindre de moi, ni vous, ni votre fils. » Ensuite il ordonna à ses officiers de conduire Cyrus dans Tintérieur du palais.

» Resté seul avec Mitradates, il lui demanda où il avait pris cet enfant, et de qui il le tenait. Celui-ci répondit qu'il en était le père, que sa mère vivait encore, et demeurait avec lui. Astyage répliqua qu'il ne prenait pas un bon parti, et qu'il voulait de gaieté de cœur se rendre malheureux. En disant cela, il fit signe à ses gardes de le saisir. Mitradates, voyant qu'on le menait à la question, avoua enfin la vérité. Il reprit'l'histoire dès son commencement, découvrit tout sans rien dissimuler, et, descendant aux plus humbles supplications, il pria le roi de lui pardonner.

» La vérité découverte, Astyage ne tint pas grand compte de Mitradates; mais, violemment irrité contre Harpage, il commanda à ses gardes de le faire venir; et lorsqu'il parut devant lui, il lui parla en ces termes : « Harpage, de quel genre de mort as-tu fait périr l'enfant de ma fille, que je l'ai remis? »

» Harpage, apercevant Mitradates dans Tappar-

lement du roi, avoua tout sans détour, de crainte d'être convaincu par des preuves sans réplique. « Seigneur, dit-il, quand j'eus reçu l'enfant, j'examinai comment Je pourrais, en me conformant à vos volontés, et sans m'écarterde ce que je vous dois, n'être coupable d'un meurtre, ni à l'égard de la princesse votre fille, ni même au vôtre. Je mandai, en conséquence, Mitradates : je lui remis l'enfant entre les mains , et lui dis que c'était vousmême qui ordonniez sa mort. Je ne me suis point écarté en cela de la vérité, puisque vous m'aviez commandé de le faire mourir. En lui livrant cet enfant, je lui enjoignis de l'exposer sur une montagne déserte et de rester auprès de lui jusqu'à ce qu'il fût mort. Enfin, je le menaçai des plus rigoureux tourments s'il n'accomplissait tout de point en point. Ces ordfcs exécutés, et l'enfant étant mort, j'envoyai là les plus fidèles de mes eunuques; je vis par leurs yeux, et je l'enterrai. Les choses, seigneur, se sont passées de cette manière, et tel est le sort qu'a éprouvé cet enfant. »

» Harpage parla sans détour; mais Astyage, dissimulant son ressentiment, lui répéta toute l'bisloire comme il l'avait apprise de Mitradates, et, après qu'il l'eut répétée, il ajouta que, puisque l'enfant vivait, il en était content. « Car enfin, dit-il la manière dont on l'avait traité me faisait beaucoup de peine, et j'étais très-sensible aux repro-

dies de ma lille. Mais, paisque la fortune nous a été favorable, envoyez-moi votre fils pour tenir compagnie au jeune prince nouvellement arrivé, et ne manquez pas de venir souper avec moi ; je veux offrir, pour la joie d'avoir retrouvé mon petit-fils, des sacrifices aux dieux. »

» Harpage s'étant, à ces paroles, prosterné devant le roi, s'en retourna chez lui, également flatté de Theureuse issue de sa faute, et de ce que le roi l^avait invité au festin quMi donnait en réjouissance des bienfaits de la fortune. Il ne fut pas plus tôt rentré chez lui, qu'il appela son fils unique, âgé d'environ treize ans, l'envoya au palais d'Astyage, avec ordre de faire tout ce que ce prince lui commanderait, et, transporté de joie,, il raconta cette aventure à sa femme.

» Dès que le fils d'Harpage fut arrivé au palais, Astyage le fit égorger; on le coupa ensuite par morceaux, dont les uns furent rôtis et les autres bouillis ; on les apprêta de diverses manières, et on tint le tout prêt à être servi. L'heure du repas venue, les convives s'y rendirent, et Harpage avec eux. On servit à Âstyage et aux autres seigneurs du mouton, et à Harpage le corps de son fils, excepté la tête et les extrémités des mains et des pieds, que le roi avait fait mettre à part dans une corbeille.

» Lorsqu'il parut avoir assez mangé, Astyage

lui demanda s'il était content de ce repas. « Trèscontent, 9 répondit Harpage. Aussitôt ceux qui en avaient reçu l'ordre, apportant dans une corbeille couverte la tête, les mains et les pieds de son fils, et se tenant devant lui, lui dirent de la découvrir, et d'en prendre ce qu'il voudrait. Harpage obéit, et, découvrant la corbeille, il aperçut les restes de son fils. Il ne se troubla point, et sut se posséder. Astyage lui demanda s'il savait de quel gibier ii avait mangé. Il répondit qu'il le savait, mais que tout ce que faisait un roi lui était agréable. Après cette réponsie, il s'en retourna cbez lui avec les restes de son fils, qu'il n'avait, à ce que Je pense, emportés que pour leur donner la sépulture.

» Leroi,s'étantains| vengéd'Harpage, manda les mêmes mages qui avaient interprété son songe de la manière que nous avons dit, afin de délibérer avec eux sur ce qui concernait Cyrus, Les mages arrivés, il leur demanda quelle explication ils avaient autrefois donnée du songe qu'il avait eu. lis lui firent la même réponse : c Si l'enfant, di^ rent-ils, n'est pas mort, en un mot, s'il vit eneore, il faut qu'il règne. »

« L'enfant vit et se porte bien, leur dit Âstyages; il a été élevé à la campagne : les enfants de son village l'ont élu pour leur roi. 11 a fait tout ce que font les véritables rois ; il s'est donné des gardes du corps, des gardes de la porte, des ministres pour

lui faire le rapport des affaires ; en un mot, il a créé toutes les autres charges. Que pensez-vous que cela puisse présager? »

« Puisque Tenfant vit, répondirent les mages, et qu'il a régné sans aucun dessein prémédité, rassurez-vous, seigneur, vous n'avez plus rien à craindre, il ne régnera pas une seconde fois. 11 y a des oracles dont l'accomplissement s'est réduit à un événement frivole, et des songes qui ont abouti à bien peu de chose. — Je suis moi-même aussi de cet avis» reprit Astyage; l'enlànt ayant déjà porté le nom de roi, le songe est accompli ; Je crois n'en avoir plus rien à craindre. Cependant rélléchissez-y mûrement, et donnez-moi le conseil que vous penserez le plus avantageux à ma sûreté et à la vôtre. -«-Seigneur, dirent les mages, la stabilité et la prospérité de votre règne nous importent beaucoup; car enfin la puissance souveraine venant à tomber entre les mains de cet enfant, qui est Perse, passe* rait à une autre nation ; et les Perses, nous regardant comme des étrangers» n'auraient pour nous aucune considération, et nous traiteraient en esclaves. Mais vous, seigneur, qui êtes notre compatriote, tant que vous occuperez le trône, vous nous comblerez de faveurs, et nous régnerons en partie avec vous. Ainsi notre intérêt nous oblige, à tous égards, à pourvoir à notre sûreté et à celle de votre empire. Si nous pressentions maintenant

quelque danger, nous aurions grand soin de vous en avenir; mais, puisque l'issue de votre songe est frivole, nous nous rassurons, et nous vous exliortons à vous tranquilliser de même. Éloignez de vous cet enfanl,€l renvoyez-le en Perse à ceux dont il tient le jour. »

» Astyage, charmé de cette réponse, manda Cyrus. « Âlon fils, lui dit-il, je vous ai traité avec injustice, sur la foi d'un vain songe; mais enfin votre heureux destin vous a conservé, et vous vivrez. Soyez tranquille; partez pour la Perse, escorté par ceux que je vous donnerai pour vous accompagner : vous y verrez votre père et votre mère, qui sont bien différents de Mitradates et de sa femme. »

Astyage, ayant ainsi parlé, renvoya Cyrus en Perse. Cambyse et Mandane, ayant appris ce qu'il était, le reçurent et l'embrassèrent comme nn enfant qu'ils avaient cru mort en naissant. Ils lui demandèrent comment il avait été conservé. Cyrus leur répondit que jusqu'alors il Tavait ignoré, et qu'à cet égard il avait été dans une très-grande erreur; qu'en chemin il avait été instruit de ses malheurs; qu'il s'était cru fils du bouvier d'Astyage, mais que , depuis son départ, il avait tout appris de ses conducteurs. Il leur conta comment il avait été nourri par Cyno, la femme du bouvier, dont il ne cessait de se louer et de répéter le nom.

Son père et sa mère, se servant de ce nom pour persuader aux Perses que leur fiis avait été conservé par une permission particulière des dieux, publièrent partout que, Cyrus ayant été exposé dans un lieu désert, une chienne l'avait nourri. Yoiià ce qui donna lieu au bruit qui courut. »

Pour la suite, tout le monde connaît l'histoire brillante de Cyrus et comment ii régna enfin tout de bon.

L'autre récit est tiré des Mille et une Nuits et n'est pas moins charmant :

« Un soir le calife Harourl-AI'-Raschid, avec le grand vizir Giafar^ et Mesrour, le chef des eunuques, l'un et l'autre déguisés comme lui, alla faire sa tournée dans la ville , ainsi qu'il avait coutume de faire de temps en temps.

» En passant par une rue, le calife entendit du bruit; il pressa le pas, et il arriva à une porte qui donnait entrée dans une cour, où dix ou douze enfants, qui n'étaient pas encore retirés, jouaient au clair de la lune; de quoi il s'aperçut en regardant par une fente.

» Le calife, curieux de savoir à quel jeu ces enfants jouaient, s'assit sur un banc de pierre qui se trouva à propos à côté de la porte ; et, comme il

continuait de regarder par la fente, il entendit qu'un des enfants, le plus vif et le plus éveillé de tous, disait aux autres: « Jouons au cadi; je suis le eadi; amenez-moi Ali Gogia et le marchand qui lui a volé mille pièces d'or. »

» A ces paroles de l'enfant, le calife se souvint d'un placet qui lui avait été présenté le jour même, et qu'il avait lu, et cela le fit redoubler d'attention, pour voir quel serait le jugement.

» Gomme l'afifaire d'Ali Gogia et du marchand était nouvelle, et qu'elle faisait grand bruit dans la ville de Bagdad jusque parmi les enfants, les autres enfants acceptèrent la proposition avec joie, et ils convinrent du personnage que chacun devait jouer. Personne ne disputa, à celui qui s'était offert de faire le cadi, d'en représenter le rôle. Quand il eut pris séance avec le semblant et la gravité d'un cadi, uu autre, comme officier compétent '.du tribunal, lui en présenta deux, dont il appela l'un Ali Gogia, et l'autre le marchand contre qui Ali Gogia portait plainte.

» Alors le feint cadi prit la parole; et, en interrogeant gravement le feint Ali Gogia : « Ali Gogia, dit-il, que demandez-vous au marchand que voilà ?»

» Le feint Ali Gogia, après une profonde révérence, informa le feint cadi du fait de point en point; et, en achevant, il conclut, en le suppliant, à ce qu'il lui plût interposer l'autorité de son jug&-

DES ENFANTS. î»

ment, pour empêcher qu'il ne fit une perte si considérable.

» Le feint cadi, après avoir écouté le feint Ali Cogia, se tourna du côté du feint marchand, et ii lui demanda pourquoi il ne rendait pas à Ali Gogia la somme qu'il lui demandait.

• Le feint marchand apporta les mêmes raisons i|ue le véritable avait alléguées devant le cadi de Bagdad, et ii demanda de même à affirmer par serment que ce qu'il disait était la vérité.

« N'allons pas si vite, reprit le feint cadi ; avant que nous en venions à votre serment, je suis bien aise devoir le vase d'olives. Ali Gogia, ajouta-t-il en s'adressant au feint marchand de ce nom, avezvous apporté le vase? »

» Gomme il eut répondu qu'il ne l'avait pas apporté : « Allez le prendre, reprit-il, et apportez le moi. »

» Le feint Ali Gogia disparut pour un moment, et en revenant il fit semblant de poser un vase devant le feint cadi, en disant que c'était le même vase qu'il avait retiré de chez lui.

» Pour ne rien omettre de la formalité, le feint cadi demanda au feint marchand s'il le reconnaissait aussi pour le même vase; et, comme le DBint marchand eut témoigné par son silence qu'il ne pouvait le nier, il commanda qu'on le découvrît. Le feint Ali Gogia flt semblant d'ôter le couvercle, et

le feint cadi, en faisant semblant de regarder dans le vase : « Voilà de belles olives, dll-il ; que j'en goûte. » Il fit semblant d'en prendre une et d'en goûter, et il ajouta : « Elles sont excellentes. »

« Mais, continua Je feint cadi, il me semble que des olives gardées pendant sept ans ne devraient pas être si bonnes. Qu'on fasse venir des marchands d'olives, et qu'ils voient ce qui en est. » Deux enfants lui furent présentés en qualité de marchands d'olives. «Vous êtes marchands d^olives?» leur demanda le feint cadi. Comme ils eurent répondu que c'était leur profession : «Dites-moi, reprit-ilj savezvous combien de temps des olives, accommodées par des gens qui s'y entendent, peuvent se conserver bonnes à manger?— Seigneur, répondirent les feints marchands, quelque peine que l'on prenne pour les garder, elles ne valent plus rien la troisième année; elles n'ont plus ni saveur, ni couleur, elles ne sont bonnes qu'à jeter. — SI cela est, reprit le feint cadi, voyez le vase que voilà, et dites-moi combien il y a de temps qu'on y a mis les olives qui y sont? »

» Les feints marchands firent semblant d'examiner les olives et d'en goûter, et témoignèrent au cadi qu'elles étaient récentes et bonnes. «Vous vous trompez, reprit le feint cadi. Voilà Ali Cogia qui dit qu'il les a mises dans le vase il y a sept ans. »

« Seigneur, repartirent les feints marchands ap-

DES EiNFANTS. (îl

pelés comme experts, ce que nous pouvons assurer, c'est que les olives sont de celte année; et nous maintenons que, de tous les marchands de Bagdad, il n'y en a pas un seul qui ne rende le même témoignage que nous. » Le feint marchand, accusé par le feint Ali Cogia, voulut ouvrir la bouche contre le témoignage des marchands experts; mais le feint cadi ne lui en donna pas le temps. « Tais-toi, dit-ii, tu es un voleur. Qu'on le pende. » De la sorte, les enfants mirent fin à leur jeu avec une grande joie, en frappant des mains, et en se jetant sur le feint criminel, comme pour le mener pendre.

» On ne peut exprimer combien le calife Haroun Al-Raschid admira la sagesse et Tesprit de l'enfant qui venait de rendre un jugement si sage sur l'affaire qui devait être plaidée devant lui le lendemain. £n cessant de regarder par la fente et en se levant, il demanda à son grand vizir, qui avait été attentif aussi à ce qui venait de se passer, s'il avait entendu le jugement que l'enfant venait de rendre, et ce qu'il en pensait. «Commandeur des croyants, répondit le grand vizir Giafar, on ne peut être plus surpris que je le suis d'une si grande sagesse dans un âge si peu avancé. »

ff Mais, reprit le calife, sais-tu une chose? C'est que j'ai à prononcer demain sur la même affaire, et que le véritable Ali Cogia m'en a présenté le

63 L£ BIEN Qlj ON A DIT

placetaujourd'hui.—JerapprendsdeVotreMaJeslé, répondit le grand visir.— Crois-tu, reprit encore It calife, que je puisse en rendre un autre jugement que celui que nous venons d'entendre?— Si l'affaire est la même, repartit le grand Visir, il ne me parait pas que Votre Majesté puisse y procéder d'une autre manière, ni prononcer autrement.— Remarque donc bien cette maison, lui dit le calife, et amènemoi demain l'enfant, afin qu'il juge la même affaire et en ma présence. ManBe aussi au cadi qui a renvoyé absous le marchand voleur, de s'y trouver, afin qu'il apprenne son devoir de l'exemple d'un enfant, et qu'il se corrige. Je veux aussi que tu prennes le soin de faire avertir Ali Cogia d'apporter son vase d'olives, et que deux marchands d'olives se trouvent à mon audience. » Le calife lui donna cet ordre en continuant sa tournée, qu'il acheva sans rencontrer autre chose qui méritât son attention.

» Le lendemain, le grand vizir Giafàr vint à la maison où le calife avait été témoin du jeu des enfants, et il demanda à parler au maître. Au défaut du maître qui était sorti, on le fit parler à la maîtresse. Il lui demanda si elle avait des enfants. Elle répondit qu'elle en avait trois, et elle les fit venir devant lui. — « Mes enfants, leur demanda le grand vizir, qui de vous faisait le cadi hier au soir, quand vous jouiez ensemble? » Le plus grand qui était

l'aîné, répondit que c'était lui, et, comme il ignorait pourquoi on lui faisait cette demande, il changea de couleur.

a Mon ûls, lui dit le grand vizir, venez avec moi, le commandeur des croyants veut vous voir. »

» La mère fut dans une grande alarme quand elle vit que le grand vizir voulait emmener son fils. Elle lui demanda : « Seigneur^ esi*ce pour enlever mon fils que le commandeur des croyants le demande? » Le grand vizir la rassura, en lui promettant que son fils lui serait renvoyé en moins d'une beure, et qu'elle apprendrait à son retour le sujet pour quoi il était appelé, dont elle serait contente. « Si cela est ainsi, seigneur, reprit la mère, permettezmoi qu'auparavant je lui fasse prendre un habit plus propre et qui le rende plus digne de paraître devant le commandeur des croyants. » Et elle le lui fit prendre sans perdre de temps.

» Le grand vizir emmena l'enfant, et il le présenta au calife à l'heure que celui-ci avait donnée à Ali Cogla et au marchand pour les entendre.

» Le calife qui vit l'enfant un peu interdit et qui voulut le préparer à ce qu'il attendait de lui : «Venez, mon enfant, dit-il, approchez. Est-ce vous qui jugiez hier l'affaire d'Ali Cogla et du ma^ ehand qui lui a volé son or? Je vous ai vu et je vous ai entendu, je suit bien content de vous. »

L'enfant ne se déconcerta pas, il répondit modestement que c'était lui. « Mon fils, reprit le calife, je veux vous faire voir aujourd'liui le véritable marchand ; venez vous asseoir près de moi. »

» Alors le calife prit l'enfant parla main, monta et s'assit sur son trône ; et, quand il l'eut fait asseoir près de lui, il demanda où étaient les parties. On les fit avancer, et on les lui nomma pendant qu'ils se prosternaient et qu'ils frappaient- de leur front le tapis qui couvrait le trône. Quand ils se furent relevés, le calife leur dit : « Plaidez chacun votre cause, l'enfant que voici vous écoutera et vous fera justice; et, s'il manque en quelque chose, j'y suppléerai. »

» Ali Cogia et le marchand parlèrent l'un après l'autre ; et, quand le marchand vint à demander à faire le même serment qu'il avait fait dans son premier jugement, l'enfant dit qu'il n'était pas encore temps et qu'auparavant il était à propos de voir le vase d'olives.

» A ces paroles, Ali Cogia présenta le vase, le posa aux pieds du calife, et le découvrit. Le calife regarda les olives et il en prit une dont il goûta. Le vase fut donné à examiner aux marchands experts qui avaient été appelés, et leur rapport fut que les olives étaient bonnes et de l'année. L'enfant leur dit qu'Ali Cogia assurait qu'elles y avaient été mises il y avait sept ans; à quoi ils firent la même

réponse que les enfants, feints marchands experts, comme nous l'avons vu.

» Ici, quoique le marchand accusé vit bien que les deux marchands experts venaient de prononcer sa condamnation, il ne laissa pas, néanmoins, de vouloir alléguer quelque chose pour se justifier. Mais l'enfant se garda bien de l'envoyer pendre. Il regarda le calife : « Commandeur des croyants, ditil, ceci n'est plus un jeu ; c'est à Votre Majesté de condamner à mort sérieusement, et non pas à moi, qui ne le fis hier que pour rire. »

» Le calife, instruit pleinement de la mauvaise foi du marchand, l'abandonna aux ministres de la justice, pour le faire pendre ; ce qui fut exécuté après qu'il eut déclaré où il avait caché les mille pièces d'or, qui furent rendues à Ali Cogia. Ce monarque, enfin, plein de justice et d'équité, après avoir averti le cadi qui avait rendu le premier jugement (lequel était présent), d'apprendre d'un enfant à être plus judicieux dans sa fonction, embrassa l'enfant, et le renvoya avec une bourse de cent pièces d'or, <iu'il lui fit donner pour marque de sa libéralité. »

Montesquieu, dans V Esprit des lois:

« Les livres sacrés des anciens Perses disaient : « Si vous voulez être saint, instruisez vos enfants,

parce que toutes les bonnes actions qu'ils feront vous seront imputées. »

» Ils conseillaient de se marier de bonne beure, parce que les enfants seraient comme un pont au jour du jugement, et que ceux qui n'auraient point d'enfants ne pourraient pas passer. »

« À Rome, le consul qui avait ]le plus d'enfants prenait le premier les faisceaux; il avait lecboix des provinces.

» Le sénateur qui avait le plus d'enfants était écrit le premier dans le catalogue des sénateurs ;il disait au sénat son avis le premier.

» L'on pouvait parvenir avant l'âge aux magistratures, parce que cbaque enfant donnait dispense d'un an. »

Catulle, dans un épithalame, adresse aux deux époux cette exhortation :

« Cédez à vos transports; et que vos jeux produisent de tendres rejetons, afin de perpétuer ce nom, trop illustre pour ne pas être toujours renouvelé.

» Puisse bientôt un petit Torquatus, du giron de sa mère, tendre à son père ses mignonnes mains, et fui sourire de sa petite bouche entr'ouverte!

» Qu'il ressemble à son père; que chacun, sans le connaître, le reconnaisse; que ses traits attestent les vertus maternelles !

» Que sa gloire un jour prouve qu'il est néd'une mère vertueuse, comme celle de Pénélope rejaillit sur son Télémaque !

» Vierges, fermez les portes; cessons nos cbants. Et vous, époux assortis, jouissez de la vie, et que vos caresses répétées répondent à la vigueur de votre bel âge. »

Lamartine :

Quand verrai-je ses fils de leurs lèvres de rose Se suspendre à son sein comme Tabeille aux lit ?

Dans les Ghoéphores d^Escbyle, Oreste parle ainsi au tombeau d'Agamemnon :

<( Entends ce dernier cri qqe je t'adresse, ômon pèret Vois tes deux enfants debout près de ta tombe : prends pitié de ta fille, de ton fils ; ne laisse point s'anéantir en nous la race des Pélopides : c'est ainsi que tu vivras encore malgré le trépas ; car les enfants, souvenirs glorieux, sauvent de Toubli un père qui n'est plus, pareils à ces mor-

ceaux de liège qui font surnager le filet et i'empêclient de se perdre dans l'abîme. »

Et, dans la comédie de Molière intitulée : le Ma' riage forcée Sganarelle dit à Géronimo :

« J'ai répugné autrefois au mariage; mais j'ai maintenant de puissantes raisons pour cela. Outre la joie que j'aurai de posséder une belle femme, qui me fera mille caresses, qui me dorlotera, et me viendra frotter lorsque je serai las; outre cette joie, dis-je, je considère qu'en demeurant comme je suis, je laisse périr dans le monde la race des Sganarelles, et qu'en me mariant, je pourrai me voir revivre en d'autres moi-même ; que j'aurai le plaisir de voir des créatures qui seront sorties de moi, de petites figures qui me ressembleront comme deux gouttes d'eau, qui se joueront continuellement dans la maison, qui m'appelleront leur papa quand je reviendrai de la ville, et me diront de petites folies les plus agréables du monde. Tenez, il me semble déjà que j'y suis, et que j'en vois une demi-douzaine autour de moi. »

George Sand, dans Jacques : « Mes enfants se portent à merveille et grossissent à vue d'œil comme des poussins. Jacques

me contrarie bien un peu quelquefois à leur égard. Il s'en occupe plus qu'il ne convient à un homme, et prétend que je n'y entends rien. Sylvia se met entre nous; elle emporte le berceau et dit : « Cela ne vous regarde ni l'un ni l'autre; ces enfants-là sont à moi. »

Victor Hugo, dans Noire-Dame de Paris :

« Le bon Dieu eut pitié de Pâquette la Chantefleurie, et lui donna une petite liUe. Sa joie, je ne vous en parle pas; ce fut une furie de larmes, de caresses et de baisers. £lle allaita elle-même son enfant, lui fit des langes avec sa couverture, la seule qu'elle eût sur son lit, et ne sentit plus ni le froid ni la faim. Elle en redevint belle. Vieille fille fait jeune mère. La galanterie reprit; on revint voir la Cbantefleurie, elle retrouva chalands pour sa marchandise; et de toutes ces horreurs elle fit des layettes, béguins, baveroiles, des brassières de dentelles et des petits bonnets de satin, sans même songer à se racheter une couverture. — Il est sûr que la petite Agnès, c'était le nom de l'enfant, nom de baptême; car, de nom de famille, il y a longtemps que la Chantefleurie n'en avait plus, — il est certain que cette petite était plus emmaillottée de rubans et de broderies qu'une Dauphine du

J)auphlné. — Elle avait, entre autres, une paire de petits souliers, que le roi Louis XI n'en a certainement pas eu (le pareils! Sa mère les lui avait cousus et brodés elle-même, elle y avait mis toutes ses finesses de dorelotière et toutes les passequllies d'une robe de bonne Vierge. ~ C'étaient bien les deux plus mignons souliers roses qu'on pût voir. Ils étaient longs tout au plus comme mon pouce, et il fallait en voir sortir les petits pieds de l'enfant pour croire qu'ils avaient pu y entrer. Il est vrai que ces petits pieds étaient si petits, si jolis, si roses ! plus roses que le satin des souliers ! Quand vous aurez des enfants, Oudarde, vous saurez que rien n'est plus joli que ces petits pieds et ces petites mains*là.

« Je ne demande pas mieux, dit Oudarde en soupirant, mais J'attends que ce soit le bon plaisir de monsieur Audry iMusnier

«[ Au reste, reprit Mahiette, Tenfant de Pâquette n'avait pas que les pieds de joli. Je l'ai vue quand elle n'avait que quatre mois, c'était un amour! Elle avait les yeux plus grands que la bouche et les plus charmants fins cheveux noirs, qui frisaient déjà. Cela aurait fait une fière brune à seize ans! Sa mère en devenait de plus en plus folle tous les jours. Elle la caressait, la baisait Ja chatouillait, la lavait, l'attifait, la mangeait! Eltè-en perdait la tête, elle en remerciait Dieu. Sesjolispleds roses surtout, c'était

un ébabissementsans fln, e'élail un délire de joie î Elle y avait toujours les lèvres collées et ne pouvait revenir de leur petitesse. Elle les mettait dans les petits souliers, les retirait, les admirait, s'en émerveillait, regardait le jour au travers, s'apitoyait de les essayer à la marche sur son lit, et eût volontiers passé sa vie à genoux, à chausser et à déchausser ces pieds-là, comme ceux d'un enfant Jésus. -»

Balzac :

« Peut-être les enfants sont-Ils les vertus d'une mère. »

« Ah ! combien de choses un enfant apprend à sa mère! Il y a tant de promesses faites entre les femmeset la vertu, dans celte protection incessante due à un être faible, que la femme n'est dans sa véritable sphère que quand elle est mère. Elle déploie alors seulement ses forces; elle pratique les devoirs de la vie, elle en a tous les bonheurs et tous les plaisirs. Une femme qui n'est pas mère est un être incomplet et manqué. »

Victor Hugo :

Mères ! renfant qui joue à voire seuil joyeux, Plus frêle que les fleurs, plus serein que les cieux,

Vous conseille Tamour, la pudeur, la sagesse. L'enfant, c'est un feu pur dont la chaleur caresse; . C'est de la galté sainrte et du bonheur sacré ; C'est le nom paternel dans un rayon doré; Et vous n'avez besoin que de celle humble flamme Pour voir distinctement dans l'ombre de votre âme ; Mères, l'enfant qui pleure et qui s'en est allé, Si vous levez vos fronts vers le ciel constellé, Verse à votre douleur une lumière auguste ; Car l'innocent éclaire aussi bien que le juste ! Il montre, clarté douce, h vos yeux abattus, Derrière notre orgueil, derrière nos vertus.

Derrière la nuit noire où l'àme en deuil s'exile, Derrière nos malheurs, Dieu profond et tranquille. Que l'enfant vive ou dorme, il rayonne toujours. Sur celte terre, où rien ne va loin sans secours. Où nos jours incertains sur tant d'abîmes pendent, Comme un guide au milieu des brumes que répandent Nos vices ténébreux et nos doutes moqueurs.

Vivant, l'enfant fait voir le devoir ù vos cœurs ; Mort, c'est la vérité qu'à votre ûme il dévoile. Ici, c'est un flambeau ; là-haut, c'est une étoile.

Madame Necker '

« Quelquefois, un époux tendrement aimé se voit dans les traits de ses enfants. La nature, qui devient ainsi le garant et l'interprète de l'amour conjugal, se plaît à consacrer de son inimitable

pinceau les chastes sentiments d'une femme fidèle ; et tous les regards que jette un père attendri sur des fils qui lui ressemblent, retombent sur leur mère avec une nouvelle douceur. »

Balzac :

« L'amour a quelque chose d'affreusement terrestre, tandis qu'il a je ne sais quoi de divin dans raffection que porte une mère heureuse à celui de qui procèdent les joies de la maternité. »

a On n'aime pas de la même manière à tous les moments; il ne se brode pas, sur cettle étoffe de la vie, des fleurs toujours brillantes ; enfin, l'amour peut et doit cesser. Mais la maternité n'a point de déclin à craindre; elle s'accroît avec les bonheurs % de l'enfant et se développe avec lui. »

« Enfanter, ce n'est rien; mais nourrir, c'est enfanter à toute heure. »

J. Michelet :

« Je ne sais s'il est indispensable que la mère allaite de son sein ; il l'est, j'en suis bien sûr, qu'elle allaite de son cœur. »

« Les hommes supérieurs sont tous les fils de leur mère ; ils en reproduisent l'empreinte morale aussi bien que les traits. »

Lamartine :

« La prédestination de l'enfant, c'est la maison où il est né. Son âme se compose surtout des Impressions dont il se souvient. Le regard des yeux de notre mère est une partie de notre âme qui pénètre en nous par nos propres yeux. »

Balzac :

« Il existe des regards, une voix, des gestes de mère, dont la force pétrit l'âme des enfants. »

Plularque a pu vous apprendre, écrit Louis Racine à son iils, que Caton l'ancien préférait la gloire d'être bon mari à celle d'être grand sénateur, et qu'il quittait les affaires les plus importantes pour aller voir sa femme remuer et emmaillotter son enfant. »

Victor Hugo :

A quoi je songe? — Hélas ! loin du toit ou vous êtes, Enfants, je songe à vous ! à vous, mes jeunes têtes,

Espoir de mon été déjà penchant et mûr, Rameaux dont, tous les ans, l'ombre croit sur mon mur, Douces âmes, à peine au jour épanouies.

Des rayons de votre aube encor tout éblouies .' Je songe aux deux petits qui pleurent en riant, Et qui font gazouiller, sur le seuil verdoyant, Comme deux jeunes fleurs qui se heurtent entre elles Leurs jeux charmants mêlés de charmantes querelles ! Et puis, père inquiet, je rêve aux deux aînés Qui s'avancent déjà de plus de flots baignés, Laissant pencher parfois leur tête encor naïve. L'un déjà curieux, Tautre déjà pensive !

Seul et triste, au milieu des chants des matelots,

Le soir, sous la falaise, à celte heure où les flots,

S'ouvrant et se fermant comme autant de narines,

Mêlent aux vents des deux mille haleines marines,

Où Ton entend dans Pair d'incfiîables échos

Qui viennent de la terre ou qui viennent des eaux.

Ainsi je songe ! — à vous, enfants, maison, famille,

A la table qui rit, au foyer qui pétille,

A tous les soins pieux que répandent sur vous

Votre mère si tendre et votre aïeul si doux !

Et, tandis qu'à mes pieds s'étend, couvert de voiles,

Le limpide Océan, ce miroir des étoiles.

Tandis que les nochers laissent errer leurs yeux

De l'infini des mers à l'infini des cieux.

Moi, rêvant à vous seuls, je contemple et je sonde

L'amour que j'ai pour vous dans mon âme profonde,

Amour doux et puissant qui toujours m'est resté;

Et cette grande mer est petite à côté !

76 LE BIEN Qt'ON A DIT

Le même poêle :

Enfants ! oh, revenez ! Tout à l'heure, imprudent, Je vous ai de ma chambre exilés en grondant, Rauque et tout hérissé de paroles moroses.

Et qu'aviez-vous donc fait, bandits aux lèvres roses? Quel crime, quel exploit, quel forfait insensé? Quel vase du Japon, en mille éclats brisé?

Quel vieux portrait crevé? quel beau missel gothique, Enrichi par vos mains d'un dessin fantastique? Non, rien de tout cela. Vous aviez seulement, Ce matin, restés seuls dans ma chambre un moment, Pris parmi ces papiers que mon esprit colore, Quelques vers,groupe informe,embryons prèsd'éclore; Puis, vous les aviez mis, prompts à vous accorder. Dans le feu, pour jouer, pour voir, pour regarder Dans une cendre noire errer des étincelles, Comme brillent sur Teau de nocturnes nacelles, Ou comme, de fenéire à fenêtre, on peut voir Des lumières courir dans les maisons du soir.

Voilà tout. Vous jouiez et vous croyiez bien faire. Belle perle, en effet ! beau sujet de colère ! Une strophe, mal née au doux bruit de vos jeux, Qui remuait les mots d\in vol trop orageux !

Une ode qui chargeait d^une rime gonflée Sa stance paresseuse en marchant essoufflée ! De lourds Alexandrins, Tun sur Tautre enjambant Comme des écoliers qui sortent de leur banc ! Un autre eût dit : Merci l vous dtez une proie Au feuilleton méchant qui bondissait de joie

Et d'avance poussait des rires infernaux

Dans Pantre qu'il se creuse au bps des grands journaux .

Moi, je vous ai grondés. Tort grave et ridicule !

Nains charmants, que n'eût pas voulu fâcher Hercule,

Moi, je vous ai fait peur. J'ai, rêveur triste et dur,

Reculé brusquement ma chaise jusqu'au mur,

Et, vous jetant ces noms dont l'envieux vous nomme,

J'ai dit : Allez-vous-en! laissez-moi seul! — Pauvre homme 1

Seul ! le beau résultai ! le beau triomphe ! seul !

Comme on oublie un mort roulé dans son linceul,

Vous m'avez laissé lu, l'œil fixé sur ma porte.

Hautain, grave et puni. Mais vous, que vous importe ?

Vous avez retrouvé dehors la liberté,

Le grand air, le beau parc, le gazon souhaité,

L'eau courante où l'on jette une herbe à Pavenluix',

Le ciel bleu, le printemps, la sereine nature,

Ce livre des oiseaux et des bohémiens,

Ce poème de Dieu qui vaut mieux que les miens,

Où l'enfant peut cueillir la fleur, strophe vivante.

Sans qu'une grosse voix tout à coup l'épouvante!

Moi, je suis resté seul, toute joie ayant fui,

Seul avec ce pédant qu'on appelle l'ennui ;

Car, depuis le matin, assis dans l'antichambre,

Cedocteur, né dans Londre, un dimanche,en décembre.

Qui ne vous aime pas, ô mes pauvres petits.

Attendait pour entrer que vous fussiez sortis.

Dans Tangle où vous jouiez, il est là qui soupire,

Et je le vois bâiller, moi qui vous voyais rire !

Que faire? Lire un livre ? oh non 1 — Dicter des vers ? A quoi bon?— Émaux bleus ou blancs, céladons verts,

Sphère qui fait tourner tout le ciel sur son axe,

Les beaux insectes peints sur mes lasses de Saxe,

Tout m'ennuie, et je pense à vous. En vërllé,

Vous parlis, j'ai perdu le soleil, la gailé,

Le bruit joyeux qui fait qu'on rêve, le délire

De voir le tout petit s'aider du doigt pour lire,

Les fronts pleins de candeur qui disent toujours oui,

L'éclat de rire franc, sincère, épanoui,

Qui met subitement des perles sur les lèvres.

Les beaux grands yeux naïfs admirant mon vieux Sèvres,

La curiosité qui cherche à tout savoir,

Et les coudes qu'on pousse en disant : Viens donc voir.

Oh ! certes, les esprits, les sylphes et les fées Que le vent, dans ma chambre, apporte par bouffées, Les gnomes accroupis là-haut, près du plafond. Dans les angles obscurs que mes vieux livres font, Les lutins familiers, nains h la longue échine. Qui parlent dans les coins 6 mes vases de Chine, Tout l'invisible essaim de ces démons joyeux A dû rire auxéclats, quand là, devant leurs yeux, Ils vous ont vu saisir, dans la boîte aux ébauches. Ces hexamètres nus, boiteux, difformes, gauches. Les traîner au grand jour, pauvres hiboux fâchés. Et puis, battant des mains, autour du feu penchés. De tous ces corps hideux, soudain tirant une âme, Avec ces vers si laids, faire une telle flamme !

Espiègles radieux que j'ai fait envoler.

Oh t revenez ici chanter, danser, parler.

Tantôt, groupe folfltre, ouvrir un gros volume. Tantôt courir, pousser mon bras qui lient ma plume, Et faire, dans le vers que je viens retoucher. Saillir soudain un angle aigu, comme un clocher Qui perce tout à coup un horizon de plaines.

Mon âme se réchauffe ù vos douces haleines ; Revenez près de moi, souriant de plaisir, Bruire et gazouiller, et sans peur obscurcir Le vieux livre où je lis de vos ombres penchées, Folles tètes d'enfants ! gattés effarouchées !

J'en conviens, j'avais tort et vous aviez raison. Mais qui n^a quelquefois grondé hors de saison? Il faut être indulgent, nous avons nos misères. Les petits pour les grands ont tort d'être sévères. Enfants ! chaque mntin, votre âme avec amour S'ouvre à la joie, ainsi que la fenêtre au jour- Beau miracle, vraiment, que l'enfant, gai sans cesse, Ayant tout le bonheur, ait toute la sagesse ! Le destin vous caresse en vos commencements , Vous n'avez qu'à jouer, et vous êtes charmants. Mais nous, nous qui pensons, nous qui vivons, nous sommes Hargneux, tristes, mauvais, 6 meschers petits hommes! On a SCS jours d*humeur, de déraison, d'ennui. Il pleuvait ce matin. II fait froid aujourd'hui. Un nuage mal fait dans le ciel tout à l'heure A passé. Que nous veut cette cloche qui pleure? Puis on a dans le cœur quelques remords. Voilà Ce qui nous rend méchants. Vous saurez tout cela Quand l'âge, à votre tour, ternira vos visages, Quand vous serez plus grands, c'est-à-dire moins sages.

J'ai donc eu tort. C'est dit. Mais c'est assez punir, Mais il faut pardonner, mais il faut revenir. Voyons, faisons la paix, je vous prieà mains jointes. Tenez, crayons, papiers, mon vieux compas sans pointes, .Mes laques et mes grès, qu'une vitre défend, Tous les hochets de l'homme enviés par l'enfant, Mes gros Chinois venlrus, faits comme des concombres, Mon vieux tableau, trouvé sous d'antiques décombres. Je vous livrerai tout, vous toucherez à tout ! Vous pourrez, sur ma table, être assis ou debout, Et chanter, et traîner, sans que je me récrie, / Mon grand fauteuil de chêne et de tapisserie, / Et sur mon banc sculpté jeter tous à la fois I

Vos jouets anguleux qui déchirent le bois !

Je vous laisserai même, et gaiment, et sans crainte, prodige ! en vos mains tenir ma bible peinfc, Que vous n'avez touchée encor qu'avec terreur, Où l'on voit Dieu le père en habit d'empereur !

El puis, brûlez les vers dont ma table est semée,

Si vous tenez à voir ce qu'ils font de fumée !

Brûlez ou déchirez ! — Je serais moins clément

Si c'était chez Méry, le poêle charmant,

Que Marseille la Grecque, heureuse et noble ville,

Blonde fille d'Homère, a fait fils de Virgile.

Je vous dirais : — « Enfants! ne touchez que des yeux

A ces vers qui demain s'envoleront aux cieux.

Ces papiers, c'est le nid, retraite caressée,

Où du poète ailé rampe encore la pensée.

Oh.! n'en approchez pas ! car les vers nouveau-nés,

Au manuscrit natal encore emprisonnés.

DES ENFANTS. dl

Soud'eiiteulre vos mains innocemment cruelles : Vous leur blessez le pied, vous leur froissez les ailes Et sans vous en douter, vous leur faites ces maux Que les petits enfants font aux petits oiseaux. *> Mais qu'importe les miens ! — Toute ma poésie, C*est vous, et mon esprit suit votre fantaisie. Vous êtes les rcflels et les rayonnements Dont jYclairc mon vers si sombre par moments. Enfants, vous dont la vie est faite d espérance. Enfants, vous donUa joie est faite d'ignorance. Vous n'avez pas souffert, et vous ne savez pas, Quand la pensée en nous a marché pas h pas.

Sur le poëlc morne et fatigué d'écrire.

Quelle douce chaleur répand voire sourire, Combien il a besoin, quand sa télc se rompt, De la sérénité qui luit sur votre front.

Et quel enchantement l'enivre et le fascine.

Quand le charmant hasard de quelque cour voisine, Où vous vous ébattez sous un arbre penchant, Mélc vos joyeux cris à son douloureux chant !

Revenez donc, hélas ! revenez dans mon ombre, Si vous ne voulez pas que je sois triste et sombre, Pareil, dans l'abandon où vous m'avez laissé, Au pécheur d'Étretat, d'un long hiver lassé, Qui médite appuyé sur son coude, et s'ennuie De voir k sa fenêtre un ciel rayé de pluie.

Emile Augier, dans sa comédie de Gabrielle :

JCLIER.

Camille, où t'en vas-tu si vile ?

CAMILLE

Petit père, Je vais dans le jardin jouer avec la terre.

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