‹ Le bien et le mal qu'on à dits des enfantsChapitre 4 sur 14 · JULIEN · texte numérisé non relu

JULIEN

Va, cher ange.

Ton père t'aime aussi diablement en échange !

Nous n'existons vraiment que parées petits êtres Qui dans tout notre cœur s'établissent en maîtres,

8t LE BIEN QU'ON A DIT

Qui prennent noire vie et ne s^eu doutent pas,

El n'ont qu'à vivre heureux pour n'élre point ingrats.

Daniel Slern :

« Nous savons bien ce que nos enfants nous doivent, mais pensons-nous à ce que nous leur devons? Si nous sommes la sécurité de leur existence, ils sont la grâce de la nôtre. La nature a doué leurs altitudes, leurs gestes, leurs sourires, d'un charme mystérieux, involontaire, qui paye et au delà tous nos soins. Nous exigeons trop d'eux en demandant davantage ; et quand nous les nommons ingrats, nous risquons fort de Tètre nousmêmes. »

Victor de Laprade, dans les Symphonies :

Quand je serre en mes bras mon enfant gracieux, Je sens un froid au cœur et des larmes aux yeux, En songeant qu'à travers sa douloureuse voie, Ma mère n'a pas eu cette suprême joie ; Elle qui m'aima tant et l'aurait tant aimé !

Madame de Se vigne écrit à sa fille au sujet de sa petite-nile :

« Pour moi, Je jouirais de celle Jolie pelile sociélé, qui doil vous faire un amusement et une occupation. Je la ferais travailler, lire de bonnes choses, mais point trop simples; Je raisonnerais avec elle, je verrais de quoi elle est capable, et je lui parlerais avec amitié et avec confiance. Jamais vous ne serez embarrassée de cette enfant; au contraire, elle pourra vous être utile. »

« Je suis bien assurée que Pauline me plaira : il y a de Tassaisonnement dans son visage et dans ses jolis yeux. Ab, ab, qu'ils sont jolis! je les vois ! »

P.-J. Stahl, dans V Histoire du prince et de la princesse Floris :

« Gomment Floris n'aurait-elle pas eu le sentiment de la vie éternelle? Ne sentait-elle pas que bientôtelle allait renaître dans un autre; que l'hiver lui préparait, à elle aussi, son printemps; et que sous les feuilles mortes de son cœur germait, sans bruit, la vraie fleur de sa vie?

» Elle se plaisait tant dans sa chambre, d'ailleurs, qu'elle ne se plaignait pas de cette réclusion forcée. Toute à son rôle sacré, elle soignait déjà son bonheur, qui, grâce à Dieu, — et elle Teo re-

nierciait tous les jours, — se trouvait être aussi son devoir.

» Heureuses les femmes ! leur enfant n'est pas né, qu'elles se sentent déjà mères.

» Les jours, les semaines, les mois se passèrent. Avrilvenait de finir. Mai allait commencer. La terre, lieureuse, sentait qu'elle allait pouvoir cesser d'être dure. Les pelouses de Trianon étaient déjà de ce vert timide qui est comme le premier attendrissement de la nature. Les insectes, voyant poindre l'herbe nouvelle, rajustaient leurs petits instruments. Le printemps préparait sa chanson. Les branches des arbres et des arbustes, si longtemps noires et rigides, se détendaient et se teignaient d'une teinte d'or. Déjà leurs extrémités se garnissaient de bourgeons rougeâtres et s'égayaient de quelques menues feuilles naissantes. Ces petites feuilles sortaient brillantes et comme vernies de leur fourreau entr'ouvert. On voyait qu'elles étaient toutes neuves. Elles arrivaient plissées encore de ces petits plis, de ces rides louchantes, qu'on s'étonnerait de voir aux enfants nouveaunés, si l'épanouissement des premiers jours ne les effaçait bientôt sur leur frais épiderme, pour le remplacer par le velours superflu, par le soyeux duvet du premier âge.

» L'âme des fleurs endormies allait se réveiller. Elles essayaient d'éclore et s'efforçaient de vaincre

les deroières résistances de leurs boutons prêts à céder.

» Le soleil, leur père, pour ne pas les gêner dans leur envie et pour aider leur essor, se faisait doux et discret. Il ne leur montrait que ses caresses, se réservant sans doute de leur faire sentir sa force un peu plus tard. Il leur mesurait attentivement sa chaleur.

» La fleur qui vit le jour la première, pour n'être pas poussée dans les parterres de Trianon, n'en était pas moins une fleur charmante et bénie. On eût dit une grosse goutte de lait pur échappée de la voie lactée, une petite étoile tombée un matin du ciel au profit de la terre.

» C'était un délicieux petit enfant blanc, rose et bleu.

» Le soleil était bien son père aussi, sans aucun doute. Qui pourrait vivre et naître en ce monde sans sa chaleur féconde?

» Il était à peine né. Sa mère, remplie pourtant d'une joie immense,eut le courage de faire attendre sa joie. Elle ne l'avairpas encore embrassé, que, sur son ordre, on avait ouvert sa fenêtre. Elle avait voulu que le premier regard de son fils fût pour le ciel, et que sa première bénédiction lui vînt de Dieu.

» Bien que ce fils, je me trompe, bien que cet héritier, tant désiré par le prince Z, tînt de sa mère

plus que du prince lui-même, le prince fut dans l'enchantement. II savait trop ce qu'il lui en avait coûté d'être une créature surnaturelle, pour souhaiter à celui qui devait perpétuer sa race pareil malheur.

y> Les gens les plus sévères comprendront que, quand Floris tint enfin entre ses bras, put enfin appuyer, voir reposer sur son cœur, nourrir ellemême ce cher petit être qu'elle avait tant souhaité, tant appelé, tant désiré, tant voulu et tant redouté cependant, qui lui avait coûté tant de larmes, de si douces et de si amères, une joie infinie, qu'on ne peut pas écrire, une joie céleste, — les joies de toutes les mères à la vue de leur premier-né sont dignes de ce nom, — illumina son visage et rafraîchit son âme... »

Victor Hugo :

Après avoir donné son aum6ne au plus jeune, Pensif, il s'arrêta pour les voir. Un long jeûne Avait maigri leur joue, avait flétri leur front. Ils étaient tous les quatre à terre assis en rond ; Puis, s'étant partagé, comme feraient des anges, Un morceau de pain noir ramassé dans nos fanges, Ils mangeaient, mais d'an air si morne et si navré, Qo'eu les voyant ainsi toute femme eût pleuré. C'est qu'ils étaient perdus sur la terre où nous sommes , Et tout seuls, quatre enfants, dans la foule des hommes ,

Oui, sans père ni mère ! et pas même on grenier ; Pas d^abri ; tous pieds nos, excepté le dernier, Qai tratnait,pauTreamour ! sous son pied qai chancelle De vieux souliers trop grands noués d'une ficelle. Dans des fossés, la nuit, ils dorment très-souvent. Aussi, comme ils ont froid, le matin en plein vent. Quand Tarbre, frissonnant ou cri de Talouette, Dresse sur un ciel clair sa noire silhouette ! Leurs mains rouges étaient roses quand Dieu les fit. Le dimanche, au hameau cherchant un vil profit, Ils errent. Le petit, sous sa pâleur malsaine, Chante sans la comprendre une chanson obscène. Pour faire rire, hélas ! lui qui pleure en secret , Quelque immonde vieillard au seuil d'un cabaret; Si bien que, quelquefois du bouge qui s'égaie Il tombe à leur faim sombre une abjecte monnaie, Aumône de Tenfer que jette le péché.

Sou hideux sur lequel le démon a craché !

Pourrinstant,ilsmangeaientderrièreunebroussaille, Cachés, et plus tremblants que le faon qui tressaille; Car souvent on les bat, on les chasse toujours ! C'est ainsi qu'innocents condamnés, tous les jours, Ils passent, affamés, sous mes murs, sous les vôtres, Et qu'ils vont au hasard, Tatné menant les autres.

Alors, lui qui rêvait, il regarda là-haut ;

Et son œil ne vit rien que l'éther calme et chtud.

Le soleil bienveillant, l'air plein d'ailes dorées,

Et la sérénité des voûtes azurées,

Et le bonheur, les cris, les rires triomphants

Qui des oiseaux du ciel tombaient sur ces enfants.

Gresset raconte ainsi, à son cher Segonzac, l'aventure drolatique du Lutrin vivant :

Chez dame Barbe arriva notre histoire, Eajain dernier; Taventure est notoire.

Par cas fortuit, Penfant de chœur Lucas Avait usé Télui des pays-bas :

Vousm*entenâez, sa culotte trop mare Le trahissait par mainte découpure.

Déjà la brèche, augmentant tous les jours.

Démantelait la place et les faubourgs.

Barbe le voit, s'attendrit; mais que faire?

Elle était pauvre, et l'étoffe était chère.

D'une autre part, le chapitre était gueux ; Et puis, d'ailleurs, le petit malheureux, Ouvrage né d'un amour anonyme.

Ne connaissant parents ni légitime.

N'avait en tout, dans ce stérile lieu, Pour se chauffer, que la grâce de Dieu.

Il languissait dans une triste attente.

Gardant la chambre, et rarement debout...

Enfin, pourtant, l'habile gouvernante Sut lui forger une armure décente, A peu de frais et dans un nouveau goût.

Nécessité tire parti de tout ; Nécessité d'industrie est la mère.

Chez Barbe était un vieux antiphonaire,

Vieux graduel, ample et poudreux bouquin , Dont, aux bons jours, on parait le lutrin.

D'épais lambeaux d'un parchemin gothique Formaient le corps de ce grimoire antique ; De ces feuillets par la crasse endurcis L^àge avait fait une étoffe en glacis.

La vieille crut qu'on pouvait sans dommage Du livre affreux détacher quelques pages ; Elle en prend quatre, et les coud proprement, Pour relier un volume vivant.

Mais le hasard voulut que Touvrière, Très-peu savante en pareille matière.

Dans les feuillets qu'elle prit sans façon, Prit justement la messe du patron.

L'ouvrage fait, elle en coiffe à la diable L'humanité du petit misérable ; Par quoi Lucas, chamarré de plain-chant, Ne craignait plus les insultes du vent.

Or, cependant, arrive la Saint-Brice,

Fête du lieu, fête du grand ofQce.

Le maître chantre, intendant du lutrin.

Vient au grand livre; il cherche, mais en vain;

A feuilleter il perd et temps et peines ;

Il jure, il sacre, et s'imagine enfin

Qu'un chœur de rats a mangé les antiennes ;

Mais, par bonheur, dans ce triple embarras,

Ses yeux distraits rencontrent mon Lucas,

Qui, degrimauds renforçant une troupe,

Sans le savoir portait Toffice en eroupe.

Le chantre lit, et retrooye au niveau

Tous ses versets sur ce livre nouveau.

Sur rbeure il fait son rapport au chapitre.

On délibère, on décide soudain

Que le marmot, braqué sur le pupitre ,

Y servira de livre et de lutrin.

Sur cet arrêt, on le style au service ;

En quatre tours, il apprend rexercicc.

Déjà, d'un air intréjHde et dévot, Lucas s'accroche à Taigle du pivot.

A livre ouvert, le chapitre en lunettes Vient entonner ; un groupe de mazetles Trés-gravement poursuit ce chant fallot, Concert grotesque et digne de Callot.

Tout allait bien jusques à Tévangile.

Ferme et plus fier qu^un sénateur romain, Lucas, tenant sa façade immobile, Avec succès aurait gagné la fin ; Mais, par malheur, une guêpe incivile, Par la couture entr'ouvrant le vélin.

Déconcerta le sensible lutrin.

D'abord il souflfre, il se fait violence.

Et, tenant bon, il enrage en silence.

Mais l'aiguillon allant toujours son train.

Pour éviter Tinsecte impitoyable, Le lutrin fuit, en criant comme un diable,

Et loin de là, va, partant comme an trait, Pour se gaérir, retoarner le feuillet.

Le fait est sdr, sans peine on peat m*en croire ; De deux gascons je tiens tonte Tliistoire.

Alexandre Guiraud :

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