CHAPITRE Vra
« Il reçut de Dieu, dit le décret pontifical qui proclame l'héroïcité des vertus de notre Bienheureux, une assistance et une grâce toute spéciale pour attirer chaque jour à flots pressés les peuples au tribunal de la pénitence et pour ramener au bien les hommes perdus de vices. » Et le décret ajoute : « ce fut même son œuvre par excellence » .
La conversion des pécheurs fut, en effet, nous venons de le voir, l'œuvre par excellence du Curé d'Ars, mais elle ne fut pas son œuvre unique. Il avait acquis, par la pratique de la confession, une connaissance trop étendue du cœur humain et il avait obtenu de Dieu un don d'intuition trop extraordinaire pour que ces lumières ne fussent pas employées encore à d'autres fins. Aussi chaque jour, mêlées aux flots pressés des pécheurs, les voitures publiques versaient-elles sur la place d'Ars une foule de personnes qui venaient demander ses conseils : évêques, curés de paroisse, chefs de communauté, pères et mères de famille, jeunes gens et jeunes filles.
Il donnait ses avis très rapidement, n'oubliant pas que son temps appartenait surtout aux pécheurs. Plusieurs femmes ont raconté qu'après avoir expli-
que leur affaire et obtenu sa réponse, donnée très cordialement, elles avaient demandé à se confesser. < Commencez », avait-il dit. Mais, pendant qu'elles récitaient leur confiteor^ il avait fermé la grille et ouvert de Fautre côté. S'il ne refusait pas ses conseils aux âmes pieuses, il ne jugeait pas à propos d'entendre ensuite des confessions que tout autre prêtre pouvait aussi bien recevoir. Les pèlerines qui se voyaient congédier si brusquement en étaient tout interdites, et quelques-unes essayaient de protester. Mais les personnes qui faisaient la police de l'église, habituées aux manières de M. Vianney, leur expliquaient qu'il était inutile d'insister. Si elles s'obstinaient, on les prenait doucement par le bras et on les éloignait du confessionnal.
Les réponses du Curé d'Ars n'étaient pas touteî également lumineuses. Sa lucidité était proportion! née aux dispositions des personnes qui l'interrogeaient. Quand on mesurait sa confiance à celui qu était l'instrument de la grâce, la grâce lui mesurai ses inspirations. Quand on manquait avec lui d( bonne foi, quand on ne cherchait, en le consultant qu'une satisfaction d'amour-propre ou de curiosité; on obtenait une réponse vague, évasive, banale : i semblait devenu aveugle. Mais quand on venait i lui avec un cœur droit et des intentions pures, on ei était presque toujours magnifiquement récompensé il disait seulement quelques mots, et aussitôt lei ténèbres qui s'étaient épaissies autour d'un problème étaient dissipées; on restait un instant avec lui, e1 on se sentait tout à coup tiré hors du dédale où l'oi errait depuis bien longtemps; lorsqu'il avait prononcé : « Voilà où Dieu vous appelle, » ceux qi cherchaient leur voie à tâtons voyaient, dans uni
radieuse clarté, toute leur destinée se dessiner devant eux.
Il réalisait pleinement lesparoles de l'Ecclésiastique : € Le juste répandra commB la pluie les paroles de sa sagesse; il invoquera le Seigneur dans la prière, et le Seigneur dirigera ses conseils. »
C'est ce qu'il reconnut lui-même un jour où un curé du diocèse d'Autun lui soumit un cas de restitution très compliqué. Ce prêtre avait réfléchi et consulté. Mais, comme ses doutes persistaient, il Tint a Ars. Là, il obtint une solution si rapide et si décisive, qu'il ne put taire sa surprise : « Monsieur le curé, demanda- t-il, où donc avez- vous fait votre théologie? >» D'un geste qui était un conseil plutôt qu'une réponse, M. Vianney montra silencieusement son prie-Dieu.
On consultait le Curé d'Ars sur toutes sortes de choses, parfois même sur des intérêts purement matériels. Faut-il vendre mes terres? Dois-je prendre un associe, conclure cette affaire, accepter cette situation? Il n'était pas de jour où on ne lui posât quelque question de ce genre. Il écoutait charitablement, lui qui ne mangeait que des pommes de terre, ces hommes préoccupés de leur bien-être, et plus d'un emporta d'Ars une réponse qui le sauva de la ruine.
Mais, en général, ce n'était pas pour la possession des biens de ce monde qu'on s'adressait au Curé d'Ars. Lorsqu'on sollicitait ses lumières, il y allait presque toujours du salut ou de la sainteté d'une âme, d'une paroisse, d'une communauté, et, pour préciser, il s'agissait le plus souvent ou d'une vocation à décider, ou d'une œuvre à fonder.
On se tromperait étrangement si, en lisant ici le
mot de vocation, on s'imaginait que le Curé d'Ars! poussait sans discrétion les jeunes gens au séminaire et les jeunes filles au cloître. Ses conseils étaient d'une admirable prudence. Nous en avons, dans sa prédication, plus d'un exemple. Ce prêtre, qui faisait pendant toute l'année un seul repas par jour, prêchait-il la mortification à outrance? Non, il disait aux laboureurs que leur devoir était de nourrir convenablement leur corps, qui fournissait un travail pénible. Bien qu'il aimât les œuvres de dévotion et les défendît énergiquement contre ceux qui voulaieni toutes les sacrifier aux œuvres de charité, il n'en disait pas moins en chaire l^a II faut user de prudence dans toutes nos actions, chercher non point notre goût, mais ce qui plaît le plus au bon Dieu. Je suppose que vous ayez vingt sous que vous destinez pour faire dire une messe; vous voyez une pauvre famille qui est dans la misère, qui manqui de pain : il vaut mieux donner votre argent à ce malheureux, parce que le saint sacrifice se célébreri toujours; le prêtre ne manquera pas de dire h sainte messe; tandis que ces pauvres gens peuven mourir de faim.... Vous avez envie de prier le bon Dieu, de passer votre journée à l'église ; mais vous songez qu'il serait bien utile de travailler pour quel qués pauvres que vous connaissez, qui sont dam une grande nécessité; cela est bien plus agréable à Dieu que votre journée passée au pied des sain tabernacles* ».
Il avait, dans la direction, le même bon sens. Avec un discernement merveilleux des esprits, il conseillait à l'un le mariage, à l'autre la vie rein
!• Esprit du Curid'Ars^ catéchisme sur Us vertus cardinales.
gieuse, et, voyant plus clairement qu'elles-mêmes leur situation, il détourna bien des personnes de la voie où elles allaient s'engager à tort et où plusieurs ^'étaient flattées qu'il les pousserait.
L'histoire de Mlle A. C... est significative.
Elle se sentait inclinée à la vie religieuse par un irrésistible attrait. Après avoir longtemps nourri son désir en secret, elle s'en ouvrit à ses parents et leur demanda l'autorisation de la laisser entrer chez les Visitandines. Ils lui opposèrent un refus formel. Son père, grand entrepreneur de maçonnerie dans une ville du Midi, lui représenta qu'il ne pouvait se passer de son concours. Qui est-ce qui tiendrait désormais les livres? Qui est-ce qui ferait les devis et dresserait les plans? Mlle C..., remarquablement intelligente, était, en effet, pour lui le plus utile des auxiliaires.
M. R. M... la demanda en mariage. Mais son père et sa mère la pressèrent en vain d'accepter cette union : elle s'y refusa obstinément. Ce fut alors entre elle et eux une longue lutte qui paraissait ne devoir jamais finir, quand un jour elle dit à son père que, si on lui permettait d'aller voir le Curé d'Ars, elle s'engageait à faire tout ce qu'il lui conseillerait. M. C...y consentit, et elle partit pour Ars. C'était en i858.
Ayant reçu de M. Vianney l'accueil le plus affectueux, elle lui exposa de son mieux l'attrait qu'avait pour elle la vie religieuse et elle lui fit connaître la promesse qu'elle avait faite 9 son père. Le bon vieillard réfléchit un instant, puis, d'un ton très décidé : € Mon enfant, lui dit-il, il faut vous marier. — Mais, mon père, commença-t-elle interloquée. — Mariezvous, continua M. Vianney sans la laisser achever
Donnez ainsi la paix à votre famille et montrez au monde la solidité de votre piété. »
Mlle A. C... avait donné sa parole de se soumettre à la décision du Curé d'Ars : elle la tint. Elle se rendit à Fourvières pour demander à Notre-Dame de bénir la vie où elle allait entrer, revint chez son père et épousa le jeune homme qu'il lui avait présenté.
Comme M. Vianney retint dans le monde des jeunes filles qui en voulaient sortir, il retint dans le clergé paroissial des prêtres qui se croyaient appelés à un autre apostolat. Un prêtre, qu'il dissuada de se faire dominicain, raconta ainsi à Tabbé Monnin l'entretien qu'il eut avec lui.
a Monsieur le curé, j'ai envie, en sortant d'ici, d'aller faire une retraite au noviciat de Flavigny.
— Oui, mon ami, vous ferez bien. Oh! si je pouvais vous y suivre I
— Si le bon Dieu me disait d'y rester et de prendre l'habit de saint Dominique ?
— Non, mon ami; c'est un désir étranger. Restez là où vous êtes.
— Pensez-vous que Notre-Seigneur ne me demandera pas compte d'un bon désir qui viendrait de lui et que j'aurai étouffé?
— Non, dit résolument M. Vianney : vous êtes là où Dieu vous veut. En restant là, il y aura toujours plus de bien à faire que vous n'en ferez.
— Monsieur le curé, donnez-moi votre bénédiction, afin que je puisse toujours connaître et accom- |i)lir la volonté du Seigneur.
— Que cette bénédiction, mon ami, vous pousse et vous retienne ! »
L'avenir fil voir plus d'une fois combien on était
téméraire en ne suivant pas les conseils prudents de M. Vianney.
Voici l'histoire que le R. P. abbé du monastère d'Aiguebelle a contée à M. le curé d'Ars actuel dans une lettre datée du 21 mai 190 1 et pleine de détails sur son saint prédécesseur. Je cite textuellement.
€ N'allez pas à la Trappe >, disait un jour M. Vianney à un jeune homme que nous nous abstiendrons de nommer. — « Mais, mon père, j'en ai conscience, tous mes attraits de grâce m'y portent; j'ai soif de mortifications et d'austérités. — Mon enfant, répète M. Vianney, n'y allez pas. »
« Le jeune homme s'en retourne, il prie, réfléchit encore, et, se persuadant qu'il voit plus clair que le serviteur de Dieu, vient quelque temps après à Aiguebelle. Il fut admis à commencer son noviciat. Toutes les pratiques de la règle lui étaient douces; il se montrait un modèle de régularité, d'obéissance, de piété, au point que Dom Gabriel et le R. P. Bruno, mort depuis au monastère de Dombes, n'hésitaient pas à dire : « Cette fois, M. Vianney s'est trompé. » Mais, peu de temps avant sa profession, notre novice quitta subitement le froc, à la grande surprise de tous les religieux, et, depuis, on n'en a plus entendu parler.
a Ainsi, conclut le R. P. abbé d'Aiguebelle, se vérifia de nouveau la sûreté de vue du vénérable Curé d'Ars. »
Le Curé d'Ars s'attachait donc à briser les élans inconsidérés et à dissiper les illusions des zèles indiscrets. Mais, en même temps qu'il retenait sur la rive ceux qui prenaient pour une vocation religieuse l'impatience de l'obscur devoir quotidien, il lançait hardiment à la pêche des âmes ceux en qui
il reconnaissait de vrais élus. Les uns entendaient de ses lèvres le premier appel de la grâce ; d'autres en recevaient un surcroît de lumière ou de courage ; d'autres voyaient tomber, en sa présence, les obstacles que leur famille avait mis à leur vocation; d'antres, déjà entrés en religion, mais traversant une crise de découragement, retrouvaient, à la chaleur de ses exhortations, toute la ferveur des premiers jours.
Le jeune Lasserre, élève de philosophie au petit séminaire du Rondeau (Grenoble), veut être missionnaire. « Entrez chez les Capucins, lui dit sans hésiter M. Vianney. — Êtes-vous sûr que c'est la volonté de Dieu? objecte le jeune homme, à qui l'on a déjà parlé des Capucins, mais qui garde contre eux de vieux préjugés. — Oui, je vous le certifie. » Lasserre entre au noviciat des Frères mineurs, est envoyé à la mission d'Aden, y devient évêque.
Nicolas Monnet, de Lyon, songe à la Trappe; mais les austérités de la règle l'inquiètent. « N'avez-vou8 pas une chair et des os comme ceux qui sont à la Trappe? j> lui demande M. Vianney (septembre 1857). Il l'encourage si bien que toute appréhension s'évanouit, et Nicolas Monnet entre à la Trappe d'Aiguebelle sous le nom de frère Hildebrand.
Clémence Joly, devenue sœur Alexine, est attachée comme auxiliaire à l'école de Misérieux. Elle se décourage, doute de sa vocation, songe à quitter l'habit. Un jour où elle prie au fond de l'église d'Ars, M. Vianney va droit à elle; il la console et la réconforte pour toute sa vie.
Le jeune E. G..., du département de l'Ardèche, veut être jésuite ; mais, son père ne pouvant accepter celte idée, il tient à lui prouver que s'il songe à
quitter le monde ce n'est pas par impuissance dV faire bonne figure : il se présente donc à Saint-Cyr, y est reçu. Comme il parle alors de donner sa démission, son père lui demande un jour brusquement : « Feras-tu ce que te dira le Curé d'Ars? — Bien volontiers. — Alors je te conduirai chez lui? — Quand vous voudrez. » Le père et le fils vont à Ars à la fin de septembre i856. Ils assistent au catéchisme. M. Viannej commence à parler sur les devoirs des domestiques envers leurs maîtres; mais bientôt, sans aucune transition, il abandonne son sujet pour conter la vocation de saint Bernard, la vocation de saint Louis de Gonzague, la vocation de Mme Louise de France. « Nous n'avons pas besoin d'aller le voir, dit en sortant M. G..., je sais bien ce qu'il me dira. » Ils y vont cependant : le fils est encouragé, le père si bien consolé qu'il accepte généreusement la vocation qui l'affligeait.
Félix Brise, de Coublane (Saône-et-Loire), vient à Ars le 8 septembre i854 célébrer la fête de la Nativité de la Vierge. Pendant que M. Vianney traverse la foule, immense ce jour-là, qui l'assiège, ij aperçoit le jeune homme et va droit à lui. Félix lui révèle aussitôt qu'il se croit appelé à la Trappe, a Oui, mon enfant, lui répond le saint curé, oui, allez et le bon Dieu vous bénira. » Mais de retour chez lui le pèlerin sent fondre son courage. Il attend un an, revient à Ars, attend un an eacore et, croyant faire assez s'il prend un habit religieux, quel que soit cet habit, il entre à la fin de i856 chez les Petits Frères de Marie. Il n'y trouve point le bonheur : il y demeure pendant six ans, mécontent, inquiet, sans vouloir comprendre qu'on ne peut être heureux qu'autant qu'on répond à sa vocation. Il le reconnaît
144 Lïï BIENHEUREUX CURÉ D'àRS.
quaad il s'est enfin soumis à la règle dont les sévérités l'effrayaient, mais étaient faites pour lui, comme l'avait si bien vu M. Vianney. En i863 il entre à la Trappe des Bombes, dont il est le premier postulant : par reconnaissance pour le Curé d'Ars qui l'a poussé dans sa véritable voie et aux prières duquel, les fondateurs du monastère ont confié leur maison, il prend le nom de frère Philomène.
Si ces histoires ainsi réduites, faute d'espace pouri les développer, à un sec résumé ne perdaient pas presque tout leur intérêt, j'ajouterais d'autres noms, à cette courte liste. La liste, fût-elle très longue, ne donnerait, d'ailleurs, qu'une faible idée du nombre des vocations que le Curé d'Ars a éveillées ou consolidées. Je ne sais si l'on pourrait citer en France un grand séminaire ou un institut à qui il n'ait envoyé des recrues. Beaucoup de fondateurs d'ordres n'ont pas donné à l'Eglise autant de ministres et autant de .ervantes que ce petit curé de campagne.
Et combien d'oeuvres ne lui a-t-il pas données I Combien de projets charitables ont été conçus sous son inspiration ! Combien, nés loin de lui, ont reçu près de lui les encouragements et les conseils qui le» ont fécondés! Sa parole était toute-puissante pour aplanir les difficultés et multiplier les ressources. A son appel, les salles d'asile s'ouvraient, les hospices surgissaient de terre. Il a couvert d'orphelinats la région lyonnaise. Il a même suscité des livres et précisé des rêves artistiques. Car le talent venait parfois, comme la charité le faisait tous les jours, lui soumettre ses conceptions. Ernest Hello, écrivain de race, le consulta sur les premiers écrits qu'il entreprit pour la défense de la foi, et bien avant que les Lyonnais eussent fait vœu, à l'heure du péril
national, de remplacer par une maison plus digne d'elle la trop modeste chapelle de leur Gardienne, l'architecte Bossan lui exposa un jour le plan de la belle église dont il avait rêvé de couronner l'antique colline de Fourvières : il reçut la promesse que son rêve se réaliserait et obtint pour ses plans une approbation enthousiaste*.
Les œuvres fondées avec le concours du Curé d'Ars ont eu la solidité des vocations qu'il a bénies, ayant été mises, comme elles, à l'épreuve d'un parfait bon sens. Dans les innombrables projets dont on le faisait juge, il percevait aussitôt, en effet, le mauvais et le bon. Rejetant ce qui était futile ou téméraire, amendant ce qui était maladroit, ajournant ce qui avait besoin de mûrir, il approuvait sans réserves les fondations conçues par un zèle éclairé, mettait les fondateurs en garde contre les déceptions inséparables des débuts, les faisait espérer contre toute espérance.
Une de ces œuvres doit avoir ici son histoire, parce qu'il en a été vraiment le père. C'est une des plus populaires que le siècle dernier nous ait léguées : la société des Dames Auxiliatrices du Purgatoire, gardemalades des pauvres.
Eugénie Smet, née le aS mars 1820, habitait avec sa famille Loos près de Lille. Depuis son enfance elle montrait une compassion profonde pour les âmes du purgatoire et une confiance filiale envers la Providence.
Le 2 novembre i853, jour des Morts, elle fut après la communion subitement frappée de cette pensée : il y a des communautés pour tous les besoins de
I, Dans la nouvelle basilique de Fourvières, l'image du Curé d'Art figure, comme il était juite, sur le vitrail des confesseurs.
l'Église militante, il n'y en a aucune qui soit entièrement consacrée à l'Église souffrante par la pratique des œuvres de zèle et de charité. Aussitôt il lui sembla qu'elle était appelée à combler ce vide.
Mais son projet ne rencontra pas tout d'abord beaucoup d'encouragements. Le curé de Loos, qui avait toute sa confiance, y fit une opposition formelle. Selon lui, le succès des œuvres auxquelles elle se consacrait dans le monde prouvait que Dieu ne lui demandait pas autre chose. Mgr Chalandon, évêquc de Belley, qu'elle avait connu pendant une retraite faite au Sacré-Cœur de Lille, fut du même avis. Il lui écrivait : « Votre idée d'un ordre qui aurait pour but le rachat des âmes du purgatoire, comme l'ordre de la Merci avait pour but le rachat des captifs, a quelque chose de neuf et qui plaît à la piété. La réalisation de ce projet serait une grande affaire, à moins que Dieu ne versât sur votre chère âme des flots de sa lumière. M. le curé de Loos a, je crois, bien raison de vous engager à n'être la fondatrice de ce nouvel ordre que lorsqu'il n'y aura plus de bien à faire autour de vous. ï>
Les lumières surnaturelles appelées par l'évêque de Belley ne furent versées sur Mlle Smet qu'après deux ans d'attente, mais elles furent versées « à flots », comme il le demandait : elles vinrent jusqu'à Loos d'une petite paroisse qu'il connaissait bien puisqu'elle était devenue la plus fameuse de son diocèse.
En juillet i855, Mlle Smet eut tout à coup l'inspiration d'avoir recours au Curé d'Ars, dont elle avait entendu parler pour la première fois quelques semaine» auparavant. Elle se demandait comment elle entrerait en rapport avec lui, quand une de ses amies, Mlle Henriette W..., vint lui annoncer qu'elle
partait pour Ars en pèlerinage avec son père. Mlle Smet lui expliqua son projet et la pria de solli- [ citer du Curé d'Ars une réponse précise à cette I question : devait-elle, malgré les obstacles qui semblaient s'y opposer, entreprendre la fondation d'une communauté consacrée aux âmes du purgatoire? La réponse arriva bientôt. Elle était brève, mais nettement favorable. M. Vianney avait dit : t Elle établira un ordre pour les âmes du purgatoire quand elle voudra. »
Mlle Smet fit connaître cette réponse à Mgr Chalandon. « Mon enfant, répondit-il, M. le curé d'Ars est un saint dans les prières duquel j'ai toute confiance.... Si vous désirez obtenir de lui plus de lumières, vous pouvez écrire à M. Toccanier, vicaire d'Ars, de ma part et le prier de vous répondre. »
A la fin d'octobre, Mlle Smet supplia M. Vianney, jar l'intermédiaire de M. Toccanier, de méditer son projet le jour des Morts. Le 1 1 novembre, le vicaire d'Ars répondait : « J'ai exposé vos demandes à mon saint curé — Vous pouvez être sûre de deux choses : c'est qu'il approuve votre vocation à la vie religieuse et la fondation de ce nouvel ordre, qui, selon lui, prendra dans l'Église une rapide extension. »
Mlle Smet n'eut plus de doutes : elle se sentit toute possédée de la joie que donne la certitude longtemps cherchée. Mais bientôt l'effroi de Tinconnu t l'idée de quitter sa mère la torturèrent. Elle eut mcore recours au Curé d'Ars et reçut de M. Toccaaier cette réponse : c Je me suis permis de lui objecter les difficultés que vous trouvez dans une séparation si pénible pour votre cœur et surtout pour ^otre famille. A mon grand étonnement, lui qui 'ordinaire conseille aux jeunes personnes de ne pas
contrarier leurs parents, mais d'attendre ave< patience leur consentement, n'a pas hésité un instan pour vous. Il dit que les larmes que la tendresse naturelle fera verser seront bientôt taries. Il vouî encourage à exécuter votre résolution en disant i Dieu ; « Voici votre servante; faites de moi touî c<
€ qu*il vous plaira » Il prie pour vous; je m'unira
à lui pour demander que dans cette lutte terribL entre la nature et la grâce qui existe dans votr cœur, la grâce soit toujours victorieuse. »
Quand cette lettre parvint à Loos, Mme Smel avait déjà donné son consentement. Le Curé d'Ai en fut aussitôt informé. « Dieu agit fortement ei suavement, fit-il répondre sans retard : il fait bon compter sur lui. »
Le 19 janvier i85ô, Mlle Smet était à Paris. Le 22, Mgr Sibour approuvait le nouvel institut. Mais les épreuves se multiplièrent sous les pas de la fondatrice : l'argent manquait, les recrues ne venaient point, une maladie atrocement douloureuse se déclarait. Ce fut à Ars que l'on cria merci et d'Ars on reçut l'énergique cordial réservé aux âmes fortes. « M. le curé, écrit l'abbé Toccanier, dit que vos croix sont des fleurs qui donneront bientôt des fruits. » Et dans une autre lettre : « M. le curé dit que le bon Dieu veut vos souffrances pour que vous attiriez par elles des grâces abondantes sur vous et sur votre œuvre. » En même temps, le Curé d'Ars envoyait ce conseil, où l'on reconnaît sa prudence habituelle : « Quant au noviciat, peu de sujets pour commencer, mais d'un bon choix, de la bonne graine. »
Le i" juillet, Mlle Smet quitta Tasile provisoire qui avait abrité jusque-là sa petite société et la
transporta rue de la Barouillère dans la maison qui devint le berceau du nouvel ordre. Il était décidé qu'on se consacrerait aux œuvres de charité. Mais lesquelles fallait-il choisir de préférence? Le surlendemain de leur installation, une personne incoimue vint demander aux nouvelles venues si l'une d'elles pourrait aller visiter une pauvre malade du quartier. La fondatrice, qui avait pris le nom de Mère Marie de la Providence, vit dans cette démarche la réponse de Dieu à la question qu'elle se posait : elle décida que les Auxiliatrices du Purgatoire seraient aussi les garde-malades des pauvres. Le Curé d'Ars consulté approuva de tout son cœur : « C'est Dieu qui vous a inspiré de travailler à la délivrance des âmes du purgatoire en prenant les œuvres de miséricorde comme moyens. Vous réalisez ainsi dans sa plénitude l'esprit de Notre-Seigneur en soulageant en même temps ses membres soufirants sur la terre et dans le purgatoire. »
L'œuvre de la visite des malades prit une rapide extension et transforma bientôt les Auxiliatrices en autant d'apôtres; car, presque partout où elles pénétraient, la foi entrait h leur suite, et la moralité avec la foi. Comme en pansant les plaies du corps, elles découvraient vite celles de l'âme, elles faisaient marier les parents, baptiser les enfants, faire la première communion aux adultes, confesser les mourants. Dans ce milieu populaire où Ton eût repoussé un autre genre de prédication, on ne résistait point à la prédication vivante qu'était leur dévouement.
Les épreuves, cependant, ne leur étaient pas épargnées, mais d'Ars leur venaient toujours les consolations. En janvier i85j^, après la mort tragique
de Mgr Sibour qui leur enlevait un protecteur aimé et rendait leur avenir incertain, on leur écrivait : € Puisque vous êtes les enfants de la Providence, il faut que sa main apparaisse à tous les yeux.... Une maison qui s'élève sur la croix ne craint pas Torage : c'est Je fondement divin. » Et la même année pendant l'octave de Pâques, après une nouvelle épreuve : « La Providence montre, par toutes ces croix, que vous êtes son enfant privilégiée et qu'elle approuve votre œuvre. Il faut que les âmes du purgatoire puissent dire de leurs Auxiliatrices : Nous avons sur la terre des avocates qui savent prier, mais qui savent aussi compatir, parce qu'elles savent ce que c'est que de souffrir. »
Le I*' janvier 1859, l'abbé Toccanier visita la petite communauté. De retour à Ars, il écrivait à la Mère Marie de la Providence : « J'ai parlé au bon père d'Ars de sa famille spirituelle de Paris, j'en ai
parlé en long et en large Que de grosses larmes;
d'un saint attendrissement il a versées en écoutant le récit des faits si touchants que vous m'avez racontés. Il est toujours dans l'admiration des voies ineffables de la Providence à l'égard de votre société.... Et comme je lui disais : « Monsieur le curé, il est possible que la mère de cette petite famille vienne vous voir. — Ohl tant mieux! j'aime bien mieux sa visite que celle d'une reine. Il fait bon voir de belles âmes. Et son œuvre est si évidemment l'œuvre du bon Dieu. »
La visite promise ne fut point faite ; car le 4 août de la même année, le Curé d'Ars fut enlevé à l'affection de ses filles spirituelles.
Nous n'avons pas à continuer l'histoire de la famille qu'il avait adoptée. Disent seulement qu'elle
A prospéré, comme il l'avait promis. La souplesse de sa règle lui permettant de greffer les œuvres sur les œuvres et de répondre aux besoins les plus divers, elle a fondé plusieurs maisons à Paris et s'est établie en diverses villes de France, en Belgique, en Italie, en Autriche, en Angleterre, aux Amériques. Mère Marie de la Providence, qui ne survécut que onze ans au Curé d'Ars, eut le temps d'envoyer une colonie à Nantes, une autre à Bruxelles, une autre en Chine dans la mission du Kiang-Nan.
Le souvenir de son père spirituel la soutint jusqu'à la fin dans les tortures de son atroce agonie. Le mal incurable dont elle était atteinte la cloua sur son lit au mois d'août 1870, et depuis lors elle sentit sa vie s'échapper goutte à goutte avec le sang qui jaillissait d'une horrible plaie. Le Père Olivaint, qui la dirigeait, continuait auprès d'elle les enseignements du Curé d'Ars sur le bon usage des souffrances et pour l'encourager, comme le Bienheureux l'avait fait si souvent pendant trois ans, à porter sa croix, il retrouvait avec la virilité de son esprit la familiarité de son langage : « Voyez-vous, lui disait-il, je n'admets pas que l'on meure en rechignant. »
Le 9 janvier, la fin semblant prochaine. Mère Marie de la Providence reçut les derniers sacrements. Le Père Olivaint les lui administra revêtu d'un surplis du Curé d'Ars, don de l'abbé Toccanier. Le sifflement des obus, qui depuis la veille tombaient sur Paris, couvrait par moments la voix du prêtre, et mieux qu'elle-même parlait de la mort à la mourante.
L'agonie se prolongea pendant un mois. L^espnt ne s'affaiblissait point; les souffrances non plus; mais le canon qui ne se taisait pas, en avertissant
l'Auxiliatrice du Purgatoire qu'un grand nombre d'âmes passaient dans l'éternité, lui prêchait éloquemment la nécessité d'offrir son supplice pour leur rédemption. Ses lèvres finirent par ne plus pouvoir ' articuler de prières. Comme sa sensibilité à la souffrance restait la même, quand elle n'en pouvait plus, elle prenait ce qu'elle appelait son chloroforme, le chapelet du Curé d'Ars, et sur chaque grain elle répétait : Fiat Jésus.
Le 7 février, jour de la fête de la Prière de Jésus- Christ au jardin de l'agonie, s'éteignit enfin cette belle vie, qui eût été moins pleine d'oeuvres si le Curé d'Ars ne l'avait pas orientée au moment décisif. Elle a déjà eu ses historiens. Peut-être sera-t-elle contée un jour dans cette collection. Peut-être un jour les annales de la sainteté associeront-elles les noms de Jean-Marie Vianney et d'Eugénie Smct, comme elles associent ceux de saint François de Sales et de sainte Jeanne de Chantai, ceux de saint François d'Assise et de sainte Claire.